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L'Eglise en Action

Sagesse Africaine 

Chronique animée par le Rév. Pasteur KÄ MANA

 

UN HERITAGE PLEIN DE RICHESSES,
UNE HISTOIRE CHARGEE DE SENS

(Extrait de Le Pari de l'Intelligence : Reimaginer l'Université en Afrique, CLE, 2000;
Conférence prononcée à la séance d'ouverture de l'Academia Africana, le 27 janvier 2000,
dans la salle de réunion de la Fondation Friedrich Ebert, à Yaoundé)

 

En tant qu'espace de recherche, de production, de partage et de diffusion des connaissances ; en tant qu'ensemble de forces sociales de créativité et d'innovation au service de l'épanouissement "intellectuel, spirituel, esthétique, matériel" et scientifique des sociétés avides "d'accéder aux formes supérieures du savoir et, par là, du progrès" (1), l'Université comme institution sociale telle qu'elle fonctionne dans nos pays aujourd'hui est le fruit d'une longue histoire de réflexion et de maturation dont l'origine se situe dans le monde Occidental, quand le Moyen-Âge européen devient un espace d'organisation des connaissances et de leur transmission aux générations futures. Elle ressortit ainsi à la trajectoire d'une civilisation avec laquelle nous sommes entrés en contact de manière brutale et dramatique il y a cinq siècles, pour nous inscrire dans un sillon dont nous cherchons maintenant encore à comprendre le sens et à orienter les dynamiques face à l'avenir.

Même si dans le monde antique des écoles de pensée, des académies et des sociétés savantes ont pu fonctionner comme lieux de transmission du savoir, c'est avec le Moyen-Âge européen que la volonté de structurer toutes les connaissances dans "la construction d'une mémoire commune" et "la prise en compte du futur" (2) commun s'impose comme exigence pour les connaissances de haut niveau et leur fécondation de la culture.

Un vaste projet éthique, intellectuel et spirituel

A l'époque où l'Université émerge progressivement comme exigence sociale, l'Europe entre dans une nouvelle conscience intellectuelle d'elle-même. La manifestation publique de cette conscience est la redécouverte de l'œuvre d'Aristote par les élites sociales et les producteurs d'idées. Cette œuvre qui est passée d'abord par le monde Arabe à partir de la Grèce antique revient vers l'Occident à un moment historique où débute un processus profond qui aboutira petit à petit au mouvement de la Renaissance, aux énergies de la Réforme protestante et à l'émergence d'une modernité caractérisée par le "progressisme rationaliste", selon le mot de Jean Ladrière (3).

J'ai pris la redécouverte de l'œuvre d'Aristote comme point de départ de l'élaboration de l'esprit universitaire pour deux raisons.

La première est liée au fait que l'homme qui incarne cette redécouverte, Saint Thomas d'Aquin, représentera pendant longtemps en Occident le principe et la figure même de l'éthique de la connaissance en tant que projet global : l'ambition du savoir dont l'Université occidentale sera le lieu d'efflorescence depuis le 13ème siècle de notre ère jusqu'à ce jour.
Homme d'église, Thomas d'Aquin incarne le souffle spirituel, la modulation religieuse et l'intention socioculturelle qui ont été, dans une large mesure, aux fondements de la création de l'Université.

Celle-ci constitue alors un foyer où l'intelligence créatrice est animée par le souffle d'une vision du monde qui veut organiser l'ensemble du savoir et de la réalité autour de la théologie, "Reine des sciences" à l'apogée de sa splendeur. Dieu est au centre de tout et le discours sur lui est le cœur de tout. c'est autour de Lui et à partir de sa présence que tout le savoir et toute la connaissance prennent leur envol, acquièrent leur sens.

La science des principes divins à l'œuvre dans la totalité de la réalité est ainsi la mère de toutes les disciplines du savoir, de toutes les recherches sur le sens de la vie et la destinée des êtres.

Mais Thomas d'Aquin n'est pas qu'un simple homme d'église ou un simple clerc au service de la science du divin. C'est un savant, un érudit, un maître du savoir qui a l'ambition de totaliser celui-ci dans un système cohérent de connaissance bâti sur des principes philosophiques clairs et intelligibles pour tous. Il cherche à opérer une grande et vaste synthèse entre la révélation divine et la recherche intellectuelle, entre la foi en Dieu et la confiance en la raison humaine, au cœur de la réalité toute entière.

Cette ambition est la deuxième raison pour laquelle son recours à Aristote constitue une démarche-clé pour la compréhension de l'esprit qui a présidé à la naissance de l'Université comme institution dans l'Europe médiévale.

Cet esprit met en jeu les principes fondamentaux de la logique représentée par Aristote et le besoin du sens ultime des choses incarnée par Thomas d'Aquin. En d'autres termes, l'esprit universitaire se constitue concomitamment sur deux fondements :
- la connaissance du divin dans sa présence effective au monde humain et à l'histoire des hommes ;
- la science de l'Être dans ce qu'elle apporte de radical à cette époque : les catégories ultimes que sont l'un, le vrai, le beau et le bon comme principes constitutifs de la réalité.

Grâce à ce double fondement, la formation universitaire est une démarche d'acquisition d'un savoir sur le divin et sur l'humain. Un savoir à la fois éthique, intellectuel et spirituel qui se présente comme un chemin de connaissance pour construire une société à la fois guidée par les valeurs divines et par les données absolues de la conscience que sont les catégories de l'être.

Ce qui y est en jeu, c'est Dieu au cœur de la totalité du savoir, au principe de toutes les connaissances que l'on peut avoir de l'être et de son devenir, c'est-à-dire le divin dans la société à travers les principes d'intelligibilité qui régissent le cœur des choses et le développement des êtres.

Sur ces fondements s'élèveront progressivement les grandes dynamiques de la pensée que je voudrais présenter ici autour de deux axes : les mythes fondateurs du savoir occidental d'une part, et, d'autre part, les cinq piliers de la conscience de l'Occident, socle de son système historique du savoir et de la puissance de connaissance qu'incarnent ses Universités, ses Grandes Ecoles, ses laboratoires et ses centres de recherche.

La puissance du mythe

En effet, on ne comprend rien aux dynamiques du savoir en Occident si on ne les réfère pas à l'arrière-fond radical de leur production c'est-à-dire à leur enracinement dans des mythes originaires de la ces principes fondateurs d'un processus qui construit peu à peu une conscience et une vision du monde que l'Université incarnera jusqu'à devenir le lieu par excellence de sa transmission de génération en génération.

Dans l'abondante production des mythes qui sont à la source de l'esprit occidental, il en existe un où sont condensés l'énergie de tous les autres et la puissance globale de leur signification concernant la question du savoir et de son rôle dans la vie sociale.

Ce mythe est celui de Dédale, grand maître en inventions géniales dont les Anciens ont chanté la puissance créatrice et la force de maîtrise des réalités apparemment inextricables.
Je présente ce mythe selon la version qu'en donne Jacques Attali dans son livre, Chemins de Sagesse, traité du labyrinthe (4). Un résumé fidèle et remarquablement bien reconstruite à travers un style d'universitaire de haute volée que le penseur français représente aujourd'hui dans la géographie universitaire de son pays.

Voici le mythe :
"Fils oublié de Zeus, Dieu des dieux, et d'Europe, la "sombre" fille du souverain phénicien Agénor, Minos fut adopté par un roi de Crète, Astéricus, lorsque celui-ci épousa sa mère. Ayant à son tour accédé au trône de Crète, Minos épousa Pasiphaé, la "toute lumière", qui lui donna quatre filles (Ariane, Phèdre, Akakallis, Xénodiké) et quatre fils (Gaukos, Katreus, Deukalion, Androgeos).

La vie au palais de Cnossos fut paisible aussi longtemps que Minos put satisfaire à la requête annuelle du frère de Zeus, Poséidon, dieu de la mer dont dépendait la prospérité de l'île ; il réclamait en sacrifice des taureaux toujours plus magnifiques. Quand Minos ne trouva plus sur les îles environnantes de bêtes assez belles pour mériter d'être sacrifiées au dieu nourricier, il demanda à Poséidon de fournir lui-même la victime. Accédant à sa demande, le dieu fit surgir des flots, sur les rivages de Crète, un taureau si imposant, si immaculé, si somptueux que Minos ne se sentit pas le cœur à le sacrifier. Rendu furieux par cette ingratitude, Poséidon résolut de se venger du roi parjure en lui prenant ce qu'il avait de plus cher. S'incarnant dans l'animal qu'il venait de créer, le dieu des mers charma Pasiphaé, la femme de Minos.
Lorsque séduite, elle résolut de lui céder, la reine sollicita le concours d'un étrange ingénieur grec, Dédale, inventeur de l'équerre, réfugié à Cnossos depuis qu'il avait assassiné à Athènes son génial élève, Talos, pour s'approprier ses inventions du compas et de la scie. Afin de satisfaire la reine infidèle, l'astucieux criminel imagina une vache de cuir et de bois dans laquelle Pasiphaé pût se glisser. Poséidon posséda l'épouse de son ennemi. De leur union naquit une chimère à corps d'homme et tête de taureau qu'on nomma le Minotaure. Lorsque le roi Minos apprit son existence, il s'abstint de punir la reine ou Dédale, afin d'éviter le scandale. A moins qu'il n'eût compris que la malédiction prenait sa source dans son propre parjure. Comme dans le pays n'existait encore aucune prison, Minos fit construire par Dédale un labyrinthe monumental sur le modèle du tombeau de Mendès, un roi d'Egypte qui venait justement de se faire enterrer à l'abri d'un enchevêtrement de corridors. Il y enferme le Minotaure".

Avant de continuer avec le récit mythique, il vaut la peine de noter dès maintenant quelques points saillants qui concernent le savoir et la conception que le mythe s'en fait.

Il y a d'abord l'imbrication conflictuelle et la violence des rapports entre le monde divin et le monde humain. Cet élément est important car il montre sur quel socle le savoir est bâti dès le commencement en Occident. C'est une dynamique de connaissance dont l'enjeu important est la lutte, la dialectique des tensions et des antagonismes rentre les forces invisibles et le monde des mortels. Dédale est, d'entrée de jeu, le maître de ce savoir humain, de ses inventions endogènes comme de ses emprunts auprès d'autres peuples, l'Egypte particulièrement. Il incarne le génie des Hommes faces aux forces invisibles : celles d'en haut qu'il aide dans leur visée de vengeance sur les mortels, celles d'en bas qu'il aide à enfermer dans l'espace inextricable du labyrinthe où elles deviennent des terribles puissances de profondeurs ; celles des personnes et des sociétés humaines qu'il aide à entrer en relation avec le monde des dieux comme avec le monde souterrain.

Lieu du conflit avec les dieux, le savoir est placé dans la proximité du monstre. Il contribue à sa naissance et se place dans son orbite. Cette proximité est significative : elle est révélatrice de toutes les menaces dont la possession du savoir par l'homme est grosse. On ne doit pas le croire innocent et pur dans ses inventions comme dans ses emprunts. Il a aussi le mal pour enjeu : la distorsion de la réalité, l'introduction du monstre en elle par le lien intrinsèque qu'il établit entre le corps de l'homme et le corps de l'animal dans la figure du Minotaure, "une chimère à corps d'homme et tête de taureau".

Un autre fait frappe l'attention dès le départ : le lien entre la dynamique du savoir et la dynamique du crime. Dédale est un criminel et son crime avait pour enjeu l'augmentation de son savoir, comme si, dans la pulsation même de sa quête de la connaissance se lovait déjà le serpent d'une puissance destructrice.

Tous ces éléments que je viens de mettre en lumière sont constitutives du savoir et doivent en tant que tels être pris en compte dans l'intelligence que nous avons des principes et des enjeux des connaissances dans la vision occidentale des choses.

Sans une perception claire de ces enjeux, nous ne pouvons pas comprendre l'orientation que l'institutionnalisation de la quête du savoir dans les Universités signifiera dans l'histoire des peuples d'Occident.

Mais continuons notre lecture du mythe :

Au moment où il enferme le Minotaure dans le labyrinthe, "une autre douleur vint frapper le roi crétois : un de ses fils, Androgée, fut tué à Athènes, ville soumise à la toute-puissante Crète, précisément par un taureau. En guise de représailles, Minos, exigea d'Egée, roi d'Athènes, qu'il lui livrât, chaque neuvième année, sept jeunes hommes et sept jeunes filles. Le roi crétois envoyait ces victimes émissaires dans le labyrinthe où le Minotaure, mi-taureau, mi-homme, vengeant le meurtre d'un homme par un taureau, accomplissait le sacrifice en mettant les adolescents en pièces.
A la veille du troisième repas sacrificiel, Thésée, fils longtemps ignoré du roi d'Athènes, décida de se livrer lui-même au monstre pour tenter de le tuer et d'en finir avec le tribut sanglant. Il promit à Egée, son père, s'il revenait sauf, de hisser une voile blanche au mât se son bateau.
A peine arrivé en Crète avec les treize autres jeunes Athéniens sélectionnés pour le sacrifice, Thésée séduisit Ariane, une des filles de Minos et de Pasiphaé. Elle aussi conseillée par Dédale, la jeune princesse remit à son amant un fil magique, censé le guider à travers le labyrinthe, et une boule de cire à jeter dans la gueule du Minotaure. Ainsi équipé, Thésée entra, s'avança, tua le monstre et ressortit vivant du labyrinthe, rembobinant le fil magique, sauvant les victimes désignées, violant ainsi le pacte sacrificiel accepté par Athènes. Sans attendre d'être rattrapé par Minos, courroucé s'être privé de sa vengeance réparatrice, Thésée s'enfuit à toutes voiles avec les autres Athéniens, Ariane et sa jeune sœur Phèdre, vers l'île de Naxos. Là, ayant loin derrière lui les galères de Minos, il séduisit Phèdre et abandonna Ariane, que le dieu Dionysos consola en la transformant en constellation d'étoiles. Thésée reprit bientôt la mer pour l'île de Delos où il fêta sa liberté recouvrée en inventant la danse, à la fois chemin, procession et transe, sur le modèle du labyrinthe".


Il faut laisser de côté les péripéties des amours folles de nos personnages enchantés pour nous concentrer sur notre propre fil d'Ariane : le savoir et ses enjeux.

Toujours la même quête de puissance. Toujours la même violence qui constitue l'atmosphère, le cadre et le souffle même du mythe. Toujours l'odeur du sang, l'ombre lourde et terrible des dieux et des monstres souterrains dont l'homme est au cœur des exigences. Les sacrifices humains, toujours les sacrifices humains.

J'ai déjà dit que cette puissance de la violence, de la puissance et du mal est significative. Je dois ajouter ici qu'elle éclaire un autre caractère essentiel du savoir : son instrumentalisation dans le sens du bien comme dans le sens du mal, son ambivalence originelle. Dédale est au service de qui le sollicite et semble sans état d'âme aller dans un sens comme dans un autre. Le mythe n'émet aucun jugement de valeur sur ce qu'il fait. Il nous le montre tel qu'il est, inventeur ici d'un chemin nouveau pour sortir du labyrinthe, exactement comme il avait aidé la reine Pasiphaé à se donner au dieu Poséidon.

Mais le plus important dans cette partie du mythe ne réside pas là. Ici le savoir est lié à la puissance, mais c'est la puissance de maîtrise et de pouvoir sur les forces qui soumettent les êtres humains à leur domination nuisible, à leur énergie destructrice. Les forces de mise en esclave des esprits qu'ils paralysent et accoutument à l'inacceptable. Thésée représente alors la force de rupture avec la soumission, avec le conformisme social, avec l'acceptation de la fatalité, avec le défaitisme. Il se révolte. Et sa révolte est liberté, affirmation de la liberté radicale de l'être humain qui puise en lui le pouvoir d'affronter le monstre.

Lié à la fougue de la liberté, le savoir devient libérateur. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre l'aide que Dédale apporte à Thésée. Cette orientation libératrice est importante, car elle inscrit le mythe dans le sens d'une anthropologie de l'invention et de la créativité énergiquement portée par l'édification de l'être humain comme pouvoir d'engagement éthique pour la liberté individuelle. La liberté de l'individu qui se pose face à la communauté et à la tradition afin de briser les tabous, mêmes les plus sacrés. On comprend ici qu'il n'y a de sacré que l'être humain, qu'il n'y a d'absolu que son souci d'être et de vivre libre. D'être, en fait libéré de tous les monstres auxquels sa société sacrifie même les meilleurs de ses propres enfants.

Mais on peut aussi considérer ces monstres comme les virtualité et les réalités internes à la personne humaine elle-même. Dans cette perspective, c'est de la libération de soi qu'il s'agit. De l'affirmation de soi comme être libre. Pleinement libre. Le savoir est alors la capacité d'inventer les voies de la construction individuelle et sociale de cette liberté. C'est là son enjeu et Dédale y joue bien son jeu.

Sans aucun doute, on peut dire ici que le savoir est bel et bien le fil d'Ariane, ou plutôt le fil de la liberté libérante, de sa puissance créatrice d'êtres capables d'affronter et de vaincre les monstres, au nom d'une grande cause commune : la cause du bonheur, de la paix et de la tranquillité sereine.

Si Thésée fête sa victoire par l'invention de la danse, c'est bel et bien le signe que le règne qu'il instaure en tuant le Minotaure est le règne du bonheur : l'ère de l'épanouissement de la société et des individus de leurs vitalité foncière.

Ici, nous atteignons le nerf du mythe : sa réorganisation autour de la figure de Thésée comme centre d'une certaine idée du savoir. Personnellement, cette modulation joyeuse de la figure du vainqueur du Minotaure marque une grande étape dans la conscience humaine où le vrai sacrifice est celui qui conduit à se libérer du monstre, à libérer les êtres et le société de leurs monstres pour que s'instaurent les possibilités du bonheur.

Je cède sans doute là à un penchant personnel qui risque de nous mener très loin. Revenons au mythe :

"Minos, furieux, chercha un responsable à ces désastres et désigna Dédale, coupable d'avoir prêté main-forte à Pasiphaé et à Ariane, à Poséidon et à Thésée. Il enferma l'athénien avec son fils Icare dans son propre labyrinthe. Les impasses en étaient si complexes que les deux hommes ne purent retrouver la sortie. Jamais à court de stratagèmes, maître de la technique, Dédale fabriqua alors des ailes de plumes qu'il fixa avec la cire à ses épaules et à celles de son fils. Avant de prendre son essor, il recommanda à Icare de ne voler ni trop haut, pour éviter que le Soleil ne fasse fondre la cire, ni trop bas, de crainte que les plumes ne soient trempées et alourdies par les embruns. Grisé par l'ascension, le jeune homme prit de l'altitude jusqu'à perdre ses ailes, choir dans la mer et s'y noyer sous les yeux de son géniteur."

Le pouvoir, quand il est absolu, n'aime pas un savoir qui s'affirme comme volonté libre et libre-arbitre. Il n'aime pas le savoir qui fixe ses propres choix en fonction de ce qu'il pense. S'il pense contre le pouvoir en place, c'est un crime de lèse majesté. Il est passible d'emprisonnement et même de la peine capitale. Dédale l'apprend à ses dépens, lui et sa descendance que le roi lésé n'hésite pas à associer au crime du Père.

Mais toujours le savoir doit viser la liberté. C'est une loi essentielle de toute une tradition de la pensée occidentale. Seulement, dans cette quête, un certain type d'esprit est de rigueur : "ne voler ni trop haut, pour éviter que le Soleil ne fasse fondre la cire, ni trop bas, de crainte que les plumes ne soient trempées et alourdies par les embruns."

La mesure donc. De la mesure avant toutes choses, telle est la règle fondamentale du savoir. Ni la morgue, ni l'ivresse, ni la condescendance enchantée ne sont des alliés du vrai savoir. Le vrai savoir est mesure et il se donne une mesure conforme à ses ambitions d'un être qui n'est ni une divinité ni une bête. C'est en cela que la distance est sa qualité intrinsèque. La capacité de voir jusqu'où il ne faut pas aller sans se prendre pour Dieu ni se réduire à la bête. On ne peut pas ne pas penser à Pascal : "l'homme n'est ni ange ni bête". "C'est un roseau, mais un roseau pensant".

Oui, dans le mythe, c'est cette capacité du roseau pensant que Dédale dévoile dans le labyrinthe. Nous sommes là dans une perspective qui mérite attention. Une perspective qui est un choix libre pour briser l'étau de l'ambivalence du savoir laissé à lui-même.

Le mythe encore :

"Hanté par les disparitions de Talos et d'Icare, dont il se sentait responsable, poursuivi par les Crétois, Dédale entama alors un long périple - un labyrinthe de proscrit - d'île en île à travers la Méditerranée. Désespérant de retrouver sa trace malgré les innombrables embarcations envoyées à sa poursuite, Minos imagina une ruse subtile ; il lança un défi à tous les habitants du pourtour méditerranéen : qui saurait faire passer un fil de soie par toutes les spires d'une conque marine recevrait une forte récompense. Dédale entendit le défi depuis Cernicos, une île sicilienne où il avait trouvé refuge. Il ne résista pas au plaisir de le relever anonymement. Bien sûr, il trouva la solution, attachant le fil à une fourmi déposée à l'entrée de la conque et attirée à l'autre bout par du miel. Convaincu que seul l'ingénieur athénien pouvait avoir conçu ce stratagème, Minos accourut pour le châtier ; les Siciliens protégèrent leur hôte et se débarrassèrent de Minos en versant de l'eau bouillante dans son bain.

Pendant ce temps, l'ingrat Thésée coulait des jours heureux avec Phèdre, la seconde fille de Minos, jusqu'à ce que le malheur le rattrapât : sa femme allait en effet s'éprendre d'Hippolyte, son propre fils. Mais celui-ci sera tué par Poséidon, déguisé en raz-de-marée : lointaine vengeance du dieu de la mer qui assassine le fils du meurtrier de son propre fils, le Minotaure. Phèdre se suicidera. Thésée se remariera une troisième fois : cette fois avec Médée, qui l'enverra visiter les Enfers, dont il reviendra. Lassé de tout, il se retirera à Skyros où il sera assassiné par le roi Lysiamède".

Le destin de Thésée, l'homme libre, s'achève dans la mort. Celui de Dédale, l'homme-savoir, est protégé par toute une cité. Comme pour nous dire que la savoir seul porte la liberté individuelle et le nourrit pour en faire une liberté collective dont il faut transmettre l'énergie de génération en génération. Ceci mis à part, la fin du mythe n'apporte rien de nouveau à notre regard sur la dynamique du savoir : elle ne fait que confirmer la dialectique de la violence entre les forces des dieux, les forces des hommes et toutes les forces monstrueuses de la réalité. Au bout de toutes ces luttes s'ouvre la mort, dans le grand silence des armes et le lever majestueux du soleil de la méditation sur la destinée humaine.

En même temps qu'à ce mythe, nous aurions pu aussi porter notre regard sur celui de Prométhée et voir dans le feu qu'il vole aux dieux pour le donner aux hommes est un symbole du savoir et de la responsabilité qui incombe à l'humanité de le conserver et d'en promouvoir l'usage.

Nous aurions pu évoquer la profonde et sublime intelligence d'Ulysse ainsi que les péripéties de son voyage pour aboutir à une vision du savoir comme perpétuel aiguisement des facultés créatrices, comme de tout l'être et mobilisation de toutes les énergies de la société.

Nous aurions pu renouer avec Œdipe et voir dans son destin face au Sphinx la posture même de l'homme face à la réalité : le savoir confronté au mystère.

Mais l'étude de toutes ces figures mythique ne nous aurait conduit qu'à la même énergie de conviction incarnée par Dédale : l'étrange puissance du mythe comme dévoilement de l'être même du savoir dans la tradition occidentale, son arrière-plan radical, luminaire, pour parler comme Aimé Césaire.

En effet, si l'Occident est ce qu'il est aujourd'hui, si son Université a joué le rôle qu'elle a joué dans l'histoire, c'est parce qu'en eux se sont cristallisées les forces de créativité et les puissances d'intelligence dont le mythe de Dédale ainsi que beaucoup d'autres récits mythico-épiques révèlent les enjeux.

C'est cet esprit du mythe dans sa puissance vitale qui nous permet maintenant de comprendre l'Occident dans les cinq piliers de son savoir, c'est-à-dire dans tous les efforts qu'il a déployé pour instaurer le règne de la raison et de la liberté à partir de la distance qu'il a prise par rapport aux réalités de la nature, à commencer par la réalité fixée par les mythes eux-mêmes quand ils croient imposer un ordre immuable à un être dont l'essence est la force de liberté.



(1) Ces expressions sont celles de François Mitterrand dans sa fameuse Lettre à tous les Français lors de la campagne électorale de 1988. J'applique à l'ensemble de l'Université ce qu'il dit de la recherche de haut niveau.

(2) J'emprunte ces expressions à Guy Coq, Démocratie, Religion, Education, Mame, Paris, 1993.

(3) J. Ladrière, Les enjeux de la rationalité. Le défi de la science et de la technologie aux cultures, Aubier-Unesco, 1977, p. 187. Cfr aussi, pour une vision d'ensemble de cette époque de l'histoire, Jean-Louis Dumas, Histoire de la pensée, 2. Renaissance et Siècle des Lumières, Editions Tallandier, Paris, 1990.

(4) Livre publié chez Fayard, Paris, 1996

 

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