Par Dr Pierre Ngeukeu Dongmo, Politologue
In Annales de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques,
édition spéciale, Droits de l'Homme, Tome 4, 2000.
Cameroun
La démocratie
représentative malade du " parachutage politique "
(Suite et fin)
Beaucoup de leaders politiques camerounais
qui se découvrent aujourd'hui les vertus démocratiques
(si tant est qu'ils en sont convaincus) sont ceux-là même
qui ont lutté farouchement hier contre l'introduction du
pluralisme politique au Cameroun. Bien d'entre eux ont affirmé
l'immaturité politique des camerounais, arguant que le peuple
camerounais ne peut pas encore assumer les libertés qu'exige
le pluralisme politique. Ces politiciens conservateurs qui, malgré
tout, sont restés au pouvoir ne parviennent pas toujours
à se recycler et à prendre à temps le train
de la démocratisation.
En effet, les stratégies de discrimination du peuple par
le fait politique accompli au nom duquel certains deviennent spontanément
les représentants et les portes-paroles du peuple sont à
ce sujet révélatrices. Les intrigues de positionnement
entre les élites ressortissant d'une région qui se
soldent par des parachutages politiques au dos du militant sont
des pratiques qui minent les bases d'une démocratie naissante.
Plus ces pratiques s'accentueront, plus l'accès démocratique
à la classe politique tendra à se scléroser
et plus l'ethos du refus du politique tendra à se développer.
Dans l'imagination populaire, la politique comme espace symbolique
de compétition entre les candidats à la représentation
du peuple est une activité dangereuse. Dans un environnement
social marqué par la prégnance d'une culture politique
de sujétion, cette image ne manque pas de fondement. D'ailleurs
le comportement particulièrement belliqueux de certains prétendants
à la représentation du peuple renforce ce sentiment.
Des intimidations au " viol des consciences " par des
propos démagogiques en passant par des pratiques occultes,
certains hommes politiques ne sont pas toujours en phase avec l'esprit
rationaliste qui sous-tend les débats politiques démocratiques.
Désabusés et terrifiées, certaines catégories
des populations intériorisent une conception tératologique
de la politique : elles deviennent des spectateurs médusés
et des victimes résignées du combat des géants.
( Fort à propos, une élite de la localité de
Bamenda fait valoir dans un discours lors de la visite du président
de la République dans la région : " Quand les
éléphants luttent, ce sont les herbes qui souffrent
")
Il découle de tout ceci une tendance au développement
dans le corps social des schèmes de refus des activités
à connotation politique. L'ethos du refus de la chose politique
provient assez souvent des violences politiques récentes
ou anciennes qui laissent presque toujours des séquelles
indélébiles dans la consciences collective.
Les intimidations politiques, les manuvres démagogiques
de nature dolosive utilisées dans l'art du parachutage politique,
en avivant les archétypes de rejet de la participation politique
démocratique, conduisent inéluctablement à
une " démocraticide ", conséquence malheureuse
d'une démocratisation au détriment du peuple.
" Démocratiser par le haut " (C'est la conception
dominante qui a prévalu jusqu'à la fin des années
80, au nom de la recherche d'un équilibre régional,
ce qui a abouti à la mise sur pied d'un Etat patrimonial
de facture autoritaire et clientéliste), voilà un
concept qui, dans l'anonymat, se cache derrière les pratiques
de parachutage politique. Quand ces pratiques " retirent aux
rites électoraux toute crédibilité comme on
le voit lors des compétitions dont l'argent est souvent le
vainqueur ", on assiste à l'avènement d'une base
militante essentiellement prébendière. Celle-ci étant
obligée de jouer, malgré elle, le jeu de la montée
d'une classe politique essentiellement " fortunogène
".
Un militantisme de ventre
Les campagnes électorales sont des moments de prédilection
pour apprécier le niveau de communication politique de base
dans une société en processus démocratique.
C'est le moment par excellence où le peuple éprouve
sa souveraineté. Faute d'une stratégie de négociation
fiable avec l'électorat, les candidats parachutés
par les états majors des formations politiques préfèrent
jouer sur la fibre émotionnelles grégaire des militants.
Ainsi, en est-il de ces riches hommes d'affaires qui n'ont pour
seul argument de campagne que l'insolence de leur fortune. Ils deviennent
subitement magnanimes et compatissants cherchant ainsi à
récupérer les frustrations des jeunes sans espoir
dans une société où la crise de l'emploi s'aggrave.
Les candidats proposés au peuple par les oppositions nées
avec l'avènement d'un multipartisme, souvent administratif,
ne miroitent que des promesses d'un changement au contours flous.
En manipulant les jeunes désuvrés, ils n'ont
aussi qu'une seule ambition : " Ôte-toi là que
je m'y mette " Par conséquent, beaucoup de militants
de base ont de plus en plus tendance à brader leur voix en
échange d'une pitance inespérée ou d'une poignée
de CFA. Dans ces conditions l'éducation démocratique
de base se néantise : le militantisme de raison (s'il en
fut) cédant le pas au militantisme de cur, et davantage
à celui du ventre.
Que recherchent ces richissimes hommes d'affaires, ces heureux
cadres de la haute administration de l'Etat qui viennent toujours
discuter des mandats dans leur village, au détriment des
résidents locaux pressentis à cet effet ? Sans doute
qu'en politique, le cumul des mandats et des responsabilités
participe de la stratégie d'accroissement et de sécurisation
du pouvoir. Mais dans une démocratie en herbe, dès
lors que cette recherche effrénée de la capitalisation
du pouvoir sert au premier chef les intérêts égoïstes,
tout fondement démocratique du pouvoir devient évanescent.
Combien sont-ils les représentants du peuple, qui après
une session parlementaire, une réunion du conseil municipal
reviennent organiser des séances d'explication à la
base ? Cette question devient lancinante quand ces soi-disant représentants
du peuple se présentent au village à la veille des
échéances électorales et disparaissent une
fois le mandat acquis, n'ayant leur principal domicile que là
où ils exercent leur principale activité.
En réalité, l'accès à la classe politique
devient une stratégie pour faire fructifier les affaires
personnelles et pour mettre une main égoïste dans les
fonds destinés au projet de développement d'intérêts
locaux. La politique n'étant pour beaucoup de camerounais
qu'une voie d'accession à la richesse. A partir de cette
position d'enrichissement ou de pouvoir essentiellement fortunogène,
le représentant parachuté par la haute autorité
politique, doit, pour continuer à jouir de sa confiance,
déployer sa propre influence autour de lui, dans sa région
d'origine.
En définitive, dans une société en cours
de démocratisation où la vie quotidienne des citoyens
se trouve régie par des dispositions anonymes de pouvoir,
l'imposition des candidats à la représentation du
peuple ne contribue pas à atténuer les effets pervers
des logiques de gouvernement, souvent trop rationnelles. Le parachutage
des candidats du centre vers les circonscriptions électorales
périphériques ne favorise toujours pas cette convivialité
entre le milite de base et son représentant ; ce qui annule
la création des modes de communication parallèles
propres à attirer efficacement l'attention des instances
dirigeantes sur les difficultés d'application, sur le terrain
des mesures d'ordre général. Sur le strict plan de
l'apprentissage démocratique, le parachutage politique est
peut-être l'une des maladies infantiles du processus démocratique
camerounais. Mais cette maladie risquerait de se muter en une gangrène
" démocraticide " si l'on ne consent pas rapidement
au peuple son rôle historique dans le processus démocratique
en cours. Car, longtemps laissée à la phraséologie
officielle, la démocratie ne viendra que d'en bas ; c'est-à-dire
du peuple, détenteur souverain du pouvoir.
|