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Sagesse Africaine 

Chronique animée par le Rév. Pasteur KÄ MANA

L’Afrique et le désir d’immigration

Parmi les questions que nos devons nous poser à nous mêmes, nous autres Africains, à l’occasion de la visite du président français en Afrique, le problème de l’immigration des ressortissants de nos pays vers l’Europe mérite une attention particulière.

Depuis une dizaine d’années, elle hante mon esprit et me plonge dans une inquiétude profonde sur notre état d’esprit et notre situation comme peuples dans le monde d’aujourd’hui.

Quand j’ai vu des Africains désespérés s’engager dans une désespérante grève de la faim pour pouvoir défendre leur droit de vivre en France malgré les vexations quotidiennes, les innombrables tracasseries administratives, le mépris et les humiliations de toutes sortes dont ils sont victimes dans la société française actuelle, je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger sur la signification du cri qu’ils nous lancent à nous autres Africains d’Afrique, sur ce que nous avons fait de nos pays. Sur ce que nous vivons de traumatisant et de mortel au point de condamner nos propres frères et sœurs à mettre toute leur vie en jeu pour contineur à vivre à l’étranger.

Quand j’ai vu les images de nos compatriotes refusant de toutes leurs forces de prendre place à bord des charters ou des avions Air France ou Air Afrique qui devraient les ramener de force dans leur pays sur ordre des autorités légales des pays européens où ils résidaient, j’ai n’ai pas pu ne pas entendre en moi-même le message que leur détresse faisait retentir pour nous tous. Le message de ceux qui avaient cru trouver un asile économique ou politique en Europe et qui se sentent tout d’un coup obligés de replonger dans la réalité africaine qu’ils voulaient fuir de toutes les énergies de leur être. Le message de ceux qui ont soudainement peur de se voir dans le regard des autres Africains restés dans leurs pays mais toujours embrasés par le désir d’aller réussir au-delà des mers et des océans une vie qui, chez eux, n’est qu’une vibration de désespérances.

Quand je vois les interminables files de demandeurs de visas devant les ambassades de France, d’Allemagne, d’Italie ou d’Angleterre, des hommes et des femmes, surtout des jeunes gens, obligés de se plier à toutes les humiliations pour tenter leur chance en Europe, je ne peux pas éteindre en moi l’interrogation sur l’état d’esprit qui nous condamne, nous Africains, à préférer la " galère ", la " débrouillardise, les petits métiers clandestins ou le désoeuvrement dans les jeux de hasard en Europe à l’exigence de vivre chez nous et de nous battre sur nos propres terres pour construire l’avenir.

Quand je lis, dans la rue féminine Amina ou dans d’aurtres magazines du même genre, les innombrables annonces de jeunes filles ou de jeunes hommes qui cherchent des compagnons ou des compagnes de vie en Europe, en se dotant de toutes les qualités d’intelligence, de beauté, de grandeur et de vitalité afin d’attirer l’attention d’un éventuel candidat " d’outre-mer ", je me demande quelles forces de refus de nous-mêmes nous poussent ainsi à penser que le ciel et le paradis sont toujours ailleurs que sur nos propres terres.

Témoin de la fascination qu’exerce l’Europe sur nos esprits, de l’enchantement dont elle soulève la volonté de réussite de notre jeunesse et des mirages qu’elle plante dans notre imagination, je m‘interroge en moi-même : " qu’allons- nous donc chercher ailleurs que nous sommes vraiment incapables de construire chez nous ? Que trouvons-nous de si extraordinaire chez les autres au point de croire que c’est de chez eux seulement qu’on peut se lancer vers le ciel ? "

Je connais les réponses les plus couramment données à ce genre d’interrogations, celles qui nous servent de paravent aux inquiétudes de fond que nous devrions normalement avoir.

Nous disons : " nos pays sont pour la plupart des enfers du déni des Droits fondamentaux de la personne humaine. Nous fuyons pour ne pas être victimes de l’arbitraire de nos chefs, de nos armées, de nos forces de sécurité et de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, bénéficie d’une parcelle de pouvoir ".

Nous disons aussi : "  il n’est pas acceptable de souffrir de la crise économique qui nous accable au moment où nous savons qu’il est possible, comme réfugié, de bénéficier d’un statut qui permette de vivre plus ou moins bien et de regarder l’avenir avec sérénité. "

Nous disons également : " les conditions d’éducation et de formation sont tellement désastreuses qu’il faut que nos enfants aillent ailleurs pour avoir une éducation solide et une formation fiable. "

Nous disons enfin : " chaque personne a le droit de vivre là où il est possible d’être heureux, de disposer de conditions de santé, d’alimentation, d’éducation, d’épanouissement et de bien-être qu’il est inutile de lui refuser. C’est un droit absolu de l’homme de tenter sa chance ailleurs. "

Souvent, ces réponses sages et fondées nous empêchent de voir les maladies de l’esprit que cache le problème de la volonté d’immigration dans l’Afrique d’aujourd’hui.

La première maladie dont nous souffrons à cet égard, c’est le manque de confiance en nous-mêmes. Tout se passe comme si nous avions baissé les bras devant la crise économique, les désespérances sociales et les souffrances politiques qui sont le lot de beaucoup sur nos terres africaines. Pessimisme, défaitisme, soumission à la fatalité , telles sont les manifestations de cette maladie. Nous croyons la guérir dans la fuite vers l’Europe alors qu’en réalité, nous nous condamnons nous-mêmes à n’être que des sous-citoyens et des sous-hommes là où nous cherchons refuge. Surtout si ce refuge n’apporte rien de consistant aux pays qui seraient disposés à nous accueillir. Si l’on est incapable d’apporter quoi que ce soit d’utile à l’autre et que l’on se présente seulement comme une sorte de parasite qui se nourrit de la richesse que les autres ont mis du temps à construire par l’énergie de leur intelligence et la force de leur action, il ne convient pas de s’étonner qu’un jour ou l’autre le pays d’accueil refuse de vivre avec des éternels assistés. En temps d’abondance, l’étranger est toléré, quand vient la crise, il sert de bouc émissaire et on le renvoie chez lui à la première occasion. N’est-ce pas ce comportement de crise qui explique la politique de fermeture des frontières dans les pays européens face aux candidats africains à l’immigration.

Aujourd’hui, un simple examen de conscience nous obligerait à décider de nous battre chez-nous mêmes pour construire des pays prospères, des Etats de Droits et un continent porteur d’avenir. N’aurait alors le droit de partir ailleurs que celui qui aurait quelque chose d’enrichissant pour le pays où il désirerait vivre. Cette perpective exige une nouvelle mentalité : l’esprit de foi profonde en nous-mêmes et en nos capacités vitales.

La deuxième maladie, c’est l’effondrement de l’ambition et de l’esprit créateurs en nous. Nous avons tellement pris l’habitude de nous contenter de la débrouillardise, de petites et moyennes réalisations économiques ou sociales, de l’engagement dans les activités informelles que nous en arrivons à nous condamner à être des peuples à petites visions, incapables de voir grand et d’imposer un projet de vie qui puisse servir l’ensemble de l’humanité. Enchantés par des peuples qui voient grand et loin et qui ont construit leur pays avec la volonté de s’y épanouir dans toute leur volonté de grandeur et dans l’envie d’imposer à toute l’humanité leur vision du monde, nous croyons aller profiter des bénéfices qu’ils ont accumuler à force de travail et de combats toujours recommencés. Quand ces autres se rendent comptent, dans un monde où l’essentiel est le donner et le recevoir, que nous n’avons pas grand chose à apporter en étant chez eux, pour enrichir leur vie, ils sont tentés de nous prendre pour des êtres inutiles. Surtout aujourd’hui où la logique du commerce supplante celle de l’aide ou du don, c’est une illusion de penser qu’on peut aller faire son bonheur ailleurs quand on a rien de concret à proposer. Le temps des sentiments humanitaires pour les " pauvres petits nègres " persécutés chez eux est révolu. Nous avons à le comprendre en Afrique et à inculquer à tous les Africains le sens de la construction de leur pays par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Une nouvelle conscience africaine devrait naître dans ce domaine, si nous voulons vraiment être des peuples d’avenir.

La troisième maladie dont nous souffrons est celle de la médiocrité et de l’incompétence. Dans la gestion politique et économique de nos Etats, la cause est entendue. Les grandes institutions financières internationales en sont aujourd’hui à nous apprendre la " bonne gouvernance ". Les grandes entreprises européennes ont décidé de faire des affaires chez nous en reprenant en main tout ce que nous n’avons pas pu gérer et rentabiliser selon la logique de la rationalité moderne. On parle même d’une douce recolonisation qui s’implante chez nous, de gré ou de force, au nom de l’efficacité comme exigence de la mondialisation. Ceux qui croient fuir nos pays pour aller vivre mieux ailleurs devraient se demander pourquoi ceux chez qui ils vont viennent réussir chez nous ce que nous sommes nous-mêmes incapable de réussir. Le vraie problème n’est pas de fuir, mais d’organiser ici même nos capacités de compétence créatrice et de vitalité gestionnaire.

La dernière maladie à laquelle il faudra être attentif, c’est notre manque de respect par rapport à nous-mêmes : la perte du sens de notre dignité. Nous acceptons l’inacceptable pour recevoir un visa de la part d’une ambassade européenne. Nous sommes prêt à accepter n’importe quelle occupation en Europe, pourvu que nous puissions vivre là-bas. Nous sommes prêt à nous courber pour recevoir de l’Europe un regard favorable. Depuis nos chefs d’Etat jusqu’au petit peuple, nous croyons que notre réussite dépend de ce l’approbation des autres : le Maîtres du monde. C’est cette mentalité qu’il convient de changer aujourd’hui, absolument.

Un vieux philosophe disait avec beaucoup de sagesse : " De n’importe où, l’on peut se lancer vers le ciel ! " Puissions- nous, dans nos pays, nous lancer vers le ciel de la renaissance africaine à partir de nos forces créatrices, pour la prospérité, la dignité, le bien-être et le respect auxquels nous avons droit dans le monde d’aujourd’hui !

 

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