Chronique animée par le Rév.
Pasteur KÄ MANA
Une
éthique pour bâtir l'avenir
98-2008 : une décennie de lutte contre la pauvreté
Dans le calendrier de l'Organisation des Nations-Unis et le rituel
des causes importantes qu'elle propose à la conscience internationale,
nous sommes depuis un an dans la décennie de lutte contre la
pauvreté. Une décennie consacrée à la promotion
de la vie et au développement des forces de créativité
pour combattre les énergies et les structures de déshumanisation
qui réduisent des peuples et des populations à la misère,
au dénuement et au désespoir.
Si on veut définir cette décennie par des slogans étincelants
du type : " Santé pour tous en l'an 2000 ", "
un Monde sans torture en une génération " ou "
Tous les Droits de l'Homme pour tous les Hommes en une décennie
", on peut en formuler la visée et l'ambition par un mot
d'ordre puissant : " Vaincre la pauvreté, c'est possible
d'ici l'an 2008 ".
Comme pour toutes les grandes campagnes lancées par les fonctionnaires
internationaux de Genève ou de New-York, j'ai le sentiment
que la décennie de lutte contre la pauvreté n'a pas pu
prendre vite un élan décisif. Ni la réduction dérisoire
de la dette des pays pauvres par les membres du G7, ni l'ajustement
structurel " à visage humain " proposé par les
Institutions de Bretton Woods, ni le slogan américain préconisant
le commerce et non l'aide et la réplique française sur
le commerce et l'aide en même temps, rien n'indique aujourd'hui
que la lutte contre la pauvreté soit vraiment lancée comme
enjeu commun de l'humanité pour les années qui viennent.
Dans les pays les plus riches comme dans les pays à revenu
intermédiaire et ceux classés au plus bas de l'échelle
du développement humain, tout porte à croire, comme dirait
Jean-Marc Ela que " l 'avenir de la pauvreté est encore
prospère dans le monde "
Pourquoi vivons-nous aujourd'hui un tel sentiment d'indifférence
profonde face à un enjeu aussi décisif pour notre avenir
commun ?
A mon sens, il manque à la campagne de lutte contre la pauvreté
deux éléments essentiels : un levain éthique et spirituel
et des relais efficaces sur le terrain du combat.
Le levain éthique et spirituel. Il s'agit d'une conviction
forte et d'une foi profonde qui serait partagée par tous concernant
l'unité de l'humanité comme réalité, le sens
commun de nos responsabilités sur tous les problèmes de
société qui nous concernent et l'engagement de tus les
pays à construire un monde où chaque peuple, chaque civilisation,
chaque personne aurait sa place. Contrairement à ce que l'on
pourrait croire, le sentiment que l'humanité est une et que
sa destinée devra se construire sur la base de la solidarité
n'est pas la chose du monde la mieux partagée. Nous devons
encore la conquérir sur nos égoïsmes nationaux, nos
prisons tribales ou nationales et nos différents héritages
culturels qui fonctionnent comme des lourdes chaînes enserrant
notre esprit.
Je mets au premier plan de la campagne de lutte contre la pauvreté
la nécessité de cette conscience, ferment d'une nouvelle
volonté de vie commune et d'un nouveau projet de vie pour l'humanité.
C'est une exigence éthique et un impératif spirituel
qui méritent toute notre attention pour la construction d'un
avenir solidaire.
En vue de bâtir cet avenir, il faut se rendre compte qu'il
manque à la campagne en cours des embrayages, des médiations
institutionnelles qui soient des relais locaux efficaces de lutte
non seulement contre les manifestations et les effets les plus visibles
de la pauvreté, mais contre les causes et les mécanismes
mondiaux de production et d'expansion de la misère. Plus exactement,
ce n'est pas seulement avec la logique de l'urgence humanitaire
qu'on peut affronter le fléau de la pauvreté, mais avec
l'engagement des forces politiques et des énergies de la société
civile dont on doit attendre une action de fond pour des campagnes
d'éducation publique et d'organisation solidaire pour une action
à tous les nivaux : locaux, nationaux, régionaux ou mondiaux.
Jusqu'à ce jour, il existe un déficit d'engagement des
forces vives de nos sociétés contemporaines dans cette
grande cause, surtout dans ses implications politiques, économiques
et sociales : la vie comme premier droit à sauvegarder, à
promouvoir, à fertiliser et à enrichir pour que tout Homme
puisse " vivre à hauteur d'Homme ", selon le mot
du théologien français Gabriel Vahanian.
Je crois le mont venu pour notre temps de créer une conscience
solidaire de promotion de la vie, non pas avec des slogans brillants
et des mots d'ordre magnifiques, mais avec des engagements concrets
là où l'on peut avoir de l'influence pour changer le cours
des choses. C'est cela qui compte et rien d'autre dans l'état
actuel de la conscience mondiale.
Pour une éthique de l'excellence créatrice dans la
construction de la Nouvelle Société africaine
L'écrivain américain -africain Keith B. Richburg a publié
il y a deux ans un livre de réflexions sur ses impressions
de voyage en Afrique et son jugement sur la situation de notre continent.
Intutilé Out of America, a Black man Confronts Africa (Basic
Books, New York, 1999), ce livre aboutit à l'une de ces vérités
bouleversantes qu'aucun africain n'aurait imaginé possible
ni songé à formuler publiquement ou en son âme et
conscience.
Devant le spectacle d'une Afrique misérable, désorganisée
et désespérante ; devant les comportements absurdes des
Africains, leur bêtise et leur incapacité à s'imposer
dans beaucoup de domaines de l'existence où ils ont pourtant
beaucoupp d'atouts, Keith B. Richburg en arrive à une conclusion
terrible et terrifiante : remercier Dieu ou le Destin d'avoir permis
que ses Ancêtres aient été faits esclaves et acheminés
comme des bêtes de somme en Amérique ; qu'ils aient eu
ainsi la possibilité d'échapper à une Afrique dont
l'image aujourd'hui est catastrophique.
Venu d'Amérique avec plein de clichés et de préjugés
sur la recherche de ses racines culturelles et de la terre de ses
Ancêtres en vue de se réconcilier avec son être,
Richburg a découvert une Afrique face à laquelle le commerce
des esclaves, cette abomination absolue, se présente comme
une chance : la grande chance de ceux qui ont pu se rendre en Amérique.
Je n'avais pas encore cru possible que l'on puisse parler de la
fécondité du commerce triangulaire. C'est fait maintenant,
et cela nous donne à penser, à nous tous Africains d'aujourd'hui.
Cette idée est non seulement d'une férocité qui
glace le sang, mais également d'une grande force de salubrité
mentale en Afrique.
Face aux américains-africains, nous devons tirer les conclusions
de la mémoire de la honte que nous partageons avec eux : avoir
honte du commerce dans lequel nous nous nous sommes réduits
nous-mêmes à l'état de marchandise au 16ème
siècle , prendre conscience d'avoir perdu notre honneur en
vendant nos propres frères et surs sous de multiples
prétextes et constater que jusqu'à ce jour, nous n'avons
même pas été capables de construire des espaces de
vie dont nous pouvons être fiers comme peuples dignes de l'humain
qui est en eux.
Le plus dur dans notre situation actuelle, c'est le fait que la
mentalité qui nous a poussé à vendre nos frères
et nos surs aux esclavagistes n'a pas disparu. Elle n'a pris
que de nouvelles formes, notamment :
- Le développement des guerres civiles ou des conflits armés
entre Etats, guerres et conflits qui ont souvent pour enjeux soit
la destruction de l'autre dans sa différence ethnique, soit
la maîtrise d'un espace économique national que l'on s'en
presse de " protéger " pour des " compagnies
et firmes étrangères ", soit la défense des
intérêts à court terme dont les populations paient
les frais en vies humaines.
- L'expansion de la culture de l'impunité où les fossoyeurs
des richesses de leurs peuples vivent tranquillement du fruit de
leur vol, au su et au vu de la population qu'ils ont spolié
de son dû.
- la réduction des hommes e des femmes à un état
de servilité et de soumission face à des potentats archaïques
et dérisoires, qui se prennent pour des maîtres absolus
de leurs pays et décident d'être au pour les siècles
des siècles ;
- le manque d'une conscience publique qui cherche le bien-être
de tous et s'efforce de construire ce que Albert Tévoédjeré
appelle le " minimun social commun " dans nos pays
- l'endettement chronique de nos pays dont beaucoup hypothèquent
l'avenir de nos enfants et nos chances de construire un futur de
prospérité et de dignité.
Même si tous nos pays ne sont pas dans cette situation, il
est sûr que les structures mentales et les complexes liés
à l'esclavagisme n'ont pas disparu de nos réflexes vitaux.
D'où l'impératif d'une éthique de l'excellence créatrice
comme base pour bâtir l'avenir. Cela veut dire, pour chaque
africain
- décider de ne jamais être médiocre dans les luttes
que nous menons pour construire notre destinée et dans les
tâches que nous avons à accomplir dans tous les domaines
décisifs pour notre avenir ;
- considérer que nous avons le devoir d'une " révolution
comparaison " comme disaient les Zaïrois dans les années
70 : l'exigence de progrès constants à réaliser pour
être de plain-pied dans la compétition mondiale et dans
ce qui compte vraiment pour ne pas apparaître comme des peuples
condamnés à la désespérance ;
- développer le sens de notre responsabilité face à
nos enfants et à l'héritage que nous devons leur laisser,
avec la conviction qu'ils ne devront jamais avoir à notre égard
le sentiment que Keith B. Richburg a l'égard de l'Afrique actuelle.
L'Homme digne de considération
J'ai eu le bonheur de lire ces jours -ci trois succulents livres
d'Amadou Hampaté Ba . Des livres des contes initiatiques, et
des fables de la culture peule. Leurs titres : Kaïdara, le
Petit Bodiel et Njeddo Dewal (CEDA-NEA, Abidjan). Au-delà du
plaisir littéraire que j'ai toujours eu à lire tous les
écrits du Sage malien, j'ai trouvé dans ce livre la réponse
à une grande question d'éthique que je me posais depuis
longtemps : la recherche de ce que l'on peut considérer comme
" l'essentiel de l'essentiel " de la sagesse africaine
et le fond vital de notre vision morale de l'être humain.
Cette sagesse a trois éléments essentiels, selon Hampaté
Ba, illustre enfant de la culture peule : " Grande Audition
", " Grande Vision ", " Grand Agir ".
La Grande Audition, c'est la capacité profonde d'écoute
des autres pour s'enrichir de ce que l'on peut apprendre partout
dans le monde comme possibilité d'humanisation.
La Grande Vision, c'est la conscience du présent et des tâches
à assumer pour changer la société et bâtir un
avenir qui corresponde aux attentes les plus profondes pour une
communauté humaine.
Le Grand Agir, c'est la force d'organisation et d'action pour donner
un contenu à la Vision, ici et maintenant.
Ma conviction aujourd'hui est celle-ci : notre continent a besoin
des hommes dignes de considération. Ils sont les vrais
bâtisseurs de notre avenir.
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