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Chronique
animée par le Rév. Pasteur KÄ MANA
UN HERITAGE PLEIN DE RICHESSES,
UNE HISTOIRE CHARGEE DE SENS
(Extrait de Le Pari de l'Intelligence
: Reimaginer l'Université en Afrique, CLE,
2000;
Conférence prononcée à la séance d'ouverture de l'Academia Africana,
le 27 janvier 2000,
dans la salle de réunion de la Fondation Friedrich Ebert, à Yaoundé)
En tant qu'espace de recherche, de production,
de partage et de diffusion des connaissances ; en tant qu'ensemble
de forces sociales de créativité et d'innovation au
service de l'épanouissement "intellectuel, spirituel,
esthétique, matériel" et scientifique des sociétés
avides "d'accéder aux formes supérieures du savoir
et, par là, du progrès" (1),
l'Université comme institution sociale telle qu'elle fonctionne
dans nos pays aujourd'hui est le fruit d'une longue histoire de
réflexion et de maturation dont l'origine se situe dans le
monde Occidental, quand le Moyen-Âge européen devient
un espace d'organisation des connaissances et de leur transmission
aux générations futures. Elle ressortit ainsi à
la trajectoire d'une civilisation avec laquelle nous sommes entrés
en contact de manière brutale et dramatique il y a cinq siècles,
pour nous inscrire dans un sillon dont nous cherchons maintenant
encore à comprendre le sens et à orienter les dynamiques
face à l'avenir.
Même si dans le monde antique des écoles
de pensée, des académies et des sociétés
savantes ont pu fonctionner comme lieux de transmission du savoir,
c'est avec le Moyen-Âge européen que la volonté
de structurer toutes les connaissances dans "la construction
d'une mémoire commune" et "la prise en compte du
futur" (2) commun s'impose comme
exigence pour les connaissances de haut niveau et leur fécondation
de la culture.
Un vaste projet éthique, intellectuel
et spirituel
A l'époque où l'Université émerge
progressivement comme exigence sociale, l'Europe entre dans une
nouvelle conscience intellectuelle d'elle-même. La manifestation
publique de cette conscience est la redécouverte de l'uvre
d'Aristote par les élites sociales et les producteurs d'idées.
Cette uvre qui est passée d'abord par le monde Arabe
à partir de la Grèce antique revient vers l'Occident
à un moment historique où débute un processus
profond qui aboutira petit à petit au mouvement de la Renaissance,
aux énergies de la Réforme protestante et à
l'émergence d'une modernité caractérisée
par le "progressisme rationaliste", selon le mot de Jean
Ladrière (3).
J'ai pris la redécouverte de l'uvre d'Aristote comme
point de départ de l'élaboration de l'esprit universitaire
pour deux raisons.
La première est liée au fait que l'homme qui incarne
cette redécouverte, Saint Thomas d'Aquin, représentera
pendant longtemps en Occident le principe et la figure même
de l'éthique de la connaissance en tant que projet global
: l'ambition du savoir dont l'Université occidentale sera
le lieu d'efflorescence depuis le 13ème siècle de
notre ère jusqu'à ce jour.
Homme d'église, Thomas d'Aquin incarne le souffle spirituel,
la modulation religieuse et l'intention socioculturelle qui ont
été, dans une large mesure, aux fondements de la création
de l'Université.
Celle-ci constitue alors un foyer où l'intelligence créatrice
est animée par le souffle d'une vision du monde qui veut
organiser l'ensemble du savoir et de la réalité autour
de la théologie, "Reine des sciences" à
l'apogée de sa splendeur. Dieu est au centre de tout et le
discours sur lui est le cur de tout. c'est autour de Lui et
à partir de sa présence que tout le savoir et toute
la connaissance prennent leur envol, acquièrent leur sens.
La science des principes divins à l'uvre dans la
totalité de la réalité est ainsi la mère
de toutes les disciplines du savoir, de toutes les recherches sur
le sens de la vie et la destinée des êtres.
Mais Thomas d'Aquin n'est pas qu'un simple homme d'église
ou un simple clerc au service de la science du divin. C'est un savant,
un érudit, un maître du savoir qui a l'ambition de
totaliser celui-ci dans un système cohérent de connaissance
bâti sur des principes philosophiques clairs et intelligibles
pour tous. Il cherche à opérer une grande et vaste
synthèse entre la révélation divine et la recherche
intellectuelle, entre la foi en Dieu et la confiance en la raison
humaine, au cur de la réalité toute entière.
Cette ambition est la deuxième raison pour laquelle son
recours à Aristote constitue une démarche-clé
pour la compréhension de l'esprit qui a présidé
à la naissance de l'Université comme institution dans
l'Europe médiévale.
Cet esprit met en jeu les principes fondamentaux de la logique
représentée par Aristote et le besoin du sens ultime
des choses incarnée par Thomas d'Aquin. En d'autres termes,
l'esprit universitaire se constitue concomitamment sur deux fondements
:
- la connaissance du divin dans sa présence effective au
monde humain et à l'histoire des hommes ;
- la science de l'Être dans ce qu'elle apporte de radical
à cette époque : les catégories ultimes que
sont l'un, le vrai, le beau et le bon comme principes constitutifs
de la réalité.
Grâce à ce double fondement, la formation universitaire
est une démarche d'acquisition d'un savoir sur le divin et
sur l'humain. Un savoir à la fois éthique, intellectuel
et spirituel qui se présente comme un chemin de connaissance
pour construire une société à la fois guidée
par les valeurs divines et par les données absolues de la
conscience que sont les catégories de l'être.
Ce qui y est en jeu, c'est Dieu au cur de la totalité
du savoir, au principe de toutes les connaissances que l'on peut
avoir de l'être et de son devenir, c'est-à-dire le
divin dans la société à travers les principes
d'intelligibilité qui régissent le cur des choses
et le développement des êtres.
Sur ces fondements s'élèveront progressivement les
grandes dynamiques de la pensée que je voudrais présenter
ici autour de deux axes : les mythes fondateurs du savoir occidental
d'une part, et, d'autre part, les cinq piliers de la conscience
de l'Occident, socle de son système historique du savoir
et de la puissance de connaissance qu'incarnent ses Universités,
ses Grandes Ecoles, ses laboratoires et ses centres de recherche.
La puissance du mythe
En effet, on ne comprend rien aux dynamiques du savoir en Occident
si on ne les réfère pas à l'arrière-fond
radical de leur production c'est-à-dire à leur enracinement
dans des mythes originaires de la ces principes fondateurs d'un
processus qui construit peu à peu une conscience et une vision
du monde que l'Université incarnera jusqu'à devenir
le lieu par excellence de sa transmission de génération
en génération.
Dans l'abondante production des mythes qui sont à la source
de l'esprit occidental, il en existe un où sont condensés
l'énergie de tous les autres et la puissance globale de leur
signification concernant la question du savoir et de son rôle
dans la vie sociale.
Ce mythe est celui de Dédale, grand maître en inventions
géniales dont les Anciens ont chanté la puissance
créatrice et la force de maîtrise des réalités
apparemment inextricables.
Je présente ce mythe selon la version qu'en donne Jacques
Attali dans son livre, Chemins de Sagesse, traité du
labyrinthe (4). Un résumé
fidèle et remarquablement bien reconstruite à travers
un style d'universitaire de haute volée que le penseur français
représente aujourd'hui dans la géographie universitaire
de son pays.
Voici le mythe :
"Fils oublié de Zeus, Dieu des dieux, et d'Europe,
la "sombre" fille du souverain phénicien Agénor,
Minos fut adopté par un roi de Crète, Astéricus,
lorsque celui-ci épousa sa mère. Ayant à son
tour accédé au trône de Crète, Minos
épousa Pasiphaé, la "toute lumière",
qui lui donna quatre filles (Ariane, Phèdre, Akakallis, Xénodiké)
et quatre fils (Gaukos, Katreus, Deukalion, Androgeos).
La vie au palais de Cnossos fut paisible aussi longtemps que
Minos put satisfaire à la requête annuelle du frère
de Zeus, Poséidon, dieu de la mer dont dépendait la
prospérité de l'île ; il réclamait en
sacrifice des taureaux toujours plus magnifiques. Quand Minos ne
trouva plus sur les îles environnantes de bêtes assez
belles pour mériter d'être sacrifiées au dieu
nourricier, il demanda à Poséidon de fournir lui-même
la victime. Accédant à sa demande, le dieu fit surgir
des flots, sur les rivages de Crète, un taureau si imposant,
si immaculé, si somptueux que Minos ne se sentit pas le cur
à le sacrifier. Rendu furieux par cette ingratitude, Poséidon
résolut de se venger du roi parjure en lui prenant ce qu'il
avait de plus cher. S'incarnant dans l'animal qu'il venait de créer,
le dieu des mers charma Pasiphaé, la femme de Minos.
Lorsque séduite, elle résolut de lui céder,
la reine sollicita le concours d'un étrange ingénieur
grec, Dédale, inventeur de l'équerre, réfugié
à Cnossos depuis qu'il avait assassiné à Athènes
son génial élève, Talos, pour s'approprier
ses inventions du compas et de la scie. Afin de satisfaire la reine
infidèle, l'astucieux criminel imagina une vache de cuir
et de bois dans laquelle Pasiphaé pût se glisser. Poséidon
posséda l'épouse de son ennemi. De leur union naquit
une chimère à corps d'homme et tête de taureau
qu'on nomma le Minotaure. Lorsque le roi Minos apprit son existence,
il s'abstint de punir la reine ou Dédale, afin d'éviter
le scandale. A moins qu'il n'eût compris que la malédiction
prenait sa source dans son propre parjure. Comme dans le pays n'existait
encore aucune prison, Minos fit construire par Dédale un
labyrinthe monumental sur le modèle du tombeau de Mendès,
un roi d'Egypte qui venait justement de se faire enterrer à
l'abri d'un enchevêtrement de corridors. Il y enferme le Minotaure".
Avant de continuer avec le récit mythique, il vaut la peine
de noter dès maintenant quelques points saillants qui concernent
le savoir et la conception que le mythe s'en fait.
Il y a d'abord l'imbrication conflictuelle et la violence des
rapports entre le monde divin et le monde humain. Cet élément
est important car il montre sur quel socle le savoir est bâti
dès le commencement en Occident. C'est une dynamique de connaissance
dont l'enjeu important est la lutte, la dialectique des tensions
et des antagonismes rentre les forces invisibles et le monde des
mortels. Dédale est, d'entrée de jeu, le maître
de ce savoir humain, de ses inventions endogènes comme de
ses emprunts auprès d'autres peuples, l'Egypte particulièrement.
Il incarne le génie des Hommes faces aux forces invisibles
: celles d'en haut qu'il aide dans leur visée de vengeance
sur les mortels, celles d'en bas qu'il aide à enfermer dans
l'espace inextricable du labyrinthe où elles deviennent des
terribles puissances de profondeurs ; celles des personnes et des
sociétés humaines qu'il aide à entrer en relation
avec le monde des dieux comme avec le monde souterrain.
Lieu du conflit avec les dieux, le savoir est placé dans
la proximité du monstre. Il contribue à sa naissance
et se place dans son orbite. Cette proximité est significative
: elle est révélatrice de toutes les menaces dont
la possession du savoir par l'homme est grosse. On ne doit pas le
croire innocent et pur dans ses inventions comme dans ses emprunts.
Il a aussi le mal pour enjeu : la distorsion de la réalité,
l'introduction du monstre en elle par le lien intrinsèque
qu'il établit entre le corps de l'homme et le corps de l'animal
dans la figure du Minotaure, "une chimère à corps
d'homme et tête de taureau".
Un autre fait frappe l'attention dès le départ :
le lien entre la dynamique du savoir et la dynamique du crime. Dédale
est un criminel et son crime avait pour enjeu l'augmentation de
son savoir, comme si, dans la pulsation même de sa quête
de la connaissance se lovait déjà le serpent d'une
puissance destructrice.
Tous ces éléments que je viens de mettre en lumière
sont constitutives du savoir et doivent en tant que tels être
pris en compte dans l'intelligence que nous avons des principes
et des enjeux des connaissances dans la vision occidentale des choses.
Sans une perception claire de ces enjeux, nous ne pouvons pas
comprendre l'orientation que l'institutionnalisation de la quête
du savoir dans les Universités signifiera dans l'histoire
des peuples d'Occident.
Mais continuons notre lecture du mythe :
Au moment où il enferme le Minotaure dans le labyrinthe,
"une autre douleur vint frapper le roi crétois : un
de ses fils, Androgée, fut tué à Athènes,
ville soumise à la toute-puissante Crète, précisément
par un taureau. En guise de représailles, Minos, exigea d'Egée,
roi d'Athènes, qu'il lui livrât, chaque neuvième
année, sept jeunes hommes et sept jeunes filles. Le roi crétois
envoyait ces victimes émissaires dans le labyrinthe où
le Minotaure, mi-taureau, mi-homme, vengeant le meurtre d'un homme
par un taureau, accomplissait le sacrifice en mettant les adolescents
en pièces.
A la veille du troisième repas sacrificiel, Thésée,
fils longtemps ignoré du roi d'Athènes, décida
de se livrer lui-même au monstre pour tenter de le tuer et
d'en finir avec le tribut sanglant. Il promit à Egée,
son père, s'il revenait sauf, de hisser une voile blanche
au mât se son bateau.
A peine arrivé en Crète avec les treize autres jeunes
Athéniens sélectionnés pour le sacrifice, Thésée
séduisit Ariane, une des filles de Minos et de Pasiphaé.
Elle aussi conseillée par Dédale, la jeune princesse
remit à son amant un fil magique, censé le guider
à travers le labyrinthe, et une boule de cire à jeter
dans la gueule du Minotaure. Ainsi équipé, Thésée
entra, s'avança, tua le monstre et ressortit vivant du labyrinthe,
rembobinant le fil magique, sauvant les victimes désignées,
violant ainsi le pacte sacrificiel accepté par Athènes.
Sans attendre d'être rattrapé par Minos, courroucé
s'être privé de sa vengeance réparatrice, Thésée
s'enfuit à toutes voiles avec les autres Athéniens,
Ariane et sa jeune sur Phèdre, vers l'île de
Naxos. Là, ayant loin derrière lui les galères
de Minos, il séduisit Phèdre et abandonna Ariane,
que le dieu Dionysos consola en la transformant en constellation
d'étoiles. Thésée reprit bientôt la mer
pour l'île de Delos où il fêta sa liberté
recouvrée en inventant la danse, à la fois chemin,
procession et transe, sur le modèle du labyrinthe".
Il faut laisser de côté les péripéties
des amours folles de nos personnages enchantés pour nous
concentrer sur notre propre fil d'Ariane : le savoir et ses enjeux.
Toujours la même quête de puissance. Toujours la même
violence qui constitue l'atmosphère, le cadre et le souffle
même du mythe. Toujours l'odeur du sang, l'ombre lourde et
terrible des dieux et des monstres souterrains dont l'homme est
au cur des exigences. Les sacrifices humains, toujours les
sacrifices humains.
J'ai déjà dit que cette puissance de la violence,
de la puissance et du mal est significative. Je dois ajouter ici
qu'elle éclaire un autre caractère essentiel du savoir
: son instrumentalisation dans le sens du bien comme dans le sens
du mal, son ambivalence originelle. Dédale est au service
de qui le sollicite et semble sans état d'âme aller
dans un sens comme dans un autre. Le mythe n'émet aucun jugement
de valeur sur ce qu'il fait. Il nous le montre tel qu'il est, inventeur
ici d'un chemin nouveau pour sortir du labyrinthe, exactement comme
il avait aidé la reine Pasiphaé à se donner
au dieu Poséidon.
Mais le plus important dans cette partie du mythe ne réside
pas là. Ici le savoir est lié à la puissance,
mais c'est la puissance de maîtrise et de pouvoir sur les
forces qui soumettent les êtres humains à leur domination
nuisible, à leur énergie destructrice. Les forces
de mise en esclave des esprits qu'ils paralysent et accoutument
à l'inacceptable. Thésée représente
alors la force de rupture avec la soumission, avec le conformisme
social, avec l'acceptation de la fatalité, avec le défaitisme.
Il se révolte. Et sa révolte est liberté, affirmation
de la liberté radicale de l'être humain qui puise en
lui le pouvoir d'affronter le monstre.
Lié à la fougue de la liberté, le savoir
devient libérateur. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre
l'aide que Dédale apporte à Thésée.
Cette orientation libératrice est importante, car elle inscrit
le mythe dans le sens d'une anthropologie de l'invention et de la
créativité énergiquement portée par
l'édification de l'être humain comme pouvoir d'engagement
éthique pour la liberté individuelle. La liberté
de l'individu qui se pose face à la communauté et
à la tradition afin de briser les tabous, mêmes les
plus sacrés. On comprend ici qu'il n'y a de sacré
que l'être humain, qu'il n'y a d'absolu que son souci d'être
et de vivre libre. D'être, en fait libéré de
tous les monstres auxquels sa société sacrifie même
les meilleurs de ses propres enfants.
Mais on peut aussi considérer ces monstres comme les virtualité
et les réalités internes à la personne humaine
elle-même. Dans cette perspective, c'est de la libération
de soi qu'il s'agit. De l'affirmation de soi comme être libre.
Pleinement libre. Le savoir est alors la capacité d'inventer
les voies de la construction individuelle et sociale de cette liberté.
C'est là son enjeu et Dédale y joue bien son jeu.
Sans aucun doute, on peut dire ici que le savoir est bel et bien
le fil d'Ariane, ou plutôt le fil de la liberté libérante,
de sa puissance créatrice d'êtres capables d'affronter
et de vaincre les monstres, au nom d'une grande cause commune :
la cause du bonheur, de la paix et de la tranquillité sereine.
Si Thésée fête sa victoire par l'invention
de la danse, c'est bel et bien le signe que le règne qu'il
instaure en tuant le Minotaure est le règne du bonheur :
l'ère de l'épanouissement de la société
et des individus de leurs vitalité foncière.
Ici, nous atteignons le nerf du mythe : sa réorganisation
autour de la figure de Thésée comme centre d'une certaine
idée du savoir. Personnellement, cette modulation joyeuse
de la figure du vainqueur du Minotaure marque une grande étape
dans la conscience humaine où le vrai sacrifice est celui
qui conduit à se libérer du monstre, à libérer
les êtres et le société de leurs monstres pour
que s'instaurent les possibilités du bonheur.
Je cède sans doute là à un penchant personnel
qui risque de nous mener très loin. Revenons au mythe :
"Minos, furieux, chercha un responsable à ces désastres
et désigna Dédale, coupable d'avoir prêté
main-forte à Pasiphaé et à Ariane, à
Poséidon et à Thésée. Il enferma l'athénien
avec son fils Icare dans son propre labyrinthe. Les impasses en
étaient si complexes que les deux hommes ne purent retrouver
la sortie. Jamais à court de stratagèmes, maître
de la technique, Dédale fabriqua alors des ailes de plumes
qu'il fixa avec la cire à ses épaules et à
celles de son fils. Avant de prendre son essor, il recommanda à
Icare de ne voler ni trop haut, pour éviter que le Soleil
ne fasse fondre la cire, ni trop bas, de crainte que les plumes
ne soient trempées et alourdies par les embruns. Grisé
par l'ascension, le jeune homme prit de l'altitude jusqu'à
perdre ses ailes, choir dans la mer et s'y noyer sous les yeux de
son géniteur."
Le pouvoir, quand il est absolu, n'aime pas un savoir qui s'affirme
comme volonté libre et libre-arbitre. Il n'aime pas le savoir
qui fixe ses propres choix en fonction de ce qu'il pense. S'il pense
contre le pouvoir en place, c'est un crime de lèse majesté.
Il est passible d'emprisonnement et même de la peine capitale.
Dédale l'apprend à ses dépens, lui et sa descendance
que le roi lésé n'hésite pas à associer
au crime du Père.
Mais toujours le savoir doit viser la liberté. C'est une
loi essentielle de toute une tradition de la pensée occidentale.
Seulement, dans cette quête, un certain type d'esprit est
de rigueur : "ne voler ni trop haut, pour éviter que
le Soleil ne fasse fondre la cire, ni trop bas, de crainte que les
plumes ne soient trempées et alourdies par les embruns."
La mesure donc. De la mesure avant toutes choses, telle est la
règle fondamentale du savoir. Ni la morgue, ni l'ivresse,
ni la condescendance enchantée ne sont des alliés
du vrai savoir. Le vrai savoir est mesure et il se donne une mesure
conforme à ses ambitions d'un être qui n'est ni une
divinité ni une bête. C'est en cela que la distance
est sa qualité intrinsèque. La capacité de
voir jusqu'où il ne faut pas aller sans se prendre pour Dieu
ni se réduire à la bête. On ne peut pas ne pas
penser à Pascal : "l'homme n'est ni ange ni bête".
"C'est un roseau, mais un roseau pensant".
Oui, dans le mythe, c'est cette capacité du roseau pensant
que Dédale dévoile dans le labyrinthe. Nous sommes
là dans une perspective qui mérite attention. Une
perspective qui est un choix libre pour briser l'étau de
l'ambivalence du savoir laissé à lui-même.
Le mythe encore :
"Hanté par les disparitions de Talos et d'Icare,
dont il se sentait responsable, poursuivi par les Crétois,
Dédale entama alors un long périple - un labyrinthe
de proscrit - d'île en île à travers la Méditerranée.
Désespérant de retrouver sa trace malgré les
innombrables embarcations envoyées à sa poursuite,
Minos imagina une ruse subtile ; il lança un défi
à tous les habitants du pourtour méditerranéen
: qui saurait faire passer un fil de soie par toutes les spires
d'une conque marine recevrait une forte récompense. Dédale
entendit le défi depuis Cernicos, une île sicilienne
où il avait trouvé refuge. Il ne résista pas
au plaisir de le relever anonymement. Bien sûr, il trouva
la solution, attachant le fil à une fourmi déposée
à l'entrée de la conque et attirée à
l'autre bout par du miel. Convaincu que seul l'ingénieur
athénien pouvait avoir conçu ce stratagème,
Minos accourut pour le châtier ; les Siciliens protégèrent
leur hôte et se débarrassèrent de Minos en versant
de l'eau bouillante dans son bain.
Pendant ce temps, l'ingrat Thésée coulait des jours
heureux avec Phèdre, la seconde fille de Minos, jusqu'à
ce que le malheur le rattrapât : sa femme allait en effet
s'éprendre d'Hippolyte, son propre fils. Mais celui-ci sera
tué par Poséidon, déguisé en raz-de-marée
: lointaine vengeance du dieu de la mer qui assassine le fils du
meurtrier de son propre fils, le Minotaure. Phèdre se suicidera.
Thésée se remariera une troisième fois : cette
fois avec Médée, qui l'enverra visiter les Enfers,
dont il reviendra. Lassé de tout, il se retirera à
Skyros où il sera assassiné par le roi Lysiamède".
Le destin de Thésée, l'homme libre, s'achève
dans la mort. Celui de Dédale, l'homme-savoir, est protégé
par toute une cité. Comme pour nous dire que la savoir seul
porte la liberté individuelle et le nourrit pour en faire
une liberté collective dont il faut transmettre l'énergie
de génération en génération. Ceci mis
à part, la fin du mythe n'apporte rien de nouveau à
notre regard sur la dynamique du savoir : elle ne fait que confirmer
la dialectique de la violence entre les forces des dieux, les forces
des hommes et toutes les forces monstrueuses de la réalité.
Au bout de toutes ces luttes s'ouvre la mort, dans le grand silence
des armes et le lever majestueux du soleil de la méditation
sur la destinée humaine.
En même temps qu'à ce mythe, nous aurions pu aussi
porter notre regard sur celui de Prométhée et voir
dans le feu qu'il vole aux dieux pour le donner aux hommes est un
symbole du savoir et de la responsabilité qui incombe à
l'humanité de le conserver et d'en promouvoir l'usage.
Nous aurions pu évoquer la profonde et sublime intelligence
d'Ulysse ainsi que les péripéties de son voyage pour
aboutir à une vision du savoir comme perpétuel aiguisement
des facultés créatrices, comme de tout l'être
et mobilisation de toutes les énergies de la société.
Nous aurions pu renouer avec dipe et voir dans son destin
face au Sphinx la posture même de l'homme face à la
réalité : le savoir confronté au mystère.
Mais l'étude de toutes ces figures mythique ne nous aurait
conduit qu'à la même énergie de conviction incarnée
par Dédale : l'étrange puissance du mythe comme dévoilement
de l'être même du savoir dans la tradition occidentale,
son arrière-plan radical, luminaire, pour parler comme Aimé
Césaire.
En effet, si l'Occident est ce qu'il est aujourd'hui, si son Université
a joué le rôle qu'elle a joué dans l'histoire,
c'est parce qu'en eux se sont cristallisées les forces de
créativité et les puissances d'intelligence dont le
mythe de Dédale ainsi que beaucoup d'autres récits
mythico-épiques révèlent les enjeux.
C'est cet esprit du mythe dans sa puissance vitale qui nous permet
maintenant de comprendre l'Occident dans les cinq piliers de son
savoir, c'est-à-dire dans tous les efforts qu'il a déployé
pour instaurer le règne de la raison et de la liberté
à partir de la distance qu'il a prise par rapport aux réalités
de la nature, à commencer par la réalité fixée
par les mythes eux-mêmes quand ils croient imposer un ordre
immuable à un être dont l'essence est la force de liberté.
(1) Ces expressions sont celles de François
Mitterrand dans sa fameuse Lettre à tous les Français
lors de la campagne électorale de 1988. J'applique à
l'ensemble de l'Université ce qu'il dit de la recherche de
haut niveau.
(2) J'emprunte ces expressions à
Guy Coq, Démocratie, Religion, Education, Mame, Paris,
1993.
(3) J. Ladrière, Les enjeux de
la rationalité. Le défi de la science et de la technologie
aux cultures, Aubier-Unesco, 1977, p. 187. Cfr aussi, pour une
vision d'ensemble de cette époque de l'histoire, Jean-Louis
Dumas, Histoire de la pensée, 2. Renaissance et Siècle
des Lumières, Editions Tallandier, Paris, 1990.
(4) Livre publié chez Fayard, Paris,
1996
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