Dir. de Publication - Publisher
: Pius NJAWE
Douala, Cameroun
A Weekly
Electronic Publication of the GMM Group - Hebdo
electronique publié par le groupe GMM
Bangoup
Sylvie :
"La femme
est ingénieur de nature" Réalisée
par Marie-Noëlle Guichi
L'Ecole nationale supérieure
des travaux publics (Enspt) a procédé
le 19 décembre 2002 à la remise des diplômes
à plus de deux cents étudiants de Génie-civil,
Génie rural ou en management; arrivés
en fin de formation. Parmi ces techniciens, ingénieurs
et ingénieurs-managers, se trouve une jeune femme
qui a pratiquement glané tous les prix réservés
aux meilleurs de chaque promotion. Il s'agit de madame
Bangoup Sylvie, épouse Tchékoulong. Au
total, cinq distinctions honorifiques qu'elle a réussi
à arracher au terme d'une formation généralement
considérée comme domaine réservé
au sexe fort, à la gent masculine : prix spécial
du président de la République au meilleur
étudiant de chaque cycle de formation initiale
à l'Enstp; prix spécial du Premier ministre
chef du gouvernement au meilleur étudiant du
cycle des ingénieurs des travaux, prix spécial
de la première dame de la République,
Mme Chantal Biya au meilleur étudiant de sexe
féminin de l'Enstp de chaque cycle; prix spécial
du ministre des Travaux publics au major de la 18e promotion
des ingénieurs des travaux du génie civil
et enfin, prix spécial du "Publics works ladies
association", (Pwla) aux meilleurs étudiants
de sexe féminin de différentes promotions
pour l'année 2001.
Hissée au-dessus de ses camarades de promotion,
il n'en fallait pas plus pour cette jeune femme de 33
ans, moulée à la stature d'ingénieur
rompue au génie civil pour susciter l'admiration
de tous, membres du gouvernement, représentants
diplomatiques, responsables de l'Enstp, parents, amis
et autres curieux venus nombreux assister à la
cérémonie du 19 décembre au Palais
des congrès de Yaoundé.
Le Messager a eu le privilège d'arracher quelques
mots à cette jeune mère de… 4 enfants
qui, ce jour-là, était sollicitée
de toute part. Elle parle ici des problèmes que
connaît l'Enstp aujourd'hui; lève un pan
de voile sur ce qui l'aura finalement décidée
à embrasser cette carrière de "mécanicien",
etc. Lisez plutôt!
Quel est le sentiment qui vous anime à l'issue
d'une formation couronnée d'un tel succès?
C'est un sentiment de fierté qui m'habite en
ce moment. Les mots me manquent pour exprimer exactement
ce que je ressens. Mais j'aimerais préciser que
le fait pour moi de glaner tant de prix n'était
pas véritablement une surprise. Je suis une travailleuse
et, je savais que je pouvais être la meilleure
de ma promotion. Le résultat définitif
à la fin de la formation est la somme des résultats
enregistrés pendant les trois années d'étude.
J'ai occupé le troisième rang en première
année. En deuxième année j'ai redoublé
d'ardeur au travail et je me suis hissée au premier
rang que j'ai gardé jusqu'à la fin de
ma formation.
Une femme ingénieur des travaux, c'est assez
rare. Peut-on entrer dans les secrets de ce qui vous
a amenée à embrasser cette profession
dite pour hommes?
Lorsque j'avais environ huit ans, je me suis retrouvée
sur le pont du Wouri avec mon tuteur. Là, j'ai
rencontré une Italienne qui conduisait une Tractopelle,
qu'on appeler communément poclain. Cela m'a beaucoup
marquée. Je me suis dit, si une femme réussit
à conduire ce genre d'engin, pourquoi pas moi?
Au fond de moi, j'ai pris la décision de devenir
plus tard ingénieur des ponts et chaussées.
J'ai continué mes études primaires et
secondaires normalement. Lorsque j'ai obtenu le Bepc,
j'ai immédiatement embrassé la filière
F4 qui s'est soldée par l'obtention d'un baccalauréat
F4 en 1989. Au Probatoire déjà, j'étais
major nationale. Après mon bac donc, je me suis
lancée dans un interminable cycle de concours
qui s'achevait toujours mal. J'ai plusieurs fois été
admissible à de nombreux concours, y compris
celui de l'Ecole nationale supérieure des travaux
publics. Mais je n'avais toujours pas la chance de réussir.
C'est finalement en 1999, soit dix ans après
mon baccalauréat que j'ai été reçue
major à l'entrée de cette école.
C'était le début de la réalisation
d'un rêve caressé depuis l'enfance.
Les étudiants de l'Enstp seraient formés
dans de très mauvaises conditions. Etes-vous
sûre, au sortir de cette école, d'être
capable d'affronter le marché de l'emploi?
L'Enstp connaît d'énormes problèmes
d'infrastructures. Pendant la formation il n'est pas
toujours évident pour un étudiant de mettre
en pratique les connaissances théoriques acquises,
faute parfois de véhicule devant permettre d'aller
sur le terrain. Les deux véhicules à la
disposition de tous les étudiants de l'école
sont très souvent en panne. Pour certains voyages
d'études, nous étions confrontés
aux lourdeurs administratives avec un grand retard.
Les enseignants de leur côté font face
aux retards de salaire, voire aux arriérés
qui les démobilisent parfois. Les étudiants
se trouvent alors obligés de se plier en quatre
pour que les enseignants, très souvent en grève
reviennent leur dispenser les cours. Heureusement, malgré
leurs mauvaises conditions de vie et de travail, ils
avaient beaucoup d'amour pour nous, étudiants,
et ils se battaient pour faire quelque chose pour nous.
Dans le domaine des technologies de l'information et
de la communication, nous avons également rencontré
de nombreuses difficultés. Il y avait quelques
ordinateurs seulement pour une pléthore d'étudiants.
Les petites notions que nous avons eues en informatique
sont très insignifiantes. Ç'aurait été
mieux si chaque étudiant pouvait se retrouver
devant son ordinateur; ou alors deux étudiants
par ordinateur dans le pire des cas.
Sur le plan physique l'Enstp affiche l'image d'une
école primaire en ruine. Cela ne reflète-t-il
pas la qualité des enseignements qui y sont dispensés?
C'est vrai que les locaux de l'Enstp laissent à
désirer. Les bâtiments sont dans un état
de délabrement avancé. La cours de l'école
est à la merci des badauds qui y jouent à
tout moment. Les portes se ferment à peine. Les
toilettes sont mal entretenues… Bref, lorsqu'on regarde
cette école, on peut douter de la valeur de l'étudiant
qui y sort. Pourtant si on avait des structures qui
reflètent l'image du titre d'ingénieur
ou technicien supérieur des travaux publics,
je crois que ça devrait désillusionner
certains sceptiques.
Pour une femme, n'est-ce pas compliqué de
devoir concilier la vie conjugale avec une vie d'ingénieur
qui suppose beaucoup de disponibilité et de rigueur
dans le travail?
Ce n'est pas très facile, mais c'est possible.
Je crois que j'ai eu à côté de moi
quelqu'un de merveilleux. Mon mari, monsieur Tchékoulong
Aloïs, permettez que je vous donne son nom entièrement,
a fait pour moi ce que beaucoup d'hommes ne feraient
pas : accepter de jouer le rôle de baby siter,
m'aider dans certaines tâches ménagères
et surtout de m'encourager comme il pouvait. Il me disait
tout le temps "ma chérie, je sais que tu as des
capacités, et tu peux réussir. Je suis
prêt à mettre tout ce qu'il faut comme
moyens à ta disposition pour que tu parviennes
à de bons résultats". J'ai suivi ses conseils
et c'est cela qui a fait de moi l'ingénieur que
je suis aujourd'hui.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles qui
voudraient aborder cette carrière?
Je leur dirais qu'il n'y a pas de métier réservé
aux hommes. C'est vrai que les femmes ont peut-être
un peu moins de force physique, mais elles ont une certaine
capacité intellectuelle. Je ne voudrais pas écorcher
les hommes en le disant, mais je suis convaincu que
les femmes sont parfois au-dessus d'eux sur le plan
de l'intelligence. La femme par nature est déjà
ingénieur. Elle est par nature un peu architecte.
Quand l'homme achète un meuble, si la femme ne
vient pas disposer cela d'une certaine façon,
cela reflétera difficilement ce qu'il désire.
Elle y met toujours une finesse que l'homme ne possède
pas. Toutes les femmes ont ce don-là. C'est vrai
que je suis peut-être un cas exceptionnel dans
le domaine de l'ingénierie des travaux, mais
je constitue un exemple qui devrait permettre à
mes jeunes soeurs d'y croire. Encore que des femmes
m'ont précédée dans cette école.
Et, j'ai obtenu mon diplôme avec d'autres femmes
encore dans ma promotion. Elles n'ont pas seulement
eu la chance comme moi, de se hisser aux rangs des majors.
Au sortir de cette école, quelle expertise êtes-vous
prête à vendre aux patrons d'entreprises
qui pourraient venir vers vous?
Je suis capable aujourd'hui d'affronter n'importe quel
travail dans le domaine du génie civil. Que ce
soit en ponts, en routes ou en bâtiments, je m'en
sortirai.
Avez-vous déjà des sollicitations?
A la fin de mon stage en troisième année
de formation, j'ai eu des sollicitations pour des travaux
dans le Nord-Cameroun. Ne voulant pas être loin
de ma famille que j'ai abandonnée pendant presque
trois ans, je n'ai pas répondu à l'appel.
Espérant trouver mieux dans la province de l'Ouest
où est basée ma famille, Ça ne
me gênerait pas que je trouve un emploi dans le
Grand-Sud en général. Pour le moment,
j'exerce comme assistante technique à la communauté
urbaine de Bafous-sam. Mais je ne peux pas considérer
cela comme un emploi. Comme le ministre nous a promis
l'intégration, nous attendons que les choses
se réalisent. D'après les dires, le ministre
Ambassa Zang serait très ambitieux et même
travailleur. Je crois qu'il a besoin des gens qualifiées
pour atteindre ses objectifs. Et je ne doute pas qu'il
ferai appel à nous. J'y crois fermement.
Peut-on avoir une idée concrète des
cinq prix que vous avez remportés?
Ce sont des prix qui nous sont remis avec une certaine
discrétion depuis l'école. Je ne sais
trop pourquoi. Il se dit que puisque cela passe entre
plusieurs mains, chacun se sert avant que le destinataire
final reçoive le paquet. Seulement, ce qui compte
pour moi ce n'est pas le montant du prix, mais le geste,
le fait d'avoir pensé à récompenser
le mérite.
En tant qu'ingénieur, celui-là même
qui crée, que comptez-vous faire de votre carrière?
Je suis de ceux qui aiment faire des recherches; qui
aiment maîtriser; discuter, avancer des propos
quand ils savent de quoi ils parlent. Si aujourd'hui
il m'était donné d'avoir des fonds propres,
je créerait ma propre entreprise et je ferai
beaucoup de choses. Mais compte tenu des moyens limités,
nous sommes quelque peu attirés par les intégrations.
La mise sur pied d'une Pme dans les métiers du
génie serait l'idéal.