Chronique animée par le Rév.
Pasteur KÄ MANA
Les défis
de l’intégration régionale en Afrique Centrale
Le dernier sommet des chefs d’Etat d’Afrique
centrale qui s’est tenu à Malabo avait pour but de réactiver
de manière profonde la dynamique de l’intégration
régionale et de poser définitivement les bases d’une
Communauté Economique et Monétaire qui servirait de
socle à un développement durable pour les populations
de nos pays. Si l’on met de côté la dimension de spectacle
un peu folklorique à laquelle les rencontres de nos Présidents
se réduisent souvent et que l’on s’attelle à donner
à l’événement sa signification essentielle
pour les peuples de notre région, il y a lieu aujourd’hui
de prendre conscience de quatre réalités majeures
qui nous donnent à réfléchir.
La première réalité, c’est
le retard que l'Afrique centrale a pris en manière de ce
que l’on a maintenant coutume d’appeler l’intégration africaine
et dans l’aménagement d’un espace socio-politico-économique
commun où les citoyens de différents pays puissent
avoir conscience d’appartenir à une même entité
vivante. De vivre dans une même aire où tous les efforts
sont fournis pour rendre l’existence agréable dans la libre
circulation des personnes et des biens, dans les respects des droits
fondamentaux de chaque personne où qu’elle vive et où
qu’elle se rende, dans la promotion de l’esprit d’hospitalité
entre les citoyens des différents pays et dans l’entretien
des infrastructures routières entre les Etats. Perçue
d’après ses exigences, la région d’Afrique centrale
est sans aucun doute l’une des plus arriérées du continent
africain. Alors que ses chefs d’Etat se rencontrent régulièrement
et se bercent d’une phraséologie verbeuse sur l’amitié
qui le unit et la fraternité qui lie leurs peuples, tout
donne l’impression qu’ils souffrent tous d’un déficit de
volonté politique pour faire de l'Afrique centrale une région
politiquement, socialement et économiquement intégrée.
C’est-à-dire capable d’un développement concerté,
d’une recherche commune des solutions crédibles aux problèmes
des citoyens dont ils ont la responsabilité ainsi que d’une
ambition clairement définie d’ouvrir toutes leurs frontières
aux énergies humaines qui doivent circuler, se rencontrer,
travailler ensemble et inventer un avenir digne de nos rêves
de puissance, de grandeur, de dignité et de prospérité.
Quand on considère les souffrances et
les tracasseries dont les " camionneurs " et
" routiers " tchadiens sont victimes sur la
route du nord au Cameroun ; quand on connaît le regard que
les douaniers et les policiers gabonais posent sur les ressortissants
camerounais qui entrent dans leur pays; quand on connaît la
suspicion dont les ex-zaïrois sont l’objet partout où
ils se rendent ; quand on considère le prix exorbitant
des visas imposés par chacun de nos pays aux ressortissants
d’autres pays membres de la région, on n’a pas vraiment l’impression
que nous sommes dirigés par des chefs responsables, qui cherchent
à mettre sur pied une politique réelle d’intégration.
Derrière leurs discours sur la communauté économique
et monétaire et sur les avantages que notre région
en tirerait, aucune décision réaliste et pragmatique
n’est sincèrement prise qui conduit à une avancée
spectaculaire pour que l'Afrique centrale puisse donner la mesure
de ce dont elle est capable en matière de développement,
de prospérité et de bonheur partagé. Le sort
qui a été réservé aux fonctionnaires
de la CEEAC dont les bureaux ont été purement et simplement
fermés donne la mesure du désastre.
Il y a pire. Alors que nous sommes l’une des
régions les plus riches du Continent, nous vivons une situation
de pauvreté chronique, d’insécurité permanente,
de mutineries, de guerres civiles, d’affrontements les Etats et
de repli de chaque pays sur lui-même. Cela nous empêche
non seulement de résoudre les problèmes cruciaux auxquels
nous sommes confrontés en matière d’emploi, de santé,
d’éducation et d’infrastructures, mais surtout de construire
un espace commun de travail créateur qui ferait de nous la
région où il ferait le mieux vivre en Afrique.
Si nous comparons nos pays aux Etats d’autres
régions qui sont beaucoup moins dotés en richesses
naturelle que nous, nous ne pouvons pas ne pas constater qu’ils
ont une longueur d’avance sur nous dans la construction d’un espace
économique commun. et que leur volonté politique est
plus forte dans la recherche commune des voies de sortie à
la crise. Sous la houlette de l'Afrique du Sud, la région
australe est aujourd’hui engagée sur la voie d’une intégration
dont on sent qu’elle sera dans l’avenir une expérience qui
servira de modèle. L'Afrique de l’Ouest continue d’année
en année à consolider les acquis historiques de l’héritage
du franc CFA et à avancer vers l’étape d’une vie commune
que ne pourront détruire ni les velléités identitaire
de certains Etats ni la volonté hégémonique
de certains autres. Malgré les difficultés conjoncturelles
que le Maghreb traverse avec l’instabilité de l’Algérie
et la question du Sahara occidental, l'Afrique du Nord a aujourd’hui
l’image d’une zone économique et sociale d’espérance,
qui s’ouvre à l’espace mondial avec beaucoup de chances de
peser d’un poids certain sur les flux financiers et les exigences
du commerce international, particulièrement grâce au
dynamisme de la Tunisie et du Maroc.
Aujourd’hui, on peut dire que l’intelligence
politique de toutes ces région est de loin plus aiguisée,
plus perspicace, plus active et plus fine que la nôtre en
Afrique centrale. Chez nous, il se pose un réel problème
du leadership politique et de la compétence de nos dirigeants
pour prendre des décisions irréversibles dans l’intégration
de notre région. Tout ce passe comme si nos Chefs d’Etat
avaient d’autres priorités dans leurs esprits que de se mettre
ensemble et d’agir ensemble pour le bien de tous leurs peuples réunis.
Si on entend par intelligence politique la
capacité des autorités à gérer la situation
globale de leurs pays pour que le peuple y soit le plus heureux
possible, les responsables politiques d’Afrique centrale ne brillent
pas jusqu’ici par leurs talents dans ce domaine ni par leur volonté
de chercher à s’y enrichir fermement pour que toutes les
populations de notre région puissent vaincre la pauvreté,
la misère et la crise dont elles souffrent.
Le moment est venu pour nos leaders de prendre
conscience de leurs carences et de se mettre à la hauteur
de ce que l’Histoire attend d’eux à l’orée du troisième
millénaire. Il est dommage que le Rwanda et le Congo-Zaïre,
qui sont sans aucun doute au cœur du désordre politique de
notre région, se soient donnés le loisir de boycotter
le rendez-vous de Malabo.
A côté de cet enjeu politique,
il faut mettre en lumière une autre réalité
: la faiblesse de l’intelligence sociale des populations d’Afrique
centrale qui se montrent jusqu’à ce jour incapables de peser
sur leurs dirigeants politiques et de s’organiser pour se forger
un destin commun en dehors des pesanteurs tribales, des atavismes
ethniques et des pathologies d’un nationalisme étriqué.
Par le terme d’intelligence sociale, il faut
entendre la force qu’a un peuple de saisir la situation dans laquelle
il vit, d’identifier ses intérêts majeurs, de s’organiser
pour les défendre et de mettre sur pied les stratégies
fécondes pour se construire un destin digne de ses rêves.
En Afrique centrale, nos peuples ne semblent
pas avoir compris que le développement de l’intelligence
sociale à l’échelle de notre région est un
enjeu capital pour l’avenir. Ni dans nos systèmes d’éducation
familiale, ni dans nos systèmes scolaires, ni dans nos associations
civiques et religieuses, ni dans nos partis politiques, nous ne
comprenons pas encore vraiment que les impératifs du développement
de l'Afrique nous obligent à développer un être-ensemble
et un agir-ensemble pour une intégration qui nous enrichisse
tous et pour un panafricanisme pragmatique qui nous aide à
défendre nos intérêts comme continent dans un
monde dont la logique du Marché est profondément féroce
pour les pays pauvres et pour les peuples sans dynamique communautaire
de créativité économique.
Existe-t-il dans un seul de nos pays une volonté
populaire affirmée d’intégration régionale
et de construction d’une Afrique unie ? Où trouvons-nous
des idéologies structurées, des mouvements organisés
et des forces vives qui feraient clairement campagne pour la lutte
contre la faiblesse de notre espace politico-social complètement
balkanisé ? Pourquoi sommes-nous si indifférents à
des enjeux d’intégration qui sont pourtant fondamentaux pour
notre avenir au troisième millénaire ?
A l’heure actuelle, le développement
de l’intelligence sociale en Afrique centrale est une condition
nécessaire à la mise en commun de nos richesses et
à la prospérité de nos nations, exactement
comme le développement de l’intelligence politique de nos
leaders est l’une des conditions de notre réussite commune.
Ces deux premiers enjeux nous conduisent à
un troisième : le développement de l’intelligence
économique en tant que capacité de produire ensemble
des richesses, de les vendre, de les consommer ou de les faire consommer
dans le cadre de l’économie du Marché qui définit
l’ordre mondial dans lequel nous vivons.
A l’heure actuelle, l'Afrique centrale a une
intelligence économique sous-développée en
regard des exigences de l'ordre Mondial dont les règles d’enrichissement
tiennent de moins en moins à la possession des matières
premières et de plus en plus aux puissances de créativité
de l’esprit humain dans sa capacité de transformer la matière
première en produits finis nécessaires à la
vie et dans la possibilité de créer et des biens et
services à partir d’une analyse rationnelle des besoins des
êtres humains et des sociétés.
Dans l’état actuel des choses, même
lorsque nous parlons dans nos pays d’intégration économique
et monétaire, nous en parlons sur un fond d’un système
économique fondé encore sur la production des matières
premières. Ce système nous confine dans une division
du travail mondial où nous serons toujours économiquement
faibles, sans inventivité dans les domaines d’avenir qui
détermineront la richesse des Nations : l’intelligence créatrice
et innovatrice.
Le moment et venu de comprendre que la problématique
de l’intégration "économique et monétaire "
ne concerne pas la perpétuation, à large échelle,
de la division du travail qui nous réduit à l’état
de producteurs de matières premières. Elle concerne
une révolution profonde de notre vision de l’économie
et l’impératif d’être ensemble pour entrer dans le
Marché mondial avec de nouvelles possibilités de réussite,
complètement inédites.
Cet enjeu de l’intelligence économique
est capital. Il exige que nous disposions des espaces de recherche
et de réflexion plus solides et plus sérieux que les
Sommets des Chefs d’Etat et leurs liturgies souvent ludiques et
verbeuses : des espaces d’action pour une industrialisation, conforme
aux exigences de l’avenir, pour une intégration créatrice
dans les règles du commerce mondiale ainsi que pour l’élaboration
des politiques économiques dynamiques et novatrices.
D’où le quatrième enjeu : le
développement d’une intelligence scientifique et technologique,
à partir d’un système d’éducation et de formation
dans lequel nous investissons ensemble nos moyens matériels
et humains afin de ne plus être des consommateurs éternels
de l’inventivité scientifique et technologique des autres.
Si elle veut avoir un poids dans l’avenir et
être considérée par d’autres Continent comme
un partenaire crédible, l'Afrique ne peut pas faire l’économie
d’une révolution dans le domaine de la science et de la technologie.
Les meilleurs de nos esprits nous le disent depuis nos indépendances,
mais nous semblons toujours sourds à ces interpellations.
Le moment est venu de penser et de vivre l’intégration
africaine avec cette révolution comme perspective.
Nous n’avons plus le choix. Face aux défis
politique, social, économique et scientifique auxquels nous
sommes confrontés, nous ne pouvons plus continuer à
donner le triste spectacle que nous offrons de nous-mêmes
au monde en Afrique centrale : le délabrement social (Guinée
équatoriale), la vantardise paresseuse (Gabon), l’immobilisme
fainéant (Cameroun), l’inconsistance comique (Centrafrique),
la barbarie archaïque (Tchad), l’incompétence aveugle
et destructrice (Congo-Zaïre), la mythologie de la supériorité
ethnique agressive (Rwanda-Burundi) et le gangstérisme politique
comme un des beaux arts (Congo-Brrazzaville).
L’heure est venue de nous mettre ensemble
pour vaincre ces pathologies qui tuent notre avenir commun.
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