Dir. de Publication - Publisher : Pius NJAWE
Douala, Cameroun
A Weekly Electronic Publication of the GMM Group - Hebdo electronique publié par le groupe GMM

Côte d’Ivoire

Entre putsch et règlements de comptes
Marlyse SIBATCHEU


Près de 300 morts en 24 heures. Une tentative de coup d’Etat sans visage. Questions pour comprendre le jeudi sanglant au pays d’Houphouët.



1-S’agit-il d’un coup d’Etat manqué?

La situation sans précédent de crise dans laquelle se trouve la Côte d’Ivoire a pratiquement reçu toutes les dénominations. Tantôt considérée comme “mutinerie” puis “tentative de coup d’Etat”, elle est désormais qualifiée de “terrorisme international” par le président ivoirien Laurent Gbagbo dont le gouvernement parle même d’un “11 septembre ivoirien” en pointant du doigt “un Etat voyou de la sous-région” qui entretiendrait des “forces du mal” au pays d’Houphouët-Boigny. Après les premiers coups de feu tirés à Abidjan, le gouvernement ivoirien a pourtant cru avoir affaire à un mouvement de mécontentement d’un groupe de militaires qui étaient sur le point d’être démobilisés.

Depuis la fameuse mutinerie du 24 décembre 1999 qui s’était muée en coup d’Etat, ce type de mouvement de colère est désormais coutumier en Côte d’Ivoire. Ici, lorsque les gendarmes veulent bénéficier des mêmes avantages octroyés aux policiers, ils occupent la rue. Et vice-versa. Le gouvernement de Pascal Affi Nguessan identifie donc le mouvement comme une petite mutinerie de 750 militaires intégrés dans l’armée deux ans auparavant, sous le règne du général Gueï et sur le point d’être démobilisés. Le président Gbagbo qui se trouve en visite officielle en Italie annonce même qu’il va poursuivre sa visite. Mais les insurgés sont trop bien organisés pour n’être que des mutins revendiquant leur réintégration dans l’armée. Ils ont en effet pris le soin d’attaquer les domiciles des ministres clés du régime Gbagbo, dont le ministre de la Défense Moïse Lida Kouassi -dont l’épouse sera enlevée et torturée -et le ministre de l’Intérieur et de la décentralisation -qui trouvera la mort dans l’attaque- mais aussi le chef d’état-major des armées, le général Mathias Doué. Si les insurgés avaient voulu neutraliser le régime en l’absence du président, ils n’auraient pas procédé autrement. Mieux, ils attaquent simultanément sur plusieurs fronts: l’école de gendarmerie d’Abidjan, le camp de gendarmerie d’Agban, mais aussi, Bouaké la deuxième ville du pays située à 400 km d’Abidjan et Khorogo la principale ville du Nord. Ces attaques multiples à des kilomètres de distance n’ont -elles été menées que par quelques centaines de mutins sans l’apport de fractions militaires ou civiles? Le caporal Alexis Kouadio, l’un des porte-paroles du mouvement reconnaît en tout cas que des officiers les ont aidés à “élaborer les plans”. Difficile dès lors de ne pas croire à une tentative de destabilisation des institutions ivoiriennes.

2- Qui est derrière le coup?

Qui donc a pu organiser cette tentative de coup d’Etat bien préparée, mais sans chef apparent? Le régime de Laurent Gbagbo n’a pas hésité à pointer Robert Gueï du doigt. Auteur du coup d’Etat de décembre 1999 et chef de la junte militaire jusqu’en octobre 2000, Robert Gueï n’a jamais pardonné à Laurent Gbagbo de lui avoir soufflé le fauteuil de Houphouët-Boigny. Une semaine avant le jeudi sanglant, l’ancien homme fort du pays rompait même avec fracas l’alliance de son parti l’UDPCI avec le FPI, en critiquant au passage Laurent Gbagbo comme personne ne l’avait fait jusque-là. Mais rien, absolument rien ne prouve que Robert Gueï qui a été retrouvé mort dans une rue d’Abidjan ait participé à la préparation du coup de force. Les insurgés qui assurent avoir reçu l’aide de certains officiers ne reconnaissent pas en effet l’implication de l’ex-patron de la junte dans le coup du jeudi 19 septembre.

Le quotidien “Notre Voie”, proche du parti au pouvoir le FPI, a également tenté d’impliquer l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara dans ce coup de force. “La folie meurtière de Gueï et ADO”, titrait-il samedi. Le leader du RDR a naturellement rejeté ces accusations en bloc. Reste que les antagonismes se sont profondément militarisés en Côte d’Ivoire ces dernières années. Il n’y a plus d’armée ivoirienne mais des factions militaires concurrentes correspondant aux différentes forces politiques qui se battent pour le contrôle du pouvoir en Côte d’Ivoire. “La militarisation des antagonismes politiques et autres a connu son origine pendant le régime du président Henri Konan Bédié - l’armement des milices autochtones pour combattre les allogènes -, a continué sous le régime du général Gueï - la création des commandos politico-militaires-, a connu un triste sommet de déchéance dans le cas du charnier de Youpougon et s’est généralisée dans la politique de sécurité à outrance de Moïse Lida Kouassi et de Emile Boga Doudou sous le président Laurent Gbagbo”, explique l’ADDHD (Association des défenses des droits de l’homme et pour la démocratie en Afrique). Dans ces conditions, n’importe quel homme politique qui y avait intérêt aurait pu être derrière le jeudi sanglant.

Peut-il également y avoir une main étrangère dans ce coup de force? Le gouvernement ivoirien le croit dur comme fer. Laurent Gbagbo en tête, accuse les insurgés d’avoir des “armes lourdes, nouvelles pour la plupart, dont ne dispose pas notre armée. Des armes utilisées dans les armées étrangères”. Alassane Ouattara ne rejette pas non plus cette hypothèse allant même jusqu’à déclarer: “ce qui s’est passé n’est pas ivoirien”. Mais “l’Etat voyou” dont parlent les autorités ivoiriennes serait moins le Burkina - Faso que le Libéria. Un homme d’affaires français coincé à Bouaké a en effet certifié à l’Afp avoir vu et entendu des mercenaires libériens. “C’est plein d’anglophones. Il y a beaucoup de mercenaires. Je les ai vus: balafrés et qui parlent anglais. Des Libériens, aucun doute là-dessus”, a-t-il notamment déclaré.

3-Gueï a-t-il été exécuté?

Robert Gueï n’est plus. Accusé par le gouvernement d’être derrière le coup de force, le général à la retraite a été tué dans le jeudi sanglant. Son corps a été retrouvé dans une rue d’Abidjan. Son épouse Rose Doudou et son aide de camp le capitaine Fabien Coulibally ont également été tués. La télévision ivoirienne a montré quelques images de la dépouille de l’ex-chef de la junte, gisant par terre, une balle dans la tête. A en croire les autorités ivoiriennes, Robert Gueï a trouvé la mort alors qu’il se rendait au siège de la télévision pour se proclamer chef de l’Etat. Et de préciser que “des gendarmes loyalistes ont tiré sur son véhicule quand son chauffeur a refusé de s’arrêter à un barrage routier dans le centre d’Abidjan”. Mais il est difficile de croire qu’un général qui coordonne un coup d’Etat et qui s’apprête à se rendre à la télévision pour faire une déclaration, ne prend la peine de ne se vêtir que d’un T-shirt et pantalon de survêtement. De plus, comment son épouse a-t-elle était tuée? Se rendait-elle aussi à la télévision pour se proclamer première dame de Côte d’Ivoire?

Tout naturellement, les proches du général tué contestent la version officielle sur sa mort. Pour eux, Robert Gueï a été “assassiné” de manière préméditée. La mère du capitaine Fabien Coulibally assure même que le général, sa garde et son épouse ont été tués “par des militaires peu après 11 heures à la résidence de Gueï. Ensuite, les gardes de Gueï ont été déshabillés et leurs corps ont été transportés et abandonnés dans différents quartiers de la ville”. Selon les proches de l’ex-chef de la junte, le général était en train de prendre son petit déjeuner chez lui lorsqu’il a reçu un coup de fil d’un proche le prévenant d’un danger imminent et lui conseillant de quitter rapidement les lieux. Mais il était bien trop tard, sa maison étant déjà encerclée.

Difficile en tout cas de ne pas croire que l’armée n’a pas tiré profit du coup de force pour éliminer un homme devenu encombrant. En se réfugiant l’un à l’ambassade de France et l’autre à l’ambassade du Canada, Alassane Ouattara et l’ancien président Henri Konan Bédié ont sans doute craint eux aussi de subir le même sort.


copyrights messager@wagne.net

BACK TO MESSAGER