Dir. de Publication - Publisher
: Pius NJAWE
Douala, Cameroun
A Weekly
Electronic Publication of the GMM Group - Hebdo
electronique publié par le groupe GMM
Me Bernard
Muna parle
«
Le peuple décidera du choix de son candidat »
Propos recueillis par
Souley ONOHIOLO
Invité dans le cadre des activités de
la Campagne « Semaines Pascales 2003 » organisée
par le Cercle International pour la Promotion de la
Création ( CIPCRE), l’ancien Bâtonnier
du barreau camerounais a donné mardi 22 avril
une conférence sur le thème « Quelles
actions face à l’insécurité ».
Dans une interview exclusive accordée au Messager,
l’avocat sort de sa réserve et analyse l’état
de décrépitude des valeurs morales et
sociales au Cameroun. Lisez-plutôt.
Quel commentaire vous inspire la lecture du thème
de la Campagne à savoir « Ensemble pour
la sécurité dans la justice et la paix
» ?
Je pense que cette conférence est organisée
par les associations religieuses. Le sous thème
que je traite c’est quelles actions face à l’insécurité.
Souvent quand il y a des problèmes, l’être
humain cherche les causes à l’extérieur
de lui. La première réaction est de trouver
qui blâmer. Dans le contexte de notre conférence
je voudrais que nous regardions dans nous - mêmes,
notre intérieur. Vous savez l’homme a cette culture
de blâme. Toujours la faute à autrui. Dans
cette conférence j’invite l’assistance à
méditer, à regarder quels sont nos comportements
qui ajoutent ou provoquent même l’insécurité
dans la société. Il faut que nous commencions
à rechercher les causes dans nous - mêmes
avant de nous tourner pour blâmer les autres.
En admettant que nous sommes des croyants, nous devrions
pouvoir découvrir ce qui ne va pas en nous
et qui favorise la construction d’une société
noyée par l’insécurité. Ceci dit,
il y a plusieurs sortes d’insécurité:
l’insécurité physique, quand nous vivons
dans des quartiers violents il y a insécurité
; quand il y a une multitude d’accidents de route, il
y a insécurité ; il y a aussi l’insécurité
sociale. Et si nous subissons l’insécurité
physique parce qu’elle vient de l’extérieur,
il y a également l’insécurité intérieure,
l’insécurité d’anxiété,
dans ce sens où nous nous sentons incapables
de faire face à nos besoins quotidiens. Il y
a l’insécurité sociale, matérielle,
morale et même environnementale : lorsque le voisinage
n’est pas conforme à nos attentes. Nous les Camerounais,
nous devons commencer à regarder dans les comportements
que nous affichons, et qui encouragent l’insécurité
. De la sorte, nous découvrirons nos défaillances.
Certains actes d’insécurité au Cameroun
sont liés à des inégalités,
à l’injustice sociale et plusieurs frustrations.
Quelle analyse vous en faites surtout avec le
phénomène de la feymania qui est même
devenu une mode?
Je veux éviter ce que nous faisons tout le temps.
Quand il y a un problème on regarde ailleurs,
on culpabilise les autres. Si les feymen existent et
prospèrent dans la société camerounaise,
c’est nous qui les tolérons. Si la société
était rigoureuse et construite de manière
à ne pas tolérer la feymania, le phénomène
n’existerait pas. Combien d’entre nous acceptons les
cadeaux, buvons avec ces feymen ? Combien de titres
de journaux sont aujourd’hui financés par ces
feymen ? C’est vrai qu’il y a toutes ces injustices
dont vous parlez, mais la fondation c’est que nous,
en tant que citoyens de la société, nous
tolérons tout cela. On a commencé à
accepter en disant qu’un peu de pourboire ce n’est
pas très mal. Mais le vice du pourboire est monté
à la corruption. Dès le départ
nous avons toléré tout ça.
N’est-ce pas trop facile d’accuser tout le monde
à la fois alors qu’on est dans un pays où
on peut braquer et bourrer les urnes, faire un hold
up sur les choix des citoyens ?
C’est trop facile de blâmer, nous ne voulons pas
prendre nos propres responsabilités. Si après
avoir voté, vous restez là, vous insistez
à regarder la suite, si malgré la
bastonnade ou les intimidations diverses vous persévérez
jusqu’à ce que le décompte soit fait ;
puis après vous demeurez vigilants en insistant
ou en exigeant que les résultats que vous avez
vérifiés soient ceux qui sont publiés,
il n’y aurait pas toutes ces fraudes. Chacun contribuerait
ainsi à lutter pour la liberté.
C’est comme le vol, il y aura toujours des voleurs dans
la société. Mais si chacun au lieu de
sécuriser sa porte, s’abandonne et démissionne,
il laisse des ouvertures aux malfrats pour qu’ils viennent
voler. Les citoyens camerounais ne veulent pas prendre
leurs propres responsabilités. On parle de la
corruption par exemple, quel secteur de la société
camerounaise n’est pas corrompu aujourd’hui ? Le tribunal
est corrompu. Quand vous y allez parce que victime d’injustice
et qu’on ne vous rende pas cette justice - là,
vous baissez les bras, et vous vous dites que le pays
est comme ça… Comment voulez-vous que quelqu’un
vienne d’ailleurs pour balayer devant notre porte. Regardez
l’opposition au Cameroun… ( il affiche un air de pitié)
ce n’est pas seulement une question du bourrage
des urnes ou de hold-up électoral. Mais qui croit
encore à cette opposition ? Dites-moi qui croit
encore vraiment à cette opposition au Cameroun
? Et qui est même dans cette opposition ?
Mais nous avons des partis politiques de l’opposition
et des leaders politiques. Comment pensez-vous
qu’il n’y a personne pour croire à l’opposition
?
Parce que si nous avons cette opposition, ces leaders
politiques, leur comportement doit être de sorte
à convaincre et à donner l’espoir au peuple.
Si vous dites que nous avons une opposition, pouvez-vous
affirmer aujourd’hui que la société camerounaise
est pleine d’espoir ? Etes-vous d’accord…(Rires). Dans
le cadre de cette conférence, la première
démarche que je suggère à chacun
c’est de commencer à examiner son comportement,
sa manière de vivre dans la société.
Après on verra.
Il y a des échéances électorales
qui arrivent, quelles perspectives pour l’opposition
et pour le Cameroun ? On parle à nouveau de la
candidature unique de l’opposition ?
Je ne suis pas là pour dire quoi que ce soit
aux leaders politiques. J’espère que ce sont
des personnes responsables. Dans le cadre de la conférence,
je vous ai dit que chacun examine sa vie en société.
Vous me parlez de l’opposition et de ses leaders, je
vous ai demandé si ceux-ci ont donné l’espoir
aux Camerounais. Vous même n’en êtes pas
convaincu. Pourquoi , parce que le comportement de la
majorité d’entre eux ne rencontre pas l’adhésion
ni n’inspire la population. Je ne suis pas un psycho
- analyste mais c’est un constat. Chaque fois que je
passe , j’interroge la population sur l’espoir que leur
aurait apporté l’opposition, les réponses
par la négation sont nombreuses. En définitive
je conclus que trop de leaders n’ont rien réussi,
ils n’ont rien apporté, sinon il devait y avoir
espoir.
Est-ce à cause de ces défaillances
que vous vous êtes mis en réserve politique
en claquant la porte de l’opposition ?
J’ai voulu d’abord me retourner vers mon intérieur
pour examiner mon profil, mes points forts. Trouver
des arguments et des valeurs que je peux donner à
la société. C’est ce que je m’attèle
à faire. Cette conférence est un cadre
pour moi pour échanger, partager ma réflexion
et mes analyses.
Certaines langues vous disent en train de préparer
une grande surprise aux Camerounais ; on vous annonce
candidat à la prochaine élection présidentielle
de 2004 ?
Vous savez que je suis la victime de certaines langues
depuis des années. Mais je n’ai pas changé.
Je reste ce que j’étais en 1990. Je reste fidèle
à moi-même, fidèle à ce que
la politique doit se jouer sur des principes. J’ai des
principes d’ordre moral et social. C’est ce qui manque
à l’opposition camerounaise. Il faut avoir des
principes, au lieu de changer du jour au lendemain.
Mes convictions sont celles d’un démocrate. Je
reste et demeure un démocrate. Même si
à un moment donné les gens veulent seulement
le changement de pouvoir. Mais ce n’est pas ce changement
de pouvoir qui va faire le bonheur du Cameroun, c’est
le changement de nos mentalités, de nos comportements
qui va pouvoir refléter ce que nous sommes. Le
Cameroun fait face à une crise des valeurs ;
ses marques et ses repères sont dans la rue.
Pouvez-vous facilement expliquer à un enfant
quels sont les repères et les marques de la société
camerounaise aujourd’hui ?
Finalement oui ou non Candidat à la présidentielle
de 2004 ?
Le peuple décidera du choix de son candidat !
Le peuple déterminera son candidat… (il soupire).
Ce n’est pas le fait pour X ou Y d’être candidat.
Je ne pense pas vraiment que c’est cela qui changera
quoique ce soit. La démocratie veut que le peuple
décide. Et que son choix soit respecté
de tous.
Le dialogue a-t-il été renoué
avec le Sdf dont vous avez été un des
membres fondateurs ?
J’ai toujours été un homme de dialogue.
C’est ce qui me caractérise partout où
je passe. Mais ce dialogue doit se construire sur un
certain nombre de principes. Dialoguer ne doit pas faire
pousser les ailes, ni donner de l’orgueil à certaines
personnes. Il s’agit de dialoguer pour arriver à
un but. Celui de refaire nos sociétés,
de parvenir à promouvoir une société
harmonieuse, pleine d’amour, du bon sens et du respect
mutuel. Il s’agit de bannir la haine et la jalousie
pour créer le bonheur pour tous. Il faut dialoguer
dans le sens de la justice et de l’équité.
Par contre s’il faut dialoguer pour négocier,
je ne sais pas trop quel « machin », cela
ne m’intéresse pas. Malheureusement, le Sdf que
nous avons conçu et construit, ce parti qui a
donné à un certain moment beaucoup d’espoirs
à beaucoup des gens est méconnaissable.
A peine je reconnais le Sdf aujourd’hui.
Selon vous qu’est-ce qui est à l’origine
de ce que vous déplorez?
On revient à ce sujet de la fondation et des
principes de base dont je vous parle depuis le
début de cet entretien. On n’a pas construit
un parti qui devait promouvoir des valeurs démocratiques,
ni des vertus cardinales comme la vérité,
l’amour, l’harmonie…Le consensus etc. La nation a besoin
des leaders intègres…(silencieux, il réfléchit
un moment avant de conclure en soupirant). Pour le reste
demandez à ceux qui ont dirigé le parti
; moi je suis parti depuis. Je ne peux pas être
comptable des actions des autres.
Le discours du chef de l’Etat semble faire son lit
dans l’illusion d’un Cameroun qui est un îlot
de paix dans une sous-région de turbulences.
Pensez-vous que l’on puisse parler aujourd’hui au Cameroun
de paix alors qu’il y a un déficit de justice
sociale ?
Pour qu’il y ait la paix, il faut avant tout qu’il y
ait l’équité et la justice. Cette justice
d’entrée de jeu doit exister dans les tribunaux.
Je suis choqué en voyant comment nos tribunaux
sont devenus très corrompus, c’est malheureux.
Or ce sont ces tribunaux qui devraient arbitrer les
litiges entre les individus. Par voie de conséquence,
au palais de justice, les décisions doivent être
justes. Cela contribuerait à la paix. Quand les
gens doutent du serment des magistrats, ne croient plus
à la justice et sont désemparés,
c’est grave. En deuxième lieu il faut la justice
sociale. Elle est aussi un instrument de la paix. Si
nous voulons la paix, il nous faut œuvrer pour qu’il
y ait la justice dans toutes ses formes dans la société.
En faisant une lecture générale du
Cameroun, ne redoutez-vous pas une probable éruption
volcanique, ou pensez-vous que le pays est dans une
situation sécurisante et réconfortante
?
L’erreur que l’homme commet habituellement c’est d’être
complaisant. Il y a quelques années on parlait
de la Côte d’ivoire comme un pays exemplaire.
Je pense qu’il faut que tous nos dirigeants politiques
et tous les citoyens camerounais gardent en mémoire
ce qui se passe en Côte d’Ivoire aujourd’hui.
Je pense aussi qu’ils sont conscients qu’il y a urgence
à renforcer l’harmonie, la justice, l’amour,
le respect mutuel, l’équité dans toutes
les couches de la société afin que puisse
véritablement régner la paix. Tels sont
le prix et le risque à payer.