Dir. de Publication - Publisher : Pius NJAWE
Douala, Cameroun
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CAMEROUN

L’Editorial de Pius N. NJAWÉ

Indépendance

Ni John Fru Ndi et le Social Democratic Front (Sdf) qui poursuivent Pius N. Njawé en justice, cela ressemble à une plaisanterie de mauvais goût. Et pourtant c’est bel et bien le cas depuis la semaine dernière, lorsqu’une citation directe nous a été servie, à notre collaborateur Jean-François Channon et à moi-même, à la requête du Chairman, de Me Mbami et du Sdf, pour comparaître devant le tribunal correctionnel de Yaoundé le 17 octobre prochain, pour « injure, fausses nouvelles, diffamation et dénonciation calomnieuse ».


Notre crime ? Avoir ouvert nos colonnes à un membre dissident du Sdf, Sani Alhadji que l’on ne présente plus. Comme nous le faisons depuis 22 ans pour tous ceux qui ont quelque chose à apporter dans le nécessaire débat politique qui, même s’il s’est vite enlisé, a tout au moins permis de décanter la situation politique et d’en clarifier le jeu dans notre pays. John Fru Ndi et son parti nous reprochent exactement d’avoir diffusé dans l’une de nos récentes éditions, une interview de Sani Alhadji sans « vérifier » la véracité des propos de celui-ci. Taduction : aucun autre Camerounais en dehors du Chairman ne devrait avoir accès aux colonnes des journaux, surtout s’il est un dissident de son parti. Il est tout de même incompréhensible, voire inadmissible que John Fru et ses acolytes, qui mieux que quiconque, bénéficient de la tribune qu’offre Le Messager depuis déjà douze ans pour exprimer leurs opinions, nous reprochent aujourd’hui, au point de nous citer en justice, d’ouvrir ce même espace à un autre Camerounais, qui oserait apporter la contradiction au sein du Sdf.

Le prétexte pris, à savoir la non vérification par nos soins des propos de Sani Alhadji, nous paraît d’autant plus fallacieux que nous n’avons jamais demandé à Fru Ndi ni à quelqu’un d’autre, parce que cela ne correspond à aucune exigence professionnelle, de fournir les preuves de ses allégations dans une interview qu’il nous aurait accordée. Parce qu’il y a, en effet, une différence entre une interview et un article ou un commentaire de journaliste, lesquels impliquent une investigation préalable assortie de preuves irréfutables. Que donc Fru Ndi nous dise si une seule fois nous avons exigé de lui des preuves, ou si nous avons un jour différé la publication d’une de ses interviewes, pour vérifier préalablement auprès de Biya ou de ses collaborateurs la véracité des accusations, gravissimes jusqu’à un passé récent, qu’il portait contre le locataire d’Etoudi et son régime.

La vérité, c’est que le président du Social Democratic Front et son parti supportent mal la liberté de ton qui est la nôtre, dans un contexte politique où tous ceux qui ne sont pas d’accord avec soi sont contre soi. La cabale contre Le Messager et ses dirigeants a commencé en effet au sein du Sdf depuis la fameuse affaire de « petits partis » il y a quelques années, pour s’aggraver avec les négociations nocturnes entreprises entre le Rdpc et ce parti au lendemain de l’élection présidentielle d’octobre 1997, lesquelles négociations furent dénoncées par notre journal qui avait surpris les représentants des deux camps en pleine messe basse dans une église de Yaoundé à l’heure de Nicodème. La boucle a ainsi été bouclée avec la condamnation, par Le Messager, de la gestion catastrophique, voire maffieuse, que le Sdf a faite de la mascarade électorale du 30 juin dernier ; on n’a pas du tout apprécié, dans l’entourage du “Chairman”, nos vives critiques sur les positions et les tergiversations du parti dans des situations qui commandaient à notre sens, et dans l’intérêt supérieur du peuple camerounais, une fermeté à nulle autre pareille. La menace d’un procès fusait donc déjà dans l’air, bien avant l’interview de Sani Alhadji, et Me Mbami s’était même permis de nous la brandir au cours d’une discussion.

Comme Paul Biya qui a souvent cru devoir s’accrocher sur des broutilles pour se venger de nos « crimes majeurs », Fru Ndi semble avoir trouvé en l’interview de Sani un beau subterfuge pour fustiger les crimes de lèse-leader de “l’opposition” (!) que nous aurions souvent commis à son endroit, sans doute en raison du caractère juridiquement inattaquable de nos informations.

Revoici donc Le Messager devant la barre ; non plus poursuivi par le pouvoir et/ou ses suppôts officiels et officieux, mais par un parti politique jusque-là considéré par de nombreux Camerounais comme porteur de leurs espérances pour une société de libertés, de démocratie et de transparence. Revoici Le Messager renouant avec le prétoire, poursuivi par des individus qui, parce qu’ils tutoient désormais le diable ou dînent avec lui, semblent avoir oublié trop vite celui qui les a sortis du néant pour en faire des roitelets. Et si c’est Biya qui, incapable de nous réduire au silence malgré deux décennies de répression infructueuse, avait fini par trouver en Fru Ndi et le Sdf des alliés pour accomplir cette sale besogne ? Simple hypothèse d’école, simple spéculation de journaliste… D’autant qu’il ne s’agit nullement de prétendre que nous sommes à l’abri de poursuites de la part de tout citoyen qui se sentirait abusé par nous ; mais de grâce, que l’on attende au moins de nous prendre pour des délits que nous aurions commis. Encore que dans le cas d’espèce, il est à craindre, pour nos adversaires, que le procès qui s’ouvre le 17 octobre s’arrête au niveau de la procédure…
En effet, la citation directe à nous servie comporte tellement d’incongruités juridiques qu’aucun juge sérieux ne saurait statuer valablement sur la base d’un tel acte. Deux exemples : dans leur hargne à broyer du Njawé ou du Channon, Fru Ndi et Cie ont oublié de citer dans l’acte d’accusation le support du délit qui est et reste Le Messager qu’ils auraient dû poursuivre en lieux et places des deux journalistes, comme civilement responsable des faits de Sani Alhadji ; en matière de délit de presse, la double qualification des faits n’est pas admise ; un fait ne saurait donc être à la fois injurieux et diffamatoire. Ces nuances juridiques que nous avons glânées à force d’être traînés en justice pour délits de presse ont certainement échappé aux « brillants » conseils du SDF à qui nous recommandons vivement la révision de leur copie, faute de quoi ils risquent de voir leur plainte rejetée pour vice de procédure. Ils ont tout le temps pour cela, le délai de prescription en cette matière étant de … 3 ans !

En tout état de cause, qu’ils se le tiennent pour dit : d’où qu’ils viennent, mille procès ne nous feront pas peur, mille condamnations ne nous feront pas taire. Si celui que vient d’intenter contre nous le Sdf et ses dirigeants est une honte pour ce parti qui se veut démocratique en ignorant les principes démocratiques au nombre desquels la tolérance et la transparence, il a au moins un mérite : celui d’apporter un cinglant démenti à tous ceux, heureusement moins nombreux, qui continuent à prétendre que Le Messager est un « journal proche d’une certaine opposition radicale incarnée par le Sdf et des lobbies qui la soutiennent » (dixit François Soudan). C’est une preuve, s’il en était encore besoin, que Le Messager est et demeure sinon le seul, du moins l’un des trop rares journaux indépendants que compte ce pays. Cela nous honore. Et nous rassure quant à nos choix éditoriaux.


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