Maintenant que la campagne pour l'annulation
de la dette a pris fin avec le Sommet des Pays les plus
Industrialisés auquel elle était destiné,
il y a lieu de se demander si, dans le cas de l'Afrique,
le fait d'avoir mis au cœur des problèmes la question
de notre dette financière n'est pas que "l'arbre
qui cache la forêt". Une manière de ne pas
voir que les vraies dettes dont nous souffrons ne sont
pas celles que nous avons contractées auprès
des pays riches et des Institutions financières
internationales, mais celles à l'égard de
nous-mêmes.
Je veux dire par là qu'en posant
le problème de notre endettement extérieur
et de ses conséquences sur notre développement,
nous n'avons pas vu qu'à l'amont de ce problème,
à sa source et dans son principe, nous avons des
dettes plus fondamentales dont nous devons nous acquitter
et qui sont la condition même du remboursement de
notre dette extérieure.
Je pense avant tout à la dette
que nous avons par rapport aux nécessités
de promouvoir dans nos pays la capacité même
de penser : penser ce que nous sommes dans le monde d'aujourd'hui,
penser notre situation comme peuples et penser notre avenir
dans ses exigences essentielles. Les meilleurs d'entre
nos penseurs africains aujourd'hui, Fabien Eboussi Boulaga,
Isaac Kamto, Achille Mbembe,Jean-Marc Ela Fabien Kange
Ewane, Aminata Traoré, Paulin Hountondji, Honorat
Aguessi notamment, ne cessent de nous interpeller sur
notre déficit de pensée, sur notre incapacité
collective à réfléchir correctement
sur les problèmes qui sont les nôtres et
à inventer les solutions qui conviennent pour donner
à notre futur un visage d'espérance.
Qui ne voit que la manière dont
nous avons contracté nos dettes au point d'en devenir
de victimes chroniques est intimement liée au déficit,
voire à l'absence de pensée non seulement
au sommet de nos sociétés africaines, mais
aussi au sein de nos élites économiques
et dans la puplation qui n'a pas su inventer des mécanismes
de révolte contre les pathologies de l'endettement.
Si penser signifie comprendre, analyser,
anticiper, proposer des solutions et ouvrir des perspectives
fertiles pour l'avenir, nous avons dans nos pays une immense
dette face à la capacité de penser. Cette
dette-là, il faut que nous la remboursions à
nous-mêmes, en renforçant nos structures
d'éducation en mettant sur pied des nouveaux mécanismes
de formation des citoyens à la pensée rigoureuse,
à la responsabilité personnelle et collective
ainsi qu'à la prise des décisions qui soient
conformes aux intérêts profonds se notre
vie.
Un ghanéen anonyme a mis à
l'arrière de son camion, bien visible pour le chauffeur
qui roule derrière, un slogan qui devrait nous
servir à nous tous dans nos pays : "USE YOUR HEAD",
c'est-à-dire "Fais usage de l'intelligence qu'il
y a en toi."
Une autre dette que nous avons
face à nous-mêmes, c'est la relation à
notre conscience, ou plus exactement la mort de la conscience
comme instance directrice et régulatrice de la
vie. Je ne parle pas seulement de la conscience morale
dont nous voyons partout l'effondrement dans nos sociétés
à travers le cancer de la corruption qui nous tue,
le dérèglement des mœurs, l'oubli du bien
commun, la vanité de nos aspirations et la vénalité
de nos comportements, mais de la conscience tout court.
Oui, la Conscience : cette capacité de savoir ce
qui nous arrive, de le regarder au fond de nos cœurs afin
de pouvoir nous dire à nous-mêmes si ce que
nous faisons est bien ou mal. Nous donnons l'impression,
par déficit de conscience, de ne plus être
capable d'examiner notre situation selon des critères
éthiques du bien et du mal. Quand une société
en arrive à une telle indifférence face
à ces questions de fond, elle s'engage sur la pente
de la mort et tue son avenir.
La manière dont nous avons
conduit nos politiques d'endettement n'est compréhensible
que si on prend au sérieux l'hypothèse que
nous agissons comme des êtres sans conscience morale,
sans conscience tout court.
Les meilleurs de nos moralistes
africains aujourd'hui, le Cardinal Christian Tumi, Mgr
Desmond Tutu, le Pasteur Ametefe Nomenyo, l'Imam Cissé
Djiguiba et le Chef taditionnel Mbombo Njoya notamment,
ne cessent de nous le dire : si nous continuons à
vivre sans examiner constamment notre conscience, nous
conduisons notre société à la catastrophe.
Il est temps que nous songions
tous ensemble à payer notre dette par rapport à
notre propre conscience, à travers une campagne
d'éthique civique et un vrai travail de proximité
par lequel nous nous conscientisons les uns les autres
sur nos responsabilités face à l'avenir.
Sans ce travail de "re-conscientisation publique", il
est à craindre que nos décisions politiques
et économiques au plus haut niveau ainsi que les
options que nous prenons dans notre vie de tous les jours
ne soient que triomphe de l'imbécillité
sur l'intelligence.
La dernière dette sur
laquelle j'attire l'attention, c'est notre dette à
l'égard de l'esprit. Je ne parle pas seulement
de l'esprit au sens religieux du terme dont nous voyons
qu'il s'est dévoyé dans nos sociétés
à travers les "spiritualités" en folie,
l'inflation des sectes, les délires, les mystifications,
les transes et des élucubrations mystico-théologiques
sans consistance, mais de l'esprit tout court. C'est-à-dire
la force de normativité, de créativité
et d'utopie qui rend l'homme humain et le conduit à
se mesure à tout moment à l'aune de l'humain
comme sens même de l'existence.
Dans notre société,
on peut se demander s'il y a encore une mesure de l'humain
qui donne sens à la vie. A regarder les choses
de plus près, nos actions et nos comportements
obéissent plus à la logique de la destruction
des valeurs de l'humain qu'à la construction de
l'avenir. Nous tuons notre propre avenir par nos décisions
d'aujourd'hui, qu'il s'agisse de nos politiques d'endettement,
de nos penchants pour les systèmes de pouvoir forts,
de la destruction de notre environnement, de l'exacerbation
de nos antagonismes tribaux ou des logiques de domination
et de pure consommation qui caractérisent les relations
entre l'homme et la femme en Afrique.
Le pouvoir de l'esprit, c'est
de faire que tout le monde soit bien, vive correctement
et s'épanouisse dans un espace social sain, prospère
et créatif. C'est de contribuer à créer
des communautés vivantes et des organisations des
forces vives qui travaillent ensemble pour donner à
l'humain les chances de se développer partout.
Dans nos sociétés,
la pauvreté et la misère sont aujourd'hui
telles qu'on peut se demander si nous avons en nous l'esprit
qu'il faut pour le combattre. Les guerres, les conflits
et les turbulences sociales prospèrent à
un tel rythme qu'on peut s'interroger sur nos capacités
mentales de les vaincre. Certains vont mêmes jusqu'à
postuler que nos sociétés sont possédées
par "l'esprit du mal" et qu'elles sont la proie des forces
des ténèbres que l'exorcisme aujourd'hui
pathologique ne se prive pas d'affronter.
Les meilleurs de nos hommes spirituels,
le calife des Mourides au Sénégal, l'ancien
Archévêque de Lusaka Mgr Milingo et l'Abbé
Abekan en Côte d'Ivoire notamment, ne cessent de
nous mettre en garde : une conversion de notre esprit
est nécessaire, si nous voulons donner un sens
humain à nôtre avenir.
Maintenant que la campagne sur
notre endettement financier s'est achevée, voici
venu le temps d'une nouvelle campagne : celle contre notre
endettement anthropologique.