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Chronique animée par le Rév.
Pasteur KÄ MANA
France-Afrique
: Questions à Jacques Chirac
Dans quelques jours, le Président français Jacques Chirac
entreprend une tournée africaine dont le Cameroun sera une
étape importante. Loin d'être un simple déplacement
protocolaire ou une " banale " visite d'Etat sans enjeux
véritables pour le visiteur comme pour ses hôtes, cette
tournée est d'une grande importance pour nous Africains du
point de vue des questions qu'elle soulève dans nos esprits
sur l'état, le sens et les enjeux des relations entre la France
et l'Afrique. Je voudrais y voir non pas un voyage purement politique
pour soutenir des " présidents amis " et leur donner
un signe fort de la présence de la France à leurs côtés,
ou un voyage spécialement économique auprès des pays
que la France juge importants pour ses intérêts vitaux,
mais un rendez-vous crucial avec des peuples et des populations
qui s'interrogent aujourd'hui sur la France et sa politique africaine,
sur le pouvoir politique français et sa vision de l'Afrique.
Si nous voulons que cette visite africaine de Jacques Chirac ait
une portée décisive sur nous Africains, faisons-en donc
un temps fort pour poser au Président français les questions
que nous jugeons essentielles.
Pour tout homme sensible à l'évolution de la place de
la France dans l'imaginaire des peuples africains, il est clair
qu'aujourd'hui le pays de Jacques Chirac a largement perdu l'image
positive et fascinante qu'il avait sur nous il y a quelques décennies.
Son image culturelle d'abord. Au lieu d'être exaltée comme
la Patrie de la Raison et des Lumières dont la pensée,
depuis Descartes jusqu'à Sartre, Lévi-Strauss, Raymon
Aron ou Michel Foucault, fournissait au monde entier des bases pour
penser l'avenir, la France est aujourd'hui perçue comme la
terre d'une déraison triomphante.
Y prospèrent non seulement la barbarie sociale que le racisme
et ses crimes crapuleux symbolisent aujourd'hui, mais aussi une
" criminalité légale " que manifestent des lois
dont souffrent beaucoup d'Africains réduits à l'état
des délinquants sans papiers, des sous-hommes sans droits et
des bêtes sauvages que l'on enchaîne, torture et drogue
pour mieux les renvoyer manu militari dans leurs pays d'origine.
Les temps sont révolus où la France exerçait sur
nos esprits un charme de grandeur et étincelait dans nos curs
d'une sorte d'aura magnifique comme le pays de tous les rêves,
de toutes les espérances et de toues les possibilités
de réussite matériels ou d'épanouissement humain.
Cette terre des Droits de l'Homme, de la défense des libertés
et du respect des peuples dans leur dignité donne actuellement
l'impression de développer une culture de l'exclusion, et du
refus de l'autre. Sous le prétexte de ne pouvoir " accueillir
toute la misère du monde ", comme disait un de ses premiers
ministres, elle en est arrivée à imposer aux Africains
qui rêvent de se rendre dans ses " villes lumières
", une liturgie du soupçon et d'humiliation que n'importe
quel homme de bonne volonté ne peut accepter en son âme
et conscience.
A la dégradation de l'image culturelle de la France s'ajoute
l'effondrement de son image politique. Nombreux sont les Africains
qui sont convaincu que la France, loin de soutenir le développement
de la démocratie et du vrai pluralisme politique, joue le jeu
des pouvoirs forts ou dictatoriaux et avalisent des manipulations
électorales les plus abjectes ainsi que les pratiques mafieuses
les plus inhumaines. Depuis l'époque de Jacques Foccart dont
on commence seulement à comprendre les mécanismes jusqu'aux
relations que la France entretient aujourd'hui avec certains régimes
politiques détestés par leurs propres peuples, il s'est
constitué en Afrique l'image d'une France politiquement machiavélique,
cynique dans ses relations avec les peuples africains et non crédible
dans ses discours sur la démocratie et les Droits de l'Homme.
Depuis que le " Sermon de la Baule " prononcé par
le Président Mitterrand n'a pas été suivi par des
actes concrets et crédibles, nous savons en Afrique que la
France n'a pas une Parole sur laquelle on peut absolument compter.
Elle fonde son action intenationale sur le fossé entre les
intérêts politiques et les exigences éthiques.
On ne peut pas passer sous silence la dégradation de l'image
économique de la France dans l'esprit des populations africaines.
Alors que les autorités françaises tirent souvent orgueil
de la part la plus importante qu'elles accordent à l'aide au
développement parmi toutes les Nations les plus riches de la
planète, il est curieux de constater que pour les africains,
la France souffre d'une image négative : celle d'une nation
prédatrice dont les rapaces sont en train de s'abattre sur
nos économies moribondes pour tout reprendre en mains dans
une logique essentiellement néocolonisatrice. Nombreux sont
les Africains qui voient dans les visites de Jacques Chirac dans
nos pays le coup de pouce d'un Chef d'Etat à ses concitoyens
prédateurs qui veulent s'emparer des rênes économiques
de l'Afrique et s'assurer du marché africain au détriment
des Africains eux-mêmes.
Signalons enfin la dégradation de l'image militaire de la
France dans nos pays. Même si la réduction du nombre des
contingents français affectés en Afrique donne l'impression
d'une réorientation de la politique militaire de la France
par le gouvernement Jospin, on n'a pas encore enlevé de la
tête des Africains que la présence militaire française
a servi plus la consolidation des dictatures que l'épanouissement
de la démocratie et de la sécurité. Rien ne donne
à penser que la formation que la France assure aux Africains
pour la constitution d'une force africaine de sécurité
obéit à une logique d'engagement pour le progrès
social et la sérénité politique des peuples africains.
L'image négative que je viens de tracer manifeste la grande
désillusion de l'Afrique face à la France. Elle permet
aussi de regarder l'avenir avec lucidité pour poser au président
français les seules questions qui comptent pour nos peuples.
Oui ou non la France est-elle prête à renoncer à
la " déraison " qui s'est emparée d'elle dans
sa politique d'immigration et à ses conséquences désastreuses
pour nos compatriotes qui vivent sur ses terres ainsi que pour nous-mêmes
qui vivons en Afrique sans comprendre la " folie " de
ses lois anti-immigrés ?
Oui ou non la politique africaine de la France pourra-t-elle obéir
aux exigences de la démocratisation des pays africains et soutenir
les efforts des mouvements d'action civique et politique pour le
respect de toutes les libertés des citoyens : liberté
personnelle, liberté politique, liberté intellectuelle,
liberté de presse, liberté de parole, liberté de
conscience, liberté économique, liberté économique
?
Oui ou non la France veut-elle se lancer dans une politique économique
de développement et de partenariat où nos pays trouveront
un intérêt certain, où ils ne seront pas obligés
de plonger dans une nouvelle colonisation, sordide, feutrée
mais implacable ?
Oui ou non l'aide militaire de la France sera-t-elle au service
de la vraie sécurité des peuples, et non au service de
la perpétuation des régimes dictatoriaux et liberticides
?
Si la réponse à ces questions est oui, la visite de Jacques
Chirac aura eu un sens pour nous.
Si la réponse est non, nous aurons assisté à un véritable
non-sens pour nos populations et nos peuples, à l'une de ses
mascarades politico-médiatiques dont nous n'avons que faire
?
Si elle se situe lucidement dans les nuances entre le oui et le
non pour nous expliquer rationnelement les positions françaises
et engager une discussion de fond pour l'avenir, il n'y a pas lieu
de désespérer du futur des relation franco-africaines.
Mais il faut, d'une manière ou d'une autre, sous une forme
ou une autre, que ces questions soient abordées lors de la
tournée africaine du Président français. Non seulement
pour changer l'image de la France dans nos têtes, mais pour
redonner aux relations entre le peuple français et les peuples
africains le poids de sérieux et de profondeur qu'elles doivent
avoir.
Trop de liens historiques nous unissent, trop de drames et de tragédies
ont émaillé nos relations, trop d'espérances ont
été investies dans nos rapports, trop d'utopies sont liées
à nos politiques communes qu'il serait dommage que tout cela
s'abîme dans l'insignifiance et l'inconsistance d'une politique
politicienne.
Il convient de nouveau d'avoir foi dans l'avenir des relations franco-africaines.
Même si nous sommes trop confrontés à des suspicions
réciproques et à des contentieux profonds pour croire
à des lendemains qui chantent et aux oracles qui enchantent,
même si " nous avons perdu le goût des prophéties,
n'oublions pas le devoir d'espérance ", comme dirait Raymond
Aron.
A Jacques Chirac d'être à la hauteur des enjeux de la
visite qu'il rend à l'Afrique !
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