Lucie PEKOUA
Juriste
Soliloque sur les lois
La tradition contre
les droits de l'homme
La semaine dernière une rumeur somme toute fondée
a meublé les conversations des habitants dans l'arrière-pays
de Bafoussam. Une femme en allant très tôt au champ
a été violée par dit-on un jeune homme qui
avait perdu sa femme enceinte. La tradition veut qu'il ait absolument
des rapports sexuels (généralement non protégés)
avec une autre femme avant que son épouse ne soit mise en
terre, faute pour lui de devenir un paria. De même, la femme
ainsi violée se doit de s'offrir à un homme avant
de boire de l'eau ou manger quelque chose préparé
avec de l'eau, histoire elle aussi de transmettre ce qui serait
comme une malédiction reçue de son violeur.
En vérité, tout un chacun a déjà entendu
au moins une fois ce type d'histoire. Pour autant qu'il soit banalisé,
il s'agit dit-on d'une coutume qui existe depuis la nuit des temps
dans certaines contrées de l'Ouest, une coutume transmise
de père en fils et par les usages. Voilà comment le
viol se trouve ainsi cautionné, voire légitimé
par notre tradition et les gardiens de la traditions.
Interrogé à cet effet un des notables de la contrée
concernée nous expliquera à peu près ceci :
" chaque société a ses us et coutumes, dès
lors il aurait été plus judicieux pour cette femme,
non pas de s'apitoyer sur son sort et en alertant en vain le village,
mais plutôt d'aller se faire " laver " aussi par
quelqu'un d'autre et le tour est joué ". Une réponse
renversante et tout à fait hors de propos quand on nous explique
que se faire " laver " par quelqu'un signifie qu'il fasse
pour le paria copuler avec le " laveur " sans se protéger.
Pour la lutte contre le Sida, on repassera en tout cas !
Après ce premier cas, il a été aussi relever
que dans l'un de nos villages de l'Ouest, le chef traditionnel a
récemment " empoissonné " toute une concession
au seul motif qu'après la mort d'un chef de quartier, la
jeune veuve a refusé de s'offrir au successeur comme l'exige
la tradition, préférant fuir le village. Une attitude
qui a du même coup provoquer l'ire du chef du village qui
s'en est aussitôt pris à sa concession d'origine, c'est-à-dire
celle du père de la veuve rebelle.
Ce dernier cas est malheureusement encore très fréquent
dans nos villages, aussi bien dans de simples familles que dans
des familles royales. Qui donc expliquera aux différents
protagonistes à l'affaire que le mariage est dissout après
le décès de l'un des conjoints ? Et que la veuve est
libre de prendre n'importe qui pour époux ? ce principe souffre
de graves violations, d'abord, la femme est considérée
comme un bien acheté par une famille, et ce bien ne doit
en aucun cas quitter la famille. Que son mari décède
avant ou après la célébration du mariage le
bien devra rester dans la famille et nulle part ailleurs. On connaît
des situations à l'Ouest où certains se sont retrouvés
polygames contre leur volonté tout simplement parce qu'il
fallait conserver dans la famille un bien très précieux
qui était l'épouse du père, du frère
ou du cousin défunt. La femme en tant que bien n'a évidemment
pas de point de vue à émettre, devant se contenter
alors de suivre l'ordre établi. C'est la raison pour laquelle
la fugitive de notre histoire a conduit toute sa famille dans les
problèmes, le chef estimant qu'elle avait reçu des
mauvais conseils de la part de cette dernière.
Les multiples organisations qui se sont formées pour défendre
les droits de l'homme et plus particulièrement de la femme
devraient quitter le terrain des beaux langages, pour palper la
réalité des faits et sauver ce qui peut encore l'être
; Car comment comprendre qu'au 21e siècle, des hommes réfléchis
puissent croire que parce que la femme est morte enceinte on serait
automatiquement paria ? Au nom de quelle logique et de quelle démonstration
sérieuse ? Comment accepter que l'on continue de pourchasser
les veuves au seul motif qu'elles doivent rester dans une famille
contre leur gré ? Si elles y restent ne faudrait-il pas penser
alors qu'elle aurait très bien pu fricoter avec le fils,
le frère ou le cousin en question même du vivant de
son époux ? Simple question de conscience !
Notre région étant ce qu'elle est, nous voyons d'ici
les réprobations qui nous tomberons dessus, mais il est important
qu'en ces temps de valorisation des libertés individuelles,
des droits de l'homme et circonstanciellement de luttes contre des
maladies infectieuses comme le Sida et autres, que les us et coutumes
puissent eux aussi s'adapter à l'air du temps.
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