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Chronique animée par le Rév. Pasteur KÄ MANA

Les vraies dettes de l'Afrique

Pour pouvoir peser sur les pays les plus industrialisés et les plus riches du monde dont les responsables suprêmes devaient tenir leur Sommet annuel en Allemagne en ce mois de juin 99, une vaste campagne internationale pour la suppression ou l'allégement de la dette des pays pauvres a été partout lancée par des organisations non gouvernementales de développement et de promotion des droits humains. En Afrique, cette campagne a mobilisé beaucoup de personnalités, d'Institutions et d'associations engagées dans la lutte pour la transformation en profondeur de l'ordre économico-politique mondial et pour la construction des relations internationales justes et favorables au développement de tous.

Même s'ils ont été essentiellement centrés sur la volonté de dénoncer les effets désastreux de l'endettement sur les économies des pays pauvres, les efforts déployés ont permis à beaucoup d'Africains d'ouvrir les yeux sur cette calamité d'une dette colossale dont on ne voit pas dans beaucoup de pays à quoi elle a servi vraiment ni pourquoi elle a été contractée sans l'aval des peuples au nom desquels on l'avait sollicitée.

Les questions de fond ont été abordées au cours de cette campagne :

  • L'immoralité foncière d'un ordre économique mondial que ne sont parvenus à réguler correctement ni les Institutions de Bretton Woods ni l'Organisation mondiale du commerce, ces structures qui donnent partout donner l'impression d'obéir à une logique implacable d'intérêts et de passions où les pauvres ne trouvent pas leur compte ;
  • L'irresponsabilité des autorités politiques et économiques d'Afrique qui n'ont pas eu une vision juste de l'endettement, n'en ont pas perçu les enjeux mortels à long terme et se sont comportés comme de vulgaires prédateurs dont le pouvoir n'a servi qu'à détourner à leur profit la dette contractée au nom de tous ;
  • Les conséquences désastreuses du paiement de la dette dans un contexte de crise où de nombreux pays n'arrivent même pas à satisfaire les besoins essentiels de leurs populations en matière de santé, d'éducation, d'alimentation et d'infrastructures de développement.
  • L'impératif de rassembler toutes les énergies de lutte et de créativité à l'échelle mondiale pour annuler non seulement la dette et ses incidences sur la vie dans les pays pauvres, mais pour casser la logique même de l'endettement afin de poser des bases nouvelles pour un ordre écomique dont le moteur soit autre que l'endettement pour les pauvres.
  • Le discernement nécessaire pour que l'annulation de la dette ne soit pas une manière de conforter un système d'impunité pour des autorités irresponsables qui ont dilapidé la richesse de leurs peuples ni une façon de se gargariser d'illusions sur un "monde sans endettement" où l'Afrique vivrait alors de la charité internationale et de dons venus d'ailleurs pour financer son développement, sa démocratie, ses structures économiques et ses Institutions sociales.

Toutes ces questions ont été discutées avec sérieux par les spécialistes, largement répercutées dans les médias par les organisations non gouvernementales, cautionnées comme problèmes de fond par des signatures prestigieuses et transmises par des canaux autorisés aux décideurs des pays les plus industrialisés et les plus riches.

Plusieurs propositions ont été suggérées :

  • L'utopie d'une annulation unilatérale célébrée par certaines associations religieuses nourries par la logique biblique du Jubilé comme moment où on l'on remet tous les comptes à zéro au nom de Dieu, en vue de repartir sur de nouvelles bases.
  • L'étude "cas par cas", selon des subtiles mécanismes où l'on distingue entre les dettes relevant de la compétence du "Club de Paris" et celle qui concerne le "Club de Londres", avec des critères fermes qui ne permettraient de ne remettre que la dette des pays dont on est sûr que celle-ci a été utilisée selon des impératifs de "bonne gouvernance" et qu'elle constitue tout de même aujourd'hui une catastrophe pour le développement.
  • L'utilisation de la remise de la dette comme arme pour une intégration dynamique des pays pauvres dans le nouveau principe qui constitue le cœur de la "Nouvelle Table de la Loi" économique dans le système de la mondialisation : "Le Commerce et non l'Aide".
  • La transformation du remboursement de la dette en nouveau mécanisme de financement des projets de développement ou dans le sens de conditionner désormais l'aide au progrès réalisé dans le processus de démocratisation.

Maintenant que la campagne pour l'annulation de la dette a pris fin avec le Sommet des Pays les plus Industrialisés auquel elle était destiné, il y a lieu de se demander si, dans le cas de l'Afrique, le fait d'avoir mis au cœur des problèmes la question de notre dette financière n'est pas que "l'arbre qui cache la forêt". Une manière de ne pas voir que les vraies dettes dont nous souffrons ne sont pas celles que nous avons contractées auprès des pays riches et des Institutions financières internationales, mais celles à l'égard de nous-mêmes.

Je veux dire par là qu'en posant le problème de notre endettement extérieur et de ses conséquences sur notre développement, nous n'avons pas vu qu'à l'amont de ce problème, à sa source et dans son principe, nous avons des dettes plus fondamentales dont nous devons nous acquitter et qui sont la condition même du remboursement de notre dette extérieure.

Je pense avant tout à la dette que nous avons par rapport aux nécessités de promouvoir dans nos pays la capacité même de penser : penser ce que nous sommes dans le monde d'aujourd'hui, penser notre situation comme peuples et penser notre avenir dans ses exigences essentielles. Les meilleurs d'entre nos penseurs africains aujourd'hui, Fabien Eboussi Boulaga, Isaac Kamto, Achille Mbembe,Jean-Marc Ela Fabien Kange Ewane, Aminata Traoré, Paulin Hountondji, Honorat Aguessi notamment, ne cessent de nous interpeller sur notre déficit de pensée, sur notre incapacité collective à réfléchir correctement sur les problèmes qui sont les nôtres et à inventer les solutions qui conviennent pour donner à notre futur un visage d'espérance.

Qui ne voit que la manière dont nous avons contracté nos dettes au point d'en devenir de victimes chroniques est intimement liée au déficit, voire à l'absence de pensée non seulement au sommet de nos sociétés africaines, mais aussi au sein de nos élites économiques et dans la puplation qui n'a pas su inventer des mécanismes de révolte contre les pathologies de l'endettement.

Si penser signifie comprendre, analyser, anticiper, proposer des solutions et ouvrir des perspectives fertiles pour l'avenir, nous avons dans nos pays une immense dette face à la capacité de penser. Cette dette-là, il faut que nous la remboursions à nous-mêmes, en renforçant nos structures d'éducation en mettant sur pied des nouveaux mécanismes de formation des citoyens à la pensée rigoureuse, à la responsabilité personnelle et collective ainsi qu'à la prise des décisions qui soient conformes aux intérêts profonds se notre vie.

Un ghanéen anonyme a mis à l'arrière de son camion, bien visible pour le chauffeur qui roule derrière, un slogan qui devrait nous servir à nous tous dans nos pays : "USE YOUR HEAD", c'est-à-dire "Fais usage de l'intelligence qu'il y a en toi."

Une autre dette que nous avons face à nous-mêmes, c'est la relation à notre conscience, ou plus exactement la mort de la conscience comme instance directrice et régulatrice de la vie. Je ne parle pas seulement de la conscience morale dont nous voyons partout l'effondrement dans nos sociétés à travers le cancer de la corruption qui nous tue, le dérèglement des mœurs, l'oubli du bien commun, la vanité de nos aspirations et la vénalité de nos comportements, mais de la conscience tout court. Oui, la Conscience : cette capacité de savoir ce qui nous arrive, de le regarder au fond de nos cœurs afin de pouvoir nous dire à nous-mêmes si ce que nous faisons est bien ou mal. Nous donnons l'impression, par déficit de conscience, de ne plus être capable d'examiner notre situation selon des critères éthiques du bien et du mal. Quand une société en arrive à une telle indifférence face à ces questions de fond, elle s'engage sur la pente de la mort et tue son avenir.

La manière dont nous avons conduit nos politiques d'endettement n'est compréhensible que si on prend au sérieux l'hypothèse que nous agissons comme des êtres sans conscience morale, sans conscience tout court.

Les meilleurs de nos moralistes africains aujourd'hui, le Cardinal Christian Tumi, Mgr Desmond Tutu, le Pasteur Ametefe Nomenyo, l'Imam Cissé Djiguiba et le Chef taditionnel Mbombo Njoya notamment, ne cessent de nous le dire : si nous continuons à vivre sans examiner constamment notre conscience, nous conduisons notre société à la catastrophe.

Il est temps que nous songions tous ensemble à payer notre dette par rapport à notre propre conscience, à travers une campagne d'éthique civique et un vrai travail de proximité par lequel nous nous conscientisons les uns les autres sur nos responsabilités face à l'avenir. Sans ce travail de "re-conscientisation publique", il est à craindre que nos décisions politiques et économiques au plus haut niveau ainsi que les options que nous prenons dans notre vie de tous les jours ne soient que triomphe de l'imbécillité sur l'intelligence.

La dernière dette sur laquelle j'attire l'attention, c'est notre dette à l'égard de l'esprit. Je ne parle pas seulement de l'esprit au sens religieux du terme dont nous voyons qu'il s'est dévoyé dans nos sociétés à travers les "spiritualités" en folie, l'inflation des sectes, les délires, les mystifications, les transes et des élucubrations mystico-théologiques sans consistance, mais de l'esprit tout court. C'est-à-dire la force de normativité, de créativité et d'utopie qui rend l'homme humain et le conduit à se mesure à tout moment à l'aune de l'humain comme sens même de l'existence.

Dans notre société, on peut se demander s'il y a encore une mesure de l'humain qui donne sens à la vie. A regarder les choses de plus près, nos actions et nos comportements obéissent plus à la logique de la destruction des valeurs de l'humain qu'à la construction de l'avenir. Nous tuons notre propre avenir par nos décisions d'aujourd'hui, qu'il s'agisse de nos politiques d'endettement, de nos penchants pour les systèmes de pouvoir forts, de la destruction de notre environnement, de l'exacerbation de nos antagonismes tribaux ou des logiques de domination et de pure consommation qui caractérisent les relations entre l'homme et la femme en Afrique.

Le pouvoir de l'esprit, c'est de faire que tout le monde soit bien, vive correctement et s'épanouisse dans un espace social sain, prospère et créatif. C'est de contribuer à créer des communautés vivantes et des organisations des forces vives qui travaillent ensemble pour donner à l'humain les chances de se développer partout.

Dans nos sociétés, la pauvreté et la misère sont aujourd'hui telles qu'on peut se demander si nous avons en nous l'esprit qu'il faut pour le combattre. Les guerres, les conflits et les turbulences sociales prospèrent à un tel rythme qu'on peut s'interroger sur nos capacités mentales de les vaincre. Certains vont mêmes jusqu'à postuler que nos sociétés sont possédées par "l'esprit du mal" et qu'elles sont la proie des forces des ténèbres que l'exorcisme aujourd'hui pathologique ne se prive pas d'affronter.

Les meilleurs de nos hommes spirituels, le calife des Mourides au Sénégal, l'ancien Archévêque de Lusaka Mgr Milingo et l'Abbé Abekan en Côte d'Ivoire notamment, ne cessent de nous mettre en garde : une conversion de notre esprit est nécessaire, si nous voulons donner un sens humain à nôtre avenir.

Maintenant que la campagne sur notre endettement financier s'est achevée, voici venu le temps d'une nouvelle campagne : celle contre notre endettement anthropologique.

 

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