Chronique
animée par le Rév. Pasteur KÄ MANA
Coups d’Etat
militaire et Démocratie en Afrique : Que
nous faut-il faire ?
Il y a à peine deux mois et demi, trois
putschs militaires ont ébranlé l’édifices des
démocraties africaines, suscitant partout interrogations,
colères ou indignations. Maintenant que les passions se sont
éteintes et que les esprits se sont apaisés, il n’est
pas sans intérêt de revenir sur ces événements
et de s’interroger sur leur sens pour l’avenir de notre Continent.
Alors que nous nous étions déjà
habitués à penser que le processus démocratique
s’était installé sur nos terres de manière
irréversible et que l’action à mener dans beaucoup
de nos pays serait celle de la consolidation des acquis qui feraient
désormais partie de notre héritage après l’ère
de plomb de partis uniques et leur immense barbarie, le mois d’avril
99 nous rappelés à nous Africains, que la bataille
de la démocratie n’était pas encore gagnée.
En quelques jours, comme par un macabre effet
de série, les militaires africains se sont rappelés
à notre souvenir en prenant le pouvoir dans trois pays. Au
Niger où le Chef d’Etat en exercice a été purement
et simplement assassiné, en Guinée Bissau où
l’affrontement entre les pouvoirs en place et la rébellion
militaire a tourné à l’avantage de celle-ci ainsi
qu’aux îles Comores où un colonel s’est soudain découvert
la vocation de garant de l’ordre et de la sécurité,
l’armée est revenue au-devant de la scène politique
pour nous imposer son inquiétante et troublante présence.
Quand on sait que les pays des Grands Lacs
sont dans une convulsion due à la logique de guerre et que
le Congo-Brazzaville n’en finit pas de souffrir du calvaire que
les hommes en kaki et les milices qu’ils embrasent ont diaboliquement
orchestré pour détruire leur propre pays et réduire
leur capitale à un champ des ruines ; quand on a en esprits
ce que la barbarie militaire et les instincts meurtriers des miliciens
ont fait de la Sierra Leone ; quand on a en mémoire les atrocités
de la guerre civile au Liberia et l’enfer que la population a enduré
en Somalie ; quand on mesure l’espace infini d’incompétence,
d’idiotie, de brutalité et de démolition dans lequel
les régimes militaires africains ont précipité
plusieurs de nos pays, le retour de coups d’Etats sur notre sol
africain ne peut que soulever en nous d’immenses appréhensions.
Qu’est-ce que ce phénomène signifie
réellement ? Quel sens faut-il lui donner dans la situation
actuelle où notre continent semblait s’être engagé
fermement vers l’instauration des régimes démocratiques
et la consolidation de l’Etat de droit ? Sommes-nous en présence
d’une nouvelle absurdité " nègre "
ou d’un fait sociologique important qu’il faut comprendre et penser
sérieusement si nous voulons que l’avenir de nos pays ne
bascule pas dans de nouvelles dictatures ?
Nous devons aujourd’hui prendre conscience
d’un fait indubitable. Dans l’histoire des peuples et l’évolution
des pratiques politiques, la démocratie et l’Etat de droit
ne se sont pas imposés d’emblée comme le meilleur
système de gouvernement dans lequel tout le monde a mis sa
foi comme par enchantement. C’est par un lent travail d’accouchement
dans la douleur, les turbulences, les révoltes organisées
et les résistances permanentes qu’ils se sont établis.
Toujours menacés par la houle des despotisme et les marées
hautes des dictatures, il leur a fallu un long temps pour sécréter
la culture qui puisse les nourrir, les animer et leur servir de
ferment. Il leur a fallu une longue maturation pour forger les esprits
et les consciences qui soient en mesure de les porter et de les
défendre, ainsi que pour construire les Institutions solides
qui leur servent de digues.
Pour que la démocratie puisse devenir
un état d’esprit, une ambiance sociale, une forme de vie
collective et une gestion politique concrète de l’existence,
les piliers que sont l’éducation, la culture et les Institutions
démocratiques doivent être posés et solidifiés
dans un travail conscient et de longue haleine, dans un labeur toujours
repris en ses ambitions et toujours recommencé dans ses rêves.
Chez nous en Afrique, nous avons cru dans notre
imaginaire populaire que la démocratie nous serait donnée
une fois pour toutes, instaurée d’un tour de main de manière
irréversible, offerte comme un don du ciel ou comme un cadeau
splendide dont nous jouirions sans effort. Même là
où nous voulions la conquérir de haute lutte, nous
avons cru qu’une fois semée, elles se développerait
d’elle-même jusqu’à produire des fruits mûres
de la prospérité, de la liberté, des droits
de l’Homme et du développement humain.
Aux premières épreuves, aux premiers
revers de fortune, aux premiers retournements de situation en faveur
de dictateurs, aux premiers échecs des " conférences
nationales ", des "grands débats "
ou des villes mortes ", nous avons vite pensé que
tout était perdu, que " l'Afrique, c’est l'Afrique ",
" le Cameroun, c’est le Cameroun ", " le
Nègre, c’est le Nègre ", que le poids de
l’Etat de droit est trop lourd pour nos pauvres épaules et
nos misérables esprits, qu’il ne vaut pas la peine de continuer,
que les opposants ne sont d’ailleurs pas meilleurs que ceux qui
sont au pouvoir, etc. Nous avons ainsi accumulé des justifications
spécieuses à notre impuissance, à nos lâchetés
et à notre médiocrité dans la lutte pour l’avènement
de la démocratie. Ayant vite perdu le souffle dans l’action,
nous avons laissé le champ politique aux dictateurs réels
ou potentiels.
Notre retrait, comme peuple, de l’espace politique
public a laissé intact les règles du jeu du pouvoir
tel qu’il fonctionne chez nous.
De quelles règles s’agit-il ? Il
y a d’abord la conviction que le rôle du chef est de dominer,
de " guider" la nation à sa guise, d’imposer
ses vues et ses méthodes à ses " sujets "
apathiques et complètement soumis. Notre vénérable
sagesse nègre ne dit-elle pas " qu’il ne peut pas
y avoir deux caïmans dans un marigot " et que celui
qui s’est affirmé comme Caïman devrait en tirer toutes
les conséquences dans la logique de l’exercice du pouvoir.
N’est-il pas symptomatique que l’ordre politique fonctionne chez
nous selon une tutelle totémique où nos chefs se nomment
Lion, Grand Léopard, Tigre, Eléphant, Renard ou Caméléon
? Plus symptomatique encore : au moindre changement de régime,
la personne qui s’installe au pouvoir est vite qualifiée
de " Nouvel Homme Fort ", alors que sous les
cieux de l’Occident, ni le Président français, ni
le Chancelier allemand, ni le Premier ministre britannique, ni même
le Chef de l’exécutif américain ne bénéficie
d’une telle considération dans le vocabulaire médiatique.
Ne faut-il pas en conclure que la logique de " l’Homme
Fort " est l’essence du pouvoir sur nos terres africaines
et que nous partageons tous cette vision de la politique dans notre
imaginaire ?
Il y a plus. Moulés dans cet imaginaire,
nous développons la mentalité du laisser-faire et
de l’indifférence face à la " chose politique "
en tant que telle. Qu’un dictateur s’éternise au pouvoir
ou soit remplacé par un autre dictateur, qu’un militaire
chasse ou pas un autre militaire du sommet du pouvoir politique,
qu’un tueur prenne la place d’un autre tueur pour gérer l’Etat
et gouverner le peuple, tout cela nous laisse indifférents.
Au fond, que nos démocraties ne soient
pour la plupart qu’une rhétorique creuse destinée
à amuser la galerie occidentale, ne nous trouble pas outre
mesure en tant que peuple. Que les élections soient transparentes
ou pas, que l’homme au pouvoir les manipule à sa guise et
proclame les résultats qui lui conviennent, nous touche à
peine.
Il arrive même que cela nous amuse et
que nous puisions dans la " comédie du pouvoir "
et dans " son jeu de guignols " de quoi alimenter
nos rubriques de caricatures et nos cassettes comiques dont nous
sommes étrangement friands aujourd’hui.
Quand un peuple perd son souffle dans la lutte
pour la démocratie, il court toujours le risque d’être
la proie des autocrates de tous bords et des apprentis-sorciers
de la dictature.
Quelles que soient les explications médiatisées
qu’on nous sert aujourd’hui pour justifier l’assassinat du Président
Barré par les hommes du Commandant Wanké ; quelle
que soit la " compréhension " qu’affiche
la " Communauté Internationale " face
au Général Mané et à ses hommes dont
la victoire militaire a contraint le Président Vieira à
l’exil ; quelle que soit la douceur souriante avec laquelle celui
que les médias ont vite fait de nommer " Nouvel
Homme fort " des Comores annonce des lendemains qui chantent
pour la paix et la réconciliation dans son pays, l’essentiel
n’est pas là.
Ce que le retour de coups d’Etat révèle,
c’est la maladie politique dont souffre nos peuples : la pathologie
du souffle court, le manque d’énergie, de détermination
et d’opiniâtreté dans la foi que l’on a en la démocratie,
l’accommodement dont nous faisons vite montre face aux dictateurs
et aux fossoyeurs des libertés.
N’avez-vous pas remarqué avec quelle facilité
le Commandant Wanké a bénéficié du soutien
de la classe politique nigérienne et de la complicité
d’une grande partie de son peuple ? N’avez-vous pas remarqué
que tout le monde sur la scène politique africaine a été
soulagé par la victoire du Général Mané
sur le Président Vieira. N’avez-vcous pas remarqué
que les Comores intéressent beaucoup moins les médias
depuis que le " Nouvel Homme Fort " y exerce
ses talents de pacificateur et de négociateur musclé?
Quand des changements politiques non démocratiques
se " normalisent " si vite et à si peu
de frais, on peut dire sans conteste que les capacités démocratiques
de nos peuples sont malades et que nous sommes toujours la proie
de futurs dictateurs. Nous n’avons ni l’éducation démocratique
qui nous donnerait le souffle dans la lutte pour les libertés,
ni la culture démocratique qui nous mettrait debout pour
résister aux nouveaux venus, ni les Institutions démocratiques
qui puissent pérenniser les acquis d’un Etat de droit.
S’il y a un combat qui vaut la peine d’être
mené dans nos pays aujourd’hui, c’est bien celui de l’instauration
d’un système populaire d’éducation à la démocratie,
la promotion de la culture démocratique et la mise sur pied
des Institutions où le jeu du pouvoir et des contre-pouvoirs
soit définitivement assuré.
Il y a plus. Au cours de la période
brûlante de quêtes démocratiques au début
de cette décennie 90, nous ne nous sommes pas donnés
dans beaucoup de nos pays des organisations populaires civiques
et politiques adéquates pour que nos conquêtes soient
durables. Or, comme le dit si bien l’homme politique du Congo-Zaïre,
Ala Fuele Mbuyi Kalala, Président du Rassemblement pour une
Nouvelle Société (RNS) " il n’y a pas de
démocratie ni de démocratisation possible sans organisation "
concrète du peuple en structures publiques de défense
de ses droits, de promotion de ses libertés et de déploiement
de ses énergies créatrices dans tous les domaines.
Dans beaucoup de nos pays, nous avons réduit
la démocratie en un phénomène purement " politicien ".
Elle s’est même transformé en un épiphénomène
dont les détenteurs du pouvoir ne font pas grand cas. Ceux-ci
savent au fond d’eux-mêmes que leurs peuples n’ont pas les
moyens mentaux et culturels de la vie démocratique réelle,
encore moins les ressources matérielles et le sens des sacrifices
qu’il convient d’accepter pour instaurer la démocratie au
sens global du terme. C’est-à-dire comme une société
de participation, de responsabilité commune, d’engagement
collectif, d’organisation vigoureuse, du sacrifice de soi pour que
le destin des générations qui viennent après
nous soit meilleur que le nôtre.
Sachant ce qu’ils savent de nous, nos despotes
africains se focalisent sur leurs propres intérêts
à demeurer au pouvoir et travaillent à merveille les
techniques et les mécanismes qui puissent nous maintenir
le plus longtemps possible sous leur domination :
- jouer sur les fibres sensibles des hégémonies,
des antagonismes et des ambitions ethniques ;
- manipuler l’opposition politique, la diviser,
l’acheter, la discréditer et la décrédibiliser
auprès de la population ;
- affaiblir la société civile
en cooptant ses membres les plus créatifs pour mieux les
neutraliser ;
- surveiller de très près les
forces d’action les plus dangereuses comme les églises et
leurs autorités religieuses ;
- s'assurer de la loyauté et de l’engagement
indéfectible des généraux et des militaires
dans la gestion du pouvoir ;
- faire du militantisme partisan une arme pour
la promotion sociale et pour toute éventualité d’accès
à des postes de responsabilité ;
- exacerber " la politique du ventre "
en laissant la corruption gangrener toute la société
et laisser pourrir partout la conscience morale des citoyens ;
- s’enrichir au-delà de l’imaginable
pour acheter " qui on veut, quand on veut et comme on
veut " et pour garantir à jamais son avenir matériel
en cas de revers du destin.
Ainsi maîtrisés par leurs chefs,
les peuples deviennent incapables de s’organiser autrement que par
la voie piégée des partis qui font de la politique
politicienne sans avoir une vision, une ambition et un grand dessein
pour nos pays. Ils se laissent créer à l’image de
leurs " divinités dictatoriales ", c’est-à-dire
dans la culture et le culte de la médiocrité. Ils
démissionnent de leur responsabilité en tant que peuples
dans la construction de la démocratie.
Le retour des coups d’Etat été
un moment de dévoilement de cette maladie de nos peuples
: leur démission face aux exigences de la démocratie
intégrale et leur complaisance dans la médiocrité
par laquelle ils acceptent l’inacceptable et s’en accommodent très
vite.
" On va faire comment ? ",
disons-nous souvent pour nous consoler de notre démission
et de notre médiocrité politique. De cette interrogation
à la soumission aux logiques de l'impuissance et de l’inaction,
il n’y a qu’un pas. Nous l’avons franchi dans beaucoup de nos pays
en Afrique.
S’il est un combat qui vaut la peine d’être
mené dans nos pays, c’est celui de la promotion d’un
esprit d’organisation civique et politique pour l’avènement
d’une démocratie intégrale. C’est notre combat
à tous. A nous tous d’ouvrir les voies les plus fécondes
pour le mener, le gagner et construire une nouvelle société.
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