Chronique animée par le Rév.
Pasteur KÄ MANA
Le
Kosovo vu d'Afrique
Vu d'Afrique, l'immense brasier qui s'est allumé aujourd'hui au
Kosovo et dans toute la région des Balkans donne beaucoup à réfléchir.
Pour nous Africains qui regardons cette tragédie comme un spectacle
macabre qui nous angoisse à la fois par les souffrances humaines
qu'il dévoile et par l'impressionnante technologie militaire qu'elle
révèle, une question essentielle agite nos esprits et interpelle
nos consciences. Elle concerne l'ordre mondial dans lequel nous
vivons et les règles qui structurent son fonctionnement.
Nous pouvons aujourd'hui la formuler de la manière suivante :
qu'est-ce que la guerre des Balkans manifeste-elle sur l'état réel
du monde dans lequel nous vivons et sur l'avenir que nous avons
à construire dans notre continent?
Chaque fois que nous entendons les commentaires des radios et
des télévisions occidentales sur la conflagration dans les Balkans
et sur les enjeux de la guerre qui s'y déroule actuellement entre
l'OTAN et le régime serbe, nous ne pouvons pas nous départir du
sentiment que ce que l'on nous dit à travers les médias est une
vérité "construite", qui ne va pas au fond du problème ni dans les
méandres des conflits en présence.
Apparemment, c'est le dictateur serbe et son régime de despotisme
archaïque qui cherche à imposer une hégémonie tribale à travers
le rêve d'une "Grande Serbie" qu'il veut bâtir sur les fondations
d'une vaste purification ethnique. Par tous les moyens, pour la
grandeur, la gloire et l'Eternité d'une sorte d'Etat serbe tout-puissant
et dominateur, il est indispensable de réduire les autres peuples
au néant. Les détruire dans leur conscience et dans leur identité
en tant que peuples. Les chasser de leurs terres. Les obliger à
s'exiler par la violence et la barbarie. Instaurer la terreur et
l'intimidation comme mode de relation sociale fondamentale avec
eux. Violer leurs femmes. Massacrer leurs enfants et tutes leurs
forces vives. Et imposer ainsi le règne d'une Serbie ethniquement
pure, sous l'autorité absolue et la main de fer de Sbobodan Milosevic.
Contre cette ambition monstrueuse des Serbes se dressent des peuples
qui refusent d'aliéner leur identité, de quitter leurs terres et
de se soumettre au pouvoir d'une dictature barbare et d'un système
inhumain. Il y a quelques années, les Croates furent au cœur du
combat contre la "folie" serbe. Aujourd'hui, ce sont les albanais
du Kosovo, à travers leur branche armée et leurs leaders radicaux
ou modérés.
A en croire les médias de l'OTAN, c'est pour mettre un frein à
la barbarie serbe que les Etats-Unis et leurs alliés ont déclenché
le bombardement de la Yougoslavie de Milosevic. Ils veulent obliger
ce dernier à renoncer à sa politique de purification ethnique au
Kosovo et permettre de cette manière à la marée des réfugiés victimes
de la sauvagerie du pouvoir yougoslave de rentrer vivre paisiblement
sur leur terre.
La grille d'interprétation qu'on nous donne des événements est
ainsi essentiellement morale, bâtie sur un principe manichéien :
d'un côté le méchant Milosevic et son système de barbarie, d'inhumanité,
d'abomination et de destruction des valeurs humaines ; de l'autre
le bon Bill Clinton et son armada incendiaire qui combat pour la
civilisation, le droit, la justice et le bonheur du peuple. On serait
ainsi dans un scénario clair où le bien affronte le mal, où le bon
s'attaque au méchant, où l'éthique s'en prend à un système inhumain
d'anti-valeurs.
Vue d'Afrique, cette grille d'interprétation de la guerre du Balkans
ne peut pas satisfaire les esprits. Si la condamnation de la purification
ethnique, de son cortège de malheurs et de toutes les abominations
dont souffrent les populations ne laissent de place à aucune excuse
ni à aucune justification du régime barbare et sanguinaire de Milosevic,
la manière dont l'OTAN a pensé et organisé sa riposte nous plonge
dans une grande perplexité. Plus encore que les opérations militaires
dans leurs objectifs, c'est l'orchestration médiatique de la guerre
des Balkans qui pose problème.
Les Etats-Unis et leurs alliés ont décidé de s'engager dans la
Balkans sans même associer les Nations-Unis qui sont, malgré leurs
faiblesses, la conscience morale du champ politique mondial et la
garantie juridique dont nous avons tous besoin pour les décisions
majeures concernant l'avenir du monde ?
Les médias de l'OTAN présentent leur intervention comme une guerre
sans danger pour les populations, destinée uniquement à atteindre
les objectifs militaires, en laissant le peuple travailler tranquillement
et hors de tous risques. Nous serions ainsi dans une sorte d'affrontement
qui serait un jeu d'enfants, alors qu'en réalité, les drames humains
et les destructions massives qui sont le lot de toute guerre ne
sont pas épargnés à la Yougoslavie.
Si la guerre des Balkans est une guerre moralement justifiable
comme le disent les porte-paroles de l'OTAN, il aurait fallu que
les exigences éthiques président à la conception et à l'organisation
de la riposte. Il aurait fallu qu'on mette tout en œuvre pour montrer
que dans le monde actuel, la guerre est le seul, l'unique moyen
de détruire un système barbare et de l'empêcher de nuire aux populations
innocentes. Il aurait fallu que toute la communauté internationale
soit associée à la recherche d'une solution viable dans les Balkans.
La manière rapide dont les Etats-Unis commencent à s'habituer à
bombarder les autres nations au nom des objectifs et des intérêts
qu'ils sont seuls à définir est un danger pour l'humanité et pour
notre avenir à tous. Il n'est pas moralement acceptable de banaliser
l'usage de la violence légitime par un recours intempestif aux armes
de destruction massive que sont nos bombes hypersophistiquées.
Milosovic est un criminel qui devra être jugé pour sa politique
et ses actions, mais le peuple serbe ne l'est pas.
Comment faut-il s'y prendre pour obliger le criminel à rendre
compte de ses crimes sans que son peuple paie en souffrances et
en vies humaines le mal qu'il n'a pas commis ? A cette question,
les Etats-Unis et leurs alliés n'ont pas encore trouvé de réponse
éthiquement satisfaisante.
On peut même doute que la réponse militaire qu'ils donnent à cette
question soit vraiment crédible. Si leur combat est, comme ils le
disent, un combat éthique pour sauver les valeurs de la civilisation
et les intérêts des peuples menacés par la purification ethnique,
pourquoi a-t-on si longtemps laissé le champ libre à Molosevic dont
tout le monde connaît la philosophie et l'idéologie depuis son accession
au pouvoir ?
Pourquoi ne s'attaque-t-on pas non seulement à lui, mais à tous
les régimes qui, dans notre monde, violent les valeurs de la civilisation,
ce qui aurait transformé notre planète en un brasier plus impressionnant
encore que la Yougoslavie, avec la possibilité pour les fabricants
de bombes d'essayer impunément partout les capacités destructrices
de leurs engins?
Pourquoi ceux là mêmes qui s'attaquent à Milosevic soutiennent-ils
des régimes anti-démocratiques et des systèmes de barbarie sur d'autres
continents et dans d'autres pays ?
Pourquoi les grands maîtres de la morale politique internationale
qui constituent l'OTAN s'accomodent ils de politique sans scrupules
moraux dans leurs relations avec les nations qui souffrent de la
misère et du sous-développement ?
Il est difficile d'avaliser aujourd'hui l'interprétation morale
que l'on a tendance à donner à l'actuelle guerre des Balkans. A
notre avis, cette guerre dévoile la barbarie et la logique de la
force dont nous souffrons tous dans l'ordre mondial actuel. Milosevic
est une partie de nous-mêmes, une sorte de caricature macabre des
forces contre lesquelles dans chaque nations, nous avons à nous
battre pour construire des relations fondées sur le Droit, la Justice
et le souci du bonheur partagé.
Quels que soient les arguments que nous utilisons pour justifier
nos guerres aujourd'hui, la foi que nous mettons dans la logique
de le feu de la barbarie en nous-mêmes.
Quelles que soient la satisfaction que nous éprouvons de voir
les dictateurs maléfiques perdre du terrain face aux puissances
internationales, la confiance que nous accordons aux bombes est
le brasier de l'inhumain en nous-mêmes.
Dans les Balkans comme ailleurs, la seule guerre qui mérite d'être
mené est celle contre les logiques que nous voyons aujourd'hui en
présence entre le régime serbe et les puissances de l'OTAN : l'ambition
hégémonique, l'envie de domination, la volonté de puissance, la
confiance dans la force et la manipulation des consciences.
Vu d'Afrique, le Kosovo est aujourd'hui le lieu le plus propice
pour que nous prenions conscience de cette révolution à opérer
dans les relations entre les nations : la révolution du respect
des Droits de l'Homme et des Peuples tels que les avons stipulés
comme base de l'avenir, nous Africains qui cherchons à bâtir
un e société nouvelle et un nouvel ordre mondial.
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