|
Amara
Essy dresse le bilan de la transition
Entretien mené à Addis-Abeba
Par Marie-Noelle Guichi
Le Messager : Le 3ème Forum Pour le développement de
l’Afrique vient de s’achever. Quel regard jetez-vous sur ses résultats
?
Amara Essy : Ce forum était le bienvenu parce qu’il s’est
tenu à quelques heures du conseil des ministres de l’Oua. J’avais
été chargé par le sommet des chefs d’Etat d’élaborer
les textes des principaux organes de l’Union africaine pour pouvoir la
lancer en Afrique du Sud. Depuis que j’ai pris fonction, nous avons beaucoup
travaillé sur ces textes. Nous avons soumis le projet aux Etats
membres qui les ont soumis eux aussi à leurs experts. Juste à
la fin de ce forum, nous avons envoyé ces textes pour examen aux
ambassadeurs ici et du 12 au 14 mars, ce sera le tour des ministres des
Affaires étrangères de s’en imprégner à l’occasion
de leur conseil. Ce forum a eu l’avantage d’avoir réuni les meilleurs
experts en matière de développement et d’intégration.
Toutes les réflexions qui ont lieu seront d’un apport appréciable
au conseil des ministres.
LM : La société civile a évoqué ses craintes
de voir apparaître une Oua bis avec les organes qui sont entièrement
contrôls par les Chefs d’Etat et leurs ministres. Qu’en pensez-vous
?
AE :Les documents qui ont été élaborés
seront mis à la disposition des ministres. Je pense qu’on doit en
tenir compte. Quelle que soit la compétence des experts, on ne peut
pas aujourd’hui ignorer les souhaits du peuple. Il faut donc qu’on tienne
compte de son opinion. On ne peut pas faire cette union sans le peuple,
sans les jeunes, sans les femmes, sans la société civile.
LM : L’inter -convertibilité des monnaies continue d’être
un frein à l’intégration régionale. Peut-on penser
à une monnaie unique dans l’Union africaine ?
AE: C’est l’objectif final. Quand j’ai parlé avec les responsables
de l’Union européenne, ils m’ont dit qu’à leur début,
ils ne savaient pas où ils allaient. Donc tout est une question
d’évolution. L’idéal de toute union de ce genre est de créer
à terme une monnaie commune. Je pense qu’au niveau de la Cedeao,
nous avons une zone Cfa et que les autres zones sont en train de chercher
à faire en sorte qu’au niveau de cette région nous ayons
une monnaie commune. Je crois que c’est l’exemple qu’il faut suivre pour
faire en sorte qu’un jour nous ayions notre monnaie commune. Mais c’est
une épreuve de longue haleine parce que cela demande d’abord une
convergence de politiques macro-économiques, cela demande une convergence
de politiques budgétaires. Ce sont des processus longs et difficiles,
mais on peut y arriver.
LM : Il a également été constaté une
faiblesse des liens entre l’Oua et les organisations régionales (Sadec,Cedeao,
Eac), comment l’Ua compte-t-elle corriger cette faiblesse
?
AE : Les relations devraient être des relations de symbiose dans
le travail entre l’Oua et les organisations sous - régionales.
Parce que les unions régionales travaillent pour l’intégration
de la sous - région. Pour remédier à ces critiques
nous avons déjà au niveau des organes de l’Union, un mécanisme
de coopération avec les différentes structures sous - régionales
pour coordonner nos actions. En matière de paix et de sécurité,
chaque région a un organe de paix et de sécurité qu’il
faut intégrer à l’organe central de la paix et de la sécurité
en Afrique. Tout cela demande une coordination énorme au niveau
des institutions.
LM : Justement en ce qui concerne les institutions, à quel
niveau en êtes-vous aujourd’hui ?
AE : J’ai élaboré déjà les textes concernant
l’assemblée des chefs d’Etat, le conseil exécutif, le comité
des représentants permanents auprès de l’Union, la Commission
qui va remplacer le secrétariat et qui sera composée d’un
président, d’un vice-président et de commissaires. Tous ces
textes sont déjà prêts. Ils seront donc soumis aux
Etats membres. Parallèlement, je vais mettre sur pied un groupe
d’éminentes personnalités, dix ou onze, qui vont réfléchir
d’une façon permanente sur l’Union africaine. Cela est important
parce que le secrétariat est attelé à des tâches
quotidiennes. Ces dix derniers jours j’étais moi-même en Afrique
du sud, puis en République centrafricaine, en Libye. Aujourd’hui,
toutes les deux heures, je suis en contact avec Madagascar, avec le Burundi
et les Comores.
L M : Pensez-vous qu’il est possible d’envisager une Union africaine
sans qu’une solution définitive soit apportée à toutes
ces guerres ?
AE : Il est difficile d’envisager l’intégration véritable
en Afrique si les armées continuent de se battre à l’intérieur
de certains pays et à travers les différentes Sous-régions.
En ce moment, sept armées africaines sont face à face au
Congo. La moitié des morts de tous les conflits dans le monde vient
de l’Afrique. C’est inacceptable. Il convient de trouver une solution au
problème de paix et de sécurité en Afrique. Mais on
ne peut pas attendre un continent totalement en paix avant d’entamer l’Union.
Je crois qu’il faut aller par étapes. Au fur et à mesure
qu’elle va se développer, elle va créer un espace de liberté
démocratique, un espace de libre circulation des biens et des personnes.
Tout cela contribuera à résoudre les problèmes de
conflits. Parce que si vous avez des intérêts en commun quelque
part, s’il y a un problème vous accepterez de vous asseoir pour
discuter. Certains conflits sont dus à des questions d’espace. Si
nous arrivons à l’intégration, ces problèmes disparaîtront
d’eux-mêmes. Les causes profondes de ces guerres existent, il faut
chercher à les éradiquer. J’ai rencontré par exemple
les rebelles Burundais ce jour (vendredi 8 mars 2002, Ndlr) pour leur expliquer
qu’il ne sert à rien de s’entre-tuer en détruisant toutes
les infrastructures du pays. Car même s’ils finissent par accéder
au pouvoir, ils auront de la peine à reconstruire tout ce qui a
été endommagé. Je les ai priés de se joindre
au processus de paix d’Arusha. Il convient aussi de préciser que
la paix aujourd’hui est régionale. C’est-à-dire que le sort
d’un pays est lié à celui d’un autre. Si on a la paix au
Burundi et la guerre au Rwanda ou au Congo, on n’est pas sorti de l’auberge.
C’est une approche globale qu’il faut suivre
LM : Une solution aux conflits en Afrique peut-elle être trouvée
par les Africains tout seuls lorsqu’on sait que le plus souvent les ficelles
sont tirées de l’extérieur ?
AE :Non ! Tout en reconnaissant que c’est aux dirigeants et aux peuples
africains qu’incombe au premier chef la responsabilité de la paix
et de la sécurité régionale, il est nécessaire
d’admettre l’importance du rôle des acteurs internationaux à
cet égard. Ce que j’ai fini par comprendre depuis ma prise de fonction
à l’Oua c’est qu’aucune solution pacifique ne peut être trouvée
aux conflits en Afrique par les Africains uniquement. Le plus souvent,
les ficelles sont tirées par l’Occident. C’est en Europe ou en Amérique
que se trouvent les seigneurs de la guerre, qui alimentent nos conflits.
Cela rend encore plus difficiles les solutions. Cependant, nous devons
comprendre qu’une fin aux affrontements est indispensable pour le développement
de l’Afrique. Il faut que les uns et les autres en prennent conscience
et cessent d’être manipulés par l’Occident.
LM : Aujourd’hui il existe en Afrique une prolifération de
systèmes de règlement de conflits qui se chevauchent pratiquement.
Comment l’Union africaine entend-elle les coordonner ?
AE : Il existe en Afrique de nombreux programmes tels que le programme Acri, l’Opération
Recam, etc. Certains pays africains ont accepté
ces initiatives là. Tandis que d’autres les ont rejetées.
Ce qui est sûr c’est que ces programmes ont des aspects positifs.
Mais ce que j’entrevois c’est qu’au niveau de l’Ua on mette sur place un
état - major des forces de maintien de la paix pour l’Afrique en
se basant sur les contingents de toutes les régions. Cela permettra
de coordonner toutes les opérations de maintien de la paix au niveau
de l’Afrique. On a l’Ecomog au niveau de la Cedeao, d’autres mécanismes
en Afrique de l’Est. Il faut qu’on puisse coordonner tout cela. Cela demande
une structure bien organisée et l’autre question qu’il faudra se
poser c’est comment financer cette structure. Il n’y a rien de plus cher
que l’entretien d’une force de maintien de la paix. Les 6% du budget de
l’Oua sont en ce moment affectés au maintien de la paix. Cela fait
un million six cent mille dollars. Le tout petit Comores a déjà
absorbé à lui tout seul deux millions de dollars, rien que
pour la prise en charge des observateurs qu’on y envoie.
LM : Quelles seront les sources de financement du fonctionnement
de l’Union africaine ?
AE: Je pense que nous allons créer un groupe de travail qui
va se pencher sur la mobilisation des ressources de l’Union africaine.
Ce groupe travaillera sur tous les aspects. Comment est-ce qu’on peut vraiment
générer les nouvelles ressources autres que les contributions
des Etats pour financer les activités de l’Union africaine ? Il
y a plusieurs possibilités d’y arriver. Quand j’étais récemment
en Afrique du sud, j’ai rencontré les entreprises et je leur dis
ceci : écoutez, si l’Union africaine marche, c’est vous qui allez
en profiter, donc aidez-nous à la financer. Elles ne sont pas réticentes
à ce sujet. Donc, en fin de compte, je pense qu’il faut structurer
toutes ces démarches. On peut même envisager le prélèvement
d’un certain taux sur les taxes au niveau des échanges commerciaux
entre l’Union et les autres pays. Il y a beaucoup de possibilités
à explorer.
LM : Aucun des cinq chefs d’Etat invités à ce forum
n’est venu. N’ y a-t-il pas là un signe que l’Union ne les intéresse
pas véritablement ?
AE : Je ne le pense pas parce que c’est une coïncidence malheureuse
des calendriers. Les chefs d’Etat avaient décidé d’y participer.
Malheureu-sement avec ce qui s’est passé le 11 septembre, le sommet
du Common-wealth, initialement prévu en novembre a été
reporté à la période du forum. D’autres rencontres
se tenaient au même moment.
LM : Ils avaient un choix à faire, et ils l’ont fait au détriment
du forum.
AE : Il y avait un choix à faire. C’est vrai. Mais là-bas
il y avait des projets concrets à prendre. Et puis tout se passait
le même jour. Moi, j’ai dû ouvrir le forum ici et m’envoler
pour le sommet de Syrte. Il y a eu beaucoup de circonstances malheureuses
qui ont empêché les chefs d’Etat invités d’être
là. Ils avaient des intérêts très importants
à défendre à ces sommets.
LM : M. le Secrétaire général, l’Oua semble
prendre position pour le président Didier Ratsiraka dans le conflit
interne malgache.
AE : L’Oua en réalité, soutient la légalité.
Elle ne soutient pas un quelconque protagoniste dans cette crise. Il y
a une constitution qui régit Madagascar depuis longtemps. Nous travaillons
sur les bases de cette constitution.
LM : Est-ce à dire que l’Oua ne reconnaîtra pas le gouvernement
de Marc Ravalomanana installé à Antananarivo ?
AE : Si ce gouvernement n’est pas installé selon les règles
constitutionnelles, cela pose des problèmes. Car quelle que soit
la légitimité d’un pouvoir, il faut qu’il y ait la légalité.
On ne peut juger les pays qu’avec leur constitution qu’ils ont adoptée
eux-mêmes. C’est cela le principe. Si on veut rentrer dans
les considérations, il n’y aura plus de critère d’appréciation.
Le président qui était là a été élu
démocratiquement. C’est à travers le processus électoral
qu’il faut voir qu’est ce qui est fait et qu’est-ce qui reste à
faire. Quand les gens disent que la Haute cour constitutionnelle est favorable
au président sortant, c’est vrai peut-être. Mais la réalité
c’est que la constitution prévoit que trois membres de la Haute
cour sont choisis par le président, deux par le président
du Sénat, deux par le président de l’Assemblée nationale
et deux par le Conseil de la magistrature. Si le sénat est d’obédience
présidentielle, c’est vrai que la décision de la cour peut
être favorable au président. Mais ça c’est la constitution
qui l’a prévu.
LM : Ne craignez-vous pas que l’on qualifie d’ingérences dans
les affaires intérieures des Etats l’intervention de l’Ua dans les
conflits internes?
AE : Pour ce problème, il faut voir sous quel angle il se présente
aujourd’hui. Regardez le cas du Zimbabwe. Les gens se battent pour ne pas
qu’il y ait sanction, tout simplement parce que ce pays ne sera pas
le seul perdant s’il y a sanction. C’est toute la sous - région.
Tous les produits du Zimbabwe viennent du port du Mozambique. C’est le
cas de la Côte d’Ivoire qui ne doit pas rester indifférente
devant le problème du Liberia. Elle a eu pendant un moment 400.000
réfugiés.
LM : Justement, on n’entend pas assez l’Oua dans la crise libérienne.
Qu’est-ce qui justifie ce silence ?
AE : La réalité est que si on veut s’occuper de tout,
on ne fera rien. Il y a la Cedeao qui est sur place. J’ai d’ailleurs fait
venir le secrétaire général avec qui j’ai discuté
sur le sujet. Il faut que la sous - région essaie de régler
les problèmes internes à elle, quitte à ce qu’on
vienne en appui. On ne peut pas tout faire.
|