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Mais
qui est donc la société civile ?
Maxime Haubert, Université Paris-Sorbonne
Depuis une bonne vingtaine d'années, la notion de société civile est devenue pratiquement une référence obligée des discours sur l'évolution du monde contemporain. Il n'est guère possible ces temps-ci d'ouvrir un journal, d'écouter la radio ou la télévision sans rencontrer la " société civile ".
L'engouement pour la société civile peut paraître assez surprenant, étant donné l'histoire antérieure de ce concept. Sans revenir en détail sur cette histoire, on rappellera simplement que, depuis l'Antiquité jusqu'au Siècle des Lumières, le concept désigne la société organisée politiquement et juridiquement à un niveau supérieur à celui de la communauté domestique, donc au niveau de ce que l'on appelle maintenant l' "Etat" : la société civile tend donc à se limiter à ceux à qui est reconnue la qualité de "citoyens". Chez les libéraux du XVIIIe siècle, elle est même explicitement restreinte à la petite élite qui, par sa condition, est seule censée avoir les qualités et la disponibilité nécessaires pour s'occuper du bien public : les travailleurs et les femmes en sont ainsi exclus, puisqu'ils sont regardés comme trop proches d'un état de nature où prime la satisfaction des besoins immédiats ; en sont bien entendu exclues également les sociétés non " civilisées ", puisque ce n'est qu'en Europe qu'a pu se développer cette organisation libre et rationnelle, caractéristique de la " modernité ".
Pour Marx, la société civile, considérée comme la sphère des intérêts particuliers, naît avec le capitalisme et donc avec la société bourgeoise : elle n'est pas le règne de la liberté mais au contraire celui de l'aliénation. Dans le prolongement de Marx, Gramsci juge que le pouvoir de l'Etat bourgeois ne s'exerce pas seulement par les appareils de coercition, mais aussi et même surtout par l'établissement d'un "consensus" ou "sens commun", faisant apparaître l'ordre social comme devant être ce qu'il est ; c'est précisément la fonction des appareils idéologiques et culturels de la société civile, et Gramsci en tire la conclusion que la tâche primordiale des révolutionnaires est de mener une lutte "contre-hégémonique" à l'intérieur de la société civile.
Après Gramsci, la notion de société civile est tombée pratiquement en désuétude. En ce qui concerne notamment les pays du tiers monde, il n'y est fait référence par les chercheurs que de façon très marginale, pour signaler qu'il est extrêmement difficile que naisse dans ces pays une société civile comme en Occident, que ce soit en raison de la permanence des solidarités de type traditionnel, ou en raison du sous-développement et de la dépendance des activités économiques " modernes ", c'est-à-dire de type capitaliste.
Or, une cinquantaine d'années après Gramsci, la "société civile" renaît avec une vigueur extraordinaire. Mais s'agit-il toujours de la même "société civile" ?
En fait, ses caractéristiques sont étroitement déterminées par les circonstances de sa renaissance, en réaction au totalitarisme de l'Etat communiste en Europe centrale et orientale, aux défaillances de l'Etat-providence dans les pays occidentaux et aux échecs de l'Etat développementiste dans les pays du tiers monde. Dans les trois cas, il s'est produit une alliance étonnante entre les militants progressistes et les dirigeants du système capitaliste pour dénoncer le rôle néfaste de l'Etat et pour exalter le rôle que peut et doit jouer la " société civile ". Il s'agit donc d'une conception clairement politique et idéologique de la " société civile ", mais c'est cette conception qui va devenir véritablement hégémonique dans la période récente, au détriment d'une conception scientifique.
Bien évidemment, ce discours prétend s'appuyer sur une analyse de la réalité et sur une "théorie du système social", où celui-ci est présenté comme ayant trois composantes : le marché (lieu d'opération des entreprises et des activités lucratives), l'Etat (auquel on joint généralement le système politique) et la société civile. Mais l'on se trouve alors immédiatement confronté au fait que, si l'on définit celle-ci comme étant tout ce qui se trouve en dehors du marché et de l'Etat, ce " reste " englobe des activités et des acteurs d'une très grande hétérogénéité et, pour tout dire, est dépourvu de la moindre unité. On y retrouve en effet à la fois les leaders des mouvements sociaux et les paysans qui n'ont d'autre horizon que celui de leur village, les organisations de solidarité dites " non gouvernementales " et les groupements terroristes ! Comme l'écrit excellemment Nadia Khouri-Dagher dans un article du journal Le Monde (du 14 septembre 2001), les attentats dont les Etats-Unis ont été la cible sont sans doute " la première manifestation d'un nouveau type de guerre : celle qui oppose non pas deux Etats, ou deux coalitions d'Etats, mais qui oppose un Etat à la ' société civile ', représentée ici par des mouvements, groupuscules, associations, localisés ou ligués entre eux à l'échelle internationale. ( ) Ironie du sort : ce sont les Etats-Unis eux-mêmes qui, depuis un quart de siècle, appellent de leurs vux l'émergence de cette ' société civile ', et sa ' participation ' ". Ne peut-on pas dire que la " société civile " leur a en quelque sorte explosé à la figure ? En tout cas, il faut remarquer que, dans la réaction qui a suivi, le rôle de l'Etat (de l'Etat américain, bien sûr) a repris tous ses droits : où la société civile était-elle en Afghanistan, sinon sous les bombes américaines ?
C'est pour éviter ce genre de désagrément que le plus souvent on prend soin de restreindre la société civile à la sphère des organisations ou associations dont la raison d'être est la défense ou la promotion des intérêts collectifs de leurs membres ou de l'ensemble de la " société ". Elles peuvent ainsi entrer en relation avec l'Etat, mais en préservant jalousement leur autonomie et en veillant à ce qu'il ne sorte pas de son rôle. Mais, avec une telle définition, exclut-on pour autant les organisations terroristes, fanatiques, xénophobes, etc. ? Après tout, Ben Laden et ses partisans ont aussi leur conception du " bien commun ", et ils veulent aussi réduire le rôle de l'Etat. C'est pourquoi la plupart des auteurs et des institutions qui prônent le " développement de la société civile " et son " renforcement " affirment qu'il n'est pas question que celle-ci inclue les groupes que, en raison de critères moraux ou politiques, ils ne reconnaissent pas comme étant " dignes " d'en faire partie. Chacun construit ainsi théoriquement et pratiquement " sa société civile ", en fonction de ses propres valeurs et du rôle qu'il souhaite lui voir jouer.
Les dirigeants du système capitaliste, notamment, en excluent tous ceux qui " ne partagent pas les valeurs politiques libérales " et " ne respectent pas les règles du système ". Et c'est bien ainsi que l'entendait par exemple Hillary Clinton lorsque, dans une allocution au Forum économique mondial de Davos, elle affirmait dans une image audacieuse que, sans ce " troisième trépied " (les deux premiers étant le marché et l'Etat), le tabouret de la société ne pouvait pas tenir debout, et cela en donnant explicitement les Etats-Unis comme modèle pour les pays en développement.
En tout cas, il paraît indubitable que dans la période récente, et particulièrement en ce qui concerne le monde postcolonial, tend à s'imposer une représentation de la " société civile " inspirée du libéralisme, et même plus précisément du libéralisme anglo-saxon. Par-delà des différences qu'il serait arbitraire de négliger, cette représentation est sous-tendue à mon sens par deux conceptions étroitement complémentaires :
Ce modèle de " société civile " conduit à marginaliser l'action politique et à la limite à la considérer comme superflue. N'est-il pas très significatif à cet égard que, alors que toute la tradition d'analyse de la société civile l'envisageait dans le cadre du triptyque Etat - société (ou système) politique - société civile, elle le soit à présent dans le cadre du triptyque Etat - marché - société civile ? Cette substitution du marché à la société ou au système politique n'est pas innocente, car elle conduit à considérer le marché comme l'instance suprême de médiation entre la " société civile " et l'Etat.
La question qui se pose alors en ce qui concerne les pays postcoloniaux d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie est de savoir si la conception hégémonique de la " société civile " n'a pas justement pour fonction primordiale de légitimer les interventions dont ces pays font l'objet, particulièrement dans le cadre des politiques de libéralisation et des programmes d'ajustement structurel.
Certes, tous ceux qui se réclament de la "société civile" sont loin de partager le dogme libéral. Cependant, dès qu'ils se placent sous cette bannière, ils sont conduits peu ou prou à entrer dans le schéma correspondant de pensée et d'action, ce qui est manifeste notamment dans leur méfiance ou même leur hostilité envers l'Etat et le système politique. Et, si les orientations diffèrent, la conception de la " société civile " demeure de toute façon une conception occidentale, qui tend à occulter ou à négliger les caractéristiques structurelles des pays postcoloniaux et de leurs relations avec les pays dominants du système capitaliste. Ne peut-on pas penser d'ailleurs que le concept de " société civile " a pour le moins une affinité avec celui de "modernisation" (les deux termes sont d'ailleurs très souvent associés dans le discours hégémonique), et donc également une filiation avec celui de "dévelop-pement " (qu'il remplace dans une certaine mesure)? Et pour la "société civile" comme pour le "développement", ce que l'on propose comme modèle aux pays du Sud n'est-ce pas trop souvent une image complètement idéalisée des pays du Nord ?
Dans tous les cas, également, l'aboutissement logique d'une telle conception est de personnifier la société civile : comme le dit Maria Teresa Uribe, une chercheuse colombienne, " la société civile, ainsi conçue, prend le caractère d'un acteur social totalisant, homogène et inclusif ( ). On demande à la société civile qu'elle parle, qu'elle agisse, qu'elle définisse des orientations, qu'elle se manifeste comme si elle était un sujet ayant une existence réelle ". Nombreux sont ceux, notamment parmi les militants progressistes, dans le monde industrialisé comme dans le monde postcolonial, qui l'hypostasient même en nouveau sujet historique, chargé de la mission de sauver le peuple ou l'humanité. Sans aller toujours jusque-là, le fait de considérer que certains acteurs, et particulièrement les organisations dites " non gouvernementales ", sont les " représentants " de la société civile et sont légitimement habilités à parler et à agir en son nom participe à l'évidence d'une même conception (laquelle évite d'ailleurs de trop s'interroger sur la légitimité de cette représentation).
Ces quelques réflexions permettent peut-être de mieux comprendre pourquoi le concept de " société civile " reste nébuleux : trop d'acteurs, de tous côtés, ont intérêt à ce qu'il le reste.