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Douala, Cameroun
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Jean-Paul Ngoupandé, ancien Premier ministre Rca
L’Afrique sans la France est viable
Rassemblés par Noé Djebet Massoussi

Nous ouvrons cette nouvelle tribune avec Jean-Paul Ngoupandé. Plus connu comme ancien Premier ministre, chef du gouvernement de transition de la République centrafricaine pendant près de 7 mois, et pourtant le quinquagenaire a cependant une riche carrière d’universitaire et de diplomatique. Président du parti de l’unité nationale (Pun) en Rca, il est actuellement député à l’Assemblée nationale de son pays. Observateur et acteur de la scène politique, il a longtemps scruté le ciel de l’Afrique et de la France et en donne la quintessence dans “l’Afrique sans la France” paru chez Albin Michel. Deux tendances se dégagent de cette réflexion. “Vue d’Afrique, la France, l’ancienne protectrice, a trahi. Elle a lâché ses amis. Vue de Paris, c’est l’Afrique qui a déçu l’espoir placé en elle”. Un dilemme auquel s’interpose Jean-Paul Ngoupandé que nous avons rencontré.

Sur la RCA

J’étais tapi quelque part dans un quartier de Bangui alors qu’une tentative avortée de coup d’Etat militaire, qui s’est déroulée dans la nuit du 27 au 28 mai 2001 et qui a été revendiquée par l’ancien président de la République, le général André Kolingba, a déclenché une réaction virulente de celui qui a failli en être la victime, l’actuel numéro un centrafricain, Ange-Félix Patassé. La garde présidentielle, appuyée par les élément loyalistes de l’armée centrafricaine bombarde au mortier et au lance-roquettes les quartiers supposés abriter les rebelles.

Les dégâts humains et matériels sont énormes. Des exécutions sommaires et des règlements de comptes dans les quartiers ajoutent à l’horreur des violences.

Ainsi donc, quatre ans après les mutineries de 1996 et 1997, qui ont mis à mal le pays de Barthémémy Boganda, et qui ont nécessité l’intervention militaire de la France, puis de l’Afrique francophone et enfin de l’Onu, la Centrafrique replonge dans le chaos, victime de la logique de haine tribale dans laquelle elle est enfermée, depuis vingt ans. Le 3 mars 1982, Ange Patassé, président du Mouvement de libération du peuple centrafricain (Mlpc), principal parti d’opposition à l’époque, est accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat contre le régime du général Kolingba: il est contraint à l’exil au Togo, où il demeurera jusqu’en octobre 1992. A Bangui ses maisons et celles de ses proches sont dynamitées. De l’extérieur, il suscite une guérilla dans le Nord, à la frontière du Tchad. La riposte du régime du général Kolingba n’est pas tendre : des villages sont brûlés, rasés dans la région de Markounda et de Paoua.

A l’occasion du retour au multipartisme, Ange Patassé peut revenir d’exil en 1992. Il gagne les élections pluralistes de 1993. Kolingba, président en exercice ayant organisé ces élections, n’arrive qu’en quatrième position. On le croit alors politiquement fini. Comment a-t-il pu remonter la pente au point de redevenir la challenger du président Patassé en 1999?

La France n’est pas du reste. Elle est sur la sellette à Bangui, accusée d’être derrière le coup d’Etat manqué de l’ancien président Kolingba. On a retrouvé au domicile de ce dernier, après sa fuite, des caisses d’armes et de munitions fournies par Paris et destinées, selon les étiquettes, à la gendarmerie nationale. La résidence de l’ambassadeur de France étant proche de cette de l’ancien chef d’Etat, sur les bords de l’Oubangui, les autorités ont vite établi la relation.

Du pouvoir à l’opposition

Le Premier ministère, c’est un poste très difficile. Parce qu’un Premier ministre joue essentiellement le rôle de lampiste. Et puis lorsque c’est terminé on vous dit au revoir. Ce n’est pas un poste très gai.

Je suis en quête d’une autre expérience à travers un tel parcours qui me permet d’avoir un regard sur diverses facettes de la réalité.

Je pense que cela m’a été très utile de commencer par une carrière universitaire, et d’être appelé dans le gouvernement avec son volet diplomatique. Lorsqu’on se retrouve ensuite dans l’opposition, on sait de quoi on parle; ce qu’on critique et ce qu’on ne doit pas critiquer parce qu’on sait plus ou moins le pourquoi et le comment de plusieurs choses qui arrivent ou qui n’arrivent pas.

A mon avis, c’est un parcours normal comme on en trouve souvent. Il n’y a rien de bizarre. Le seul intérêt, c’est qu’on parvienne à accumuler une certaine expérience qui soit profitable dans la gestion des hommes.

Des relations France-Afrique

Les relations franco-africaines, c’était d’abord une certaine complicité entre des élites formées dans le même moule intellectuel: l’université française. Jusqu’à la fin des années soixante, l’essentiel des diplômés africains de niveau universitaire était formé en France.

Ce flux était l’occasion d’un double brassage : d’une part, la rencontre des futures élites dirigeantes d’Afrique francophone avec leurs homologues françaises, dans les mêmes universités, suivant le même cursus, avec le même moule de formation et donc des modes de pensée et des comportements intellectuels identiques.

L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir en mai 1981 n’est ni la simple continuation de la politique gaulliste de relations privilégiées avec l’Afrique, ni une rupture radicale avec cette dernière. Dans les semaines et les mois qui ont suivi le printemps rose, la tonalité des discours et un certain nombre de décisions symboliques pouvaient accréditer la thèse de la rupture. Un jeune et bouillant ministre tiers-mondiste, Jean-Pierre Cot, s’installait rue Monsieur. Ses premières déclarations ont fait trembler plus d’un dinosaure africain. Ses “sorties” sur le continent, au sens propre et figuré, donnaient souvent lieu à des incidents qui traduisaient la méfiance réciproque entre ce ministre atypique, visiblement mal à l’aise dans sa fréquentation des inamovibles présidents africains, lesquels supportaient difficilement que l’on bousculât leurs bonnes vieilles habitudes.

Apparemment donc, le 10 mai 1981 pouvait passer pour être le début d’une nouvelle ère dans les relations de la France avec ses anciennes possessions africaines. Avec le recul, on comprend aujourd’hui qu’en réalité le nouveau pouvoir français comportait en son sein au moins trois tendances, qui pendant les deux septennats de François Mitterrand ont cohabité en occupant tour à tour une position dominante en fonction de l’évolution des rapports de force: le courant tiers-mondiste qui s’est manifesté au départ mais qui a été rapidement désavoué; ensuite la tendance que l’on peut qualifier de “néo-foccartienne”, sorte de compromis entre la nécessité de l’évolution et le besoin de sauvegarde des acquis du passé gaulliste; enfin la troisième orientation, qui est bien plus qu’un courant : c’est en réalité la véritable rupture, une tendance lourde, de caractère historique, qui revêt les habits de banalisation, mais qui est bien plus que la simple refonte de la carte de la coopération française en Afrique.

Le procès de la France en Afrique

Mettons les choses au point. Oui, le colonialisme a commis des crimes; il a déstructuré nos sociétés. Les colons ont imposé des cultures de rente que nous traînons encore aujourd’hui. Le colonialisme est à l’origine de la balkanisation de l’Afrique, notamment sa partie francophone. L’enseignement colonial n’était pas adapté, il a nié nos cultures, notre passé, parce qu’il voulait nous assimiler. Le colonialisme n’a pas toujours été tendre avec nous.

Les colons ne sont pas tout à fait partis en 1960. Ils ont continué de contrôler nos pays par l’intermédiaire d’hommes à eux, qu’ils ont installés, le plus souvent à la suite de coups d’Etat militaires, à la tête de nos pays. Ils ont fermé les yeux lorsque ces dictateurs embastillaient et liquidaient les démocrates africains, quand ils ne les ont pas directement aidés à le faire. Pendant la guerre froide, il nous ont conseillé et soutenu les partis uniques et la confiscation des libertés, avant de nous conseiller la démocratie en 1990, après la chute du mur de Berlin, quand Moscou ne menaçait plus les intérêts de l’Occident. Ils ont conseillé l’ajustement structurel, qui n’a rien résolu et qui a même aggravé notre endettement. Ils nous ont jetés dans les bras du Fmi et de la Banque mondiale, parce qu’ils étaient fatigués d’assurer nos fins de mois. Ils ont dévalué le franc Cfa, parce qu’ils en avaient assez de subventionner, à travers leur monnaie, les dépenses folles de nos princes et de nos élites, ainsi que leurs placements privés dans des comptes numérotés en Suisse ou dans d’autres paradis fiscaux.

L’Afrique vue de Paris

L’Afrique fait peur. L’Afrique fait fuir. Voici ce qu’écrivaient déjà, il y a sept ans, Antoine Glaser et Stephen Smith : “L’Afrique éternelle? Non. Hier le continent de la joie “innocente”, de l’exubérance et de la “vitalité”, l’Afrique est aujourd’hui une terre mal famée, une zone de guerre, de chaos et d’épidémies. En l’espace d’une grosse décennie, la perception du Noir a changé du tout au tout: du “nègre noceur”, à la blanche dentition rieuse, et de la Venus callipyge, aux beaux seins nus, on est passé au porteur de maladie mortelle, à la femme piège, aux ombres squelettiques achevées par les malheurs qu’ils portaient : le Sida, le choléra, la fièvre jaune, la famine et, par-dessus le marché, des guerres “tribales” auxquelles “personne ne comprend rien”.

Le divorce

C’est que vis-à-vis de nous, le monde développé est passé de la pitié à l’indifférence. Heureux les peuples dont les crimes soulèvent encore l’indignation. Ils peuvent se consoler d’appartenir encore à l’espèce humaine commune.

Pour le moment, ce sont surtout les “autres” qui s’interrogent et s’inquiètent. A travers ce livre, “L’Afrique sans la France”, j’ai pensé susciter un débat en Afrique. Je suis parti du constat de la marginalisation de notre continent. Depuis la chute du mur de Berlin, la réalité dominante d’organisation du monde tant au plan économique que sur d’autres plans, c’est la mondialisation ou chacun est jaugé à l’aune de ce qu’il représente dans l’économie mondiale.

Or le problème de notre continent ou plus exactement de sa partie subsaharienne qui fait presque 700 millions d’habitants en 2002, et qui ne représente que 1,6% à peine de l’économie mondiale. Et sur les 1,6%, la moitié est de l’Afrique du Sud. Autrement dit, l’Afrique aujourd’hui ne pèse en rien, ne représente rien dans le jeu économique mondial.

L’enjeu africain du XXIe siècle est de faire que l’Afrique identifie les blocages qui ont abouti à sa marginalisation. Il n’en a pas toujours été ainsi. Je me rappelle qu’en 1960 nous représentions 9% du commerce mondial qui correspondait un peu à notre poids démocratique. Aujourd’hui où nous pesons, l’Afrique subsaharienne, au moins 11% de la population mondiale mais économiquement nous ne représentons que 1,6%. C’est donc face à cette situation que j’interpelle les Africains en leur disant de ne pas nous faire d’illusions. Car personne ne nous fera de cadeaux. Le monde tel qu’il est fait aujourd’hui, c’est cela. C’est un monde sans pitié, qui ne fait pas dans le sentiment, où la règle c’est défendre ses intérêts, chacun de son côté. Cessons de pleurnicher, de nous lamenter; prenons nos problèmes à bras le corps.

Le moment est sans doute venu d’assumer à notre tour, dans la douleur, les devoirs de l’indépendance, maintenant que “les Blancs s’en vont”, pour reprendre le titre du livre de Pierre Messmer. Nos accusations, nos gesticulations et nos jérémiades n’y peuvent rien: “ils” s’en vont, et sans état d’âme. Ils n’ont plus rien à faire là, puisqu’il n’y a rien à faire.

De l’Union Africaine

Le vrai défi organisationnel qui attend l’Afrique c’est celui du regroupement. Pris individuellement, chacun de nos pays est trop faible face à la machine du rouleau compresseur de la mondialisation. Il faut qu’on se regroupe. Mais, il faut le faire en tirant les leçons du passé. On ne construit pas une maison en commençant par le toit mais plutôt par la fondation. Et pour moi, la fondation, ce sont les sous-régions d’où doit partir l’intégration sur la base des projets concrets et communs à l’exemple de cette route bitumée Douala-Bangui qui est un enjeu considérable d’intégration. Il faut donc d’abord que les 5 sous-régions fassent des efforts d’intégration, de coordination de leurs politiques d’infrastructures et le rôle de l’instance qui s’appelle encore Oua, et qui s’appellera Union africaine sera de coordonner tout cela.

De l’avenir de l’Afrique

Contrairement à ce que les afro-pessimistes disent, je ne crois pas que l’Afrique soit maudite. L’effort que nous devons faire, c’est de comprendre que ce ne sont pas les autres qui viendront construire notre continent, mais c’est nous-mêmes. Mettons-nous d’accord sur les règles de jeu politique en privilégiant le dialogue démocratique; mettons-nous d’accord sur les règles de gestion de nos Etats en s’appuyant sur la rigueur, la transparence; mettons l’Etat de droit en première position de nos préoccupations pour stabiliser nos pays; faisons de la formation un objectif prioritaire pour des besoins de ressources humaines.

ujourd’hui, ce qui fait la différence ce n’est pas le fait de posséder de nombreuses ressources naturelles, mais c’est avoir la meilleure qualité des ressources humaines.

L’avenir de nos pays est une affaire trop sérieuse pour être laissé entre les mains des seuls politiciens, la dernière décennie ayant confirmé qu’ils étaient dans leur majorité davantage mus par la soif du pouvoir que par les intérêts fondamentaux des peuples. Démocratie de la faim et du ventre oblige!

“ Le monde développé est passé de la pitié à l’indifférence. Heureux les peuples dont les crimes soulèvent encore l’indignation. Ils peuvent se consoler d’appartenir encore à l’espèce humaine commune.”

Bio Express

Nom : Ngoupandé
Prenoms : Jean-Paul
Né le : 6 décembre 1948
Lieu de naissance : Dékoa (Rca)
Etat civil : marié et père de 6 enfants
Diplôme le plus élevé : Docteur en philosophie
Grade universitaire : Maître de conférences à l’université de Bangui
Fonctions occupées :
• 1982 - 1985 : Doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Bangui
• 1985 - 1987 : Ministre de l’Education nationale
• 1989 - 1994 : Ambassadeur en Côte-d’Ivoire
• 1994 - 1996 : Ambassadeur en France
• 1996 - 1997 : Premier ministre en Rca
• Député à l’Assemblée nationale (Rca)
Publications
• Racines historiques et culturelles de la crise africaine, AD Editions, Abidjan, et Editions du Pharaon, Cotonou, 1994
• Chronique de la crise centrafricaine, 1996 - 1997, l’Harmattan, Paris, 1997.
• L’Afrique sans la France, Albin Michel, Paris 2002
Distinctions
• Commandeur de l’Ordre du mérite centrafricain (1985)
• Commandeur des Palmes académiques françaises (1986)
• Grand Officier de l’Ordre national de Côte d’Ivoire (1994)
• Membre du jury du Prix des Ambassadeurs à Paris (1996)
• Membre de plusieurs sociétés scientifiques africaines et internationales.

 


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