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Barre Rencontre avec

Cardinal Christian TUMI

"La révolution ne vient pas d'en haut, elle vient d'en bas"

Affable et bienveillant mais ferme et charismatique, maniant la langue de Voltaire avec dextérité et un rare souci de la nuance, courtisé par les médias et adulé par les foules, Cardinal Christian Tumi, Archevêque de Douala, est aujourd'hui une des figures emblématiques de la société civile au Cameroun . Evêque à 49 ans et Cardinal à 58, il aura 72 berges en octobre prochain. Il voulait être enseignant. Il est devenu prélat. Mais la passion de la pédagogie comme outil de transformation sociale ne l'a jamais quitté. Ni la quête de la justice. Ni l' "option préférentielle" pour les pauvres, les marginalisés et les faibles. C'est pourquoi d'aucuns le considèrent comme un messager social de grande envergure, "taillé" à la dimension d'un Monseigneur Romero et dans le même roc de la légende qu'un certain Martin Luther King. Son intrépidité lui vaut même d'être comparé, parfois, à Nelson Mandela. Apôtre du vrai et du bien, l'homme nous a livré, dans l'interview qui suit, ses réflexions sur le rôle de la société civile face aux questions brûlantes de l'heure : le terrorisme, la criminalité, les exécutions extra-judiciaires, les élections, la corruption, le SIDA…

 

ECOVOX : Nous sommes heureux de vous rencontrer aujourd'hui pour échanger avec vous sur la société civile, concept de plus en plus utilisé au Cameroun, en Afrique et dans le monde. Excellence, que recouvre exactement pour vous la société civile ?

C .C.T. : Dans le contexte de notre pays, la société civile désigne l'ensemble des personnes qui ne sont ni fonctionnaires, ni membres de partis politiques. Mais ce découpage ne va pas sans poser de problèmes. Si l'on peut comprendre que l'on range sous la même bannière catholiques et protestants voire musulmans, l'on ne saurait admettre que l'on mette dans un même camp ceux qui croient en Dieu Tout Puissant et ceux qui ne croient en rien. L'approche des croyants aux choses et aux solutions des problèmes ne peut pas être la même que celle des non croyants. Notre engagement dans les questions sociales ne vise pas les mêmes objectifs que celui des autres. Nous, Eglises chrétiennes et communautés ecclésiales ne nous engageons pas dans le développement pour faire de l'argent, défendre des intérêts particuliers mais pour aider l'homme à se développer, à assumer son destin d'être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Il faut donc distinguer la société civile laïque de la société civiele confessionnelle.

ECOVOX : Au-delà de cette distinction catégorielle, peut-on envisager des centres d'intérêt communs ?

C.C.T. : Absolument. Ce qui nous lie, c'est le fait que les personnes avec qui nous avons affaire sont les mêmes. La société civile laïque et la société civile confessionnelle sont à leur tour liées à l'Etat. Les mêmes hommes qui sont accompagnés dans leur développement par la société civile laïque et par l'Etat sont l'objet d'évangélisation pour l'Eglise et les communautés ecclésiales. Dans les écoles publiques ou confessionnelles, on trouve indifféremment des catholiques, des musulmans et des laïcs. Mais les éduquer est notre objectif commun. Quand il faut réaliser un forage dans un village, on ne se préoccupe pas de savoir qui est chrétien ou musulman dans ce village et qui ne l'est pas. On s'intéresse aux populations. Jésus est mort pour tous. Pour nous, le peuple de Dieu, ce sont les baptisés certes, mais c'est aussi l'ensemble des populations non baptisées car tous les hommes sont enfants de Dieu. Toutes ces populations sans discrimination nous intéressent et intéressent l'Etat. Tout seul, l'Etat aujourd'hui est incapable de relever le défi du développement. La société civile toute seule ne peut rien non plus. Il faut donc un dialogue franc et constructif entre toutes les instances sociales pour un développement durable et intégral de l'homme.

ECOVOX : La société civile telle que vous nous l'avez brossée a-t-elle un lien avec la culture africaine ?

C.C.T. : Le concept même de culture africaine pose problème. Il y a beaucoup de cultures africaines et moi je fais la distinction entre les cultures africaines citadines et les cultures africaines villageoises. Ceux qui sont dans les villes ont une culture fortement "métissée", en tout cas différente de celle des villageois. Il n'y a qu'à comparer leur rapport à la langue maternelle, leurs manières de saluer un aîné, leurs visions du monde. La culture africaine n'est pas unique. Chaque langue en exprime une et combien de langues avons-nous au Cameroun ? Des centaines. Il y a autant de cultures que de langues. Revenons maintenant à nous chrétiens. Notre culture est encore différente de celle de tous ceux qui ne connaissent pas le Christ. Celui qui ne l'a jamais rencontré a d'autres manières de vivre, des valeurs qui ne sont pas évangéliques. En chrétien, je ne peux plus vivre comme un camerounais qui n'a jamais rencontré le Christ. La parole de Dieu transforme la vie du chrétien et lui donne une nouvelle culture, la culture évangélique. Le chrétien est différent de son frère qui n'est pas baptisé et du coup il est moins proche de lui que d'un autre baptisé. Dans cette perspective, le lien de sang est moins important que le lien spirituel. Le lien de sang est temporaire mais le lien spirituel est éternel.

Le spirituel est donc la passerelle qu'il faut construire entre la société civile et les cultures africaines. Concrètement, il s'agit de promouvoir ce qui est bien, mais ce qui est bien pour tout le monde. Ce qui est bien nous lie tous parce que le bien vient toujours de Dieu. Si je suis chrétien, je ne peux plus haïr mon ennemi. Jésus a dit : "Aimez vos ennemis !". On ne doit pas se venger comme chez les païens.

ECOVOX : Nous ne sommes pas loin, Excellence, d'une défense et illustration de l'idéal chrétien. Que peuvent faire les médias, journaux laïcs et chrétiens, radios et télévisions confondus dans la bataille pour la promotion de la société civile dans son ensemble ?

C.C.T. : Le rôle des médias est particulièrement délicat en cette période d'émergence de la société civile. Il y en a qui tardent à percevoir et à analyser les nouveaux enjeux, se départissant difficilement du sensation-nalisme dans lequel ils ont vu le jour. A mon avis, les médias doivent distinguer ce qui est politique de ce qui est moral pour jouer sereinement leur rôle d'éducation du citoyen, sans parti pris ni esquive.

ECOVOX : Ce rôle d'éducation citoyenne nous semble aussi important pour la société civile. L'imminence des élections dans notre pays ne devrait-elle pas nous mobiliser tous, chrétiens et païens ?

C.C.T. : D'abord, il faut que nous soyons tous de bonne volonté. Il ne faut pas soupçonner l'Etat. Il ne faut pas non plus que l'Etat soupçonne la société civile. Tous, païens ou chrétiens, nous aimons notre pays. Ceux qui sont dans l'opposition comme ceux qui sont au pouvoir luttent en principe pour leur pays. Bien sûr il y a l'argent qui est l'objectif caché de certains. Mais cela ne devrait pas masquer le fait que la démocratie est fondamentalement une valeur chrétienne. C'est pourquoi nous devons la promouvoir. Nous avons commencé à former des observateurs pour que les élections se passent dans la transparence et la paix. Nous voulons la paix. Personne ne veut la guerre. Nous ne gagnons rien en allant en guerre les uns contre les autres. Il faut que l'Etat sache que nos prises de positions visent le bien commun. Quand nous prenons position, ce n'est pas par ambition de devenir un commis de l'Etat.
Personnellement quand j'ai été ordonné prêtre, j'ai pris trois décisions : obéir absolument à mon évêque ; n'attaquer personne quand je suis en chaire ; ne jamais participer à une réunion d'un parti politique. Jusqu'aujourd'hui, je reste fidèle à ces engagements.
Mais je tiens à affirmer solennellement que comme tout camerounais, j'ai le droit de dire ce que je pense sur la vie politique de mon pays. Je peux voter pour tel candidat si je suis convaincu par ses idées politiques. Mais si je vote pour lui, cela ne veut pas dire que je suis contre son adversaire.

ECOVOX : Comment évaluez-vous le processus électoral de ces dix dernières années dans ce pays ?

C.C.T. : Si l'on remonte même à l'indépendance, je crois qu'on n'a jamais organisé une seule élection transparente dans ce pays. C'est ma conviction qui n'est pas une parole d'évangile. J'avais déjà trente ans à l'indépendance. Depuis lors, je n'ai jamais vu une élection bien organisée.

ECOVOX : Comment comprendre que les chrétiens, les musulmans et la société civile aient accepté cette situation ?

C.C.T. : La religion chrétienne appelle à la conversion. Elle condamne le mal et encourage le bien. Si vous voyez votre frère en train de faire le mal et vous ne le dénoncez pas, vous en supporterez les conséquences. Si vous le dénoncez et il persiste dans le mal, vous avez fait votre travail. Ne jugeons personne, ce n'est pas à nous de juger.

L'Eglise a le devoir de dénoncer toute injustice. Elle le fait et elle l'a fait par le passé. Mais elle n'a pas seulement à dénoncer, elle doit aider à construire. Les foules de gens auxquelles nous nous adressons chaque dimanche nous donnent l'opportunité d'éduquer pour la paix, pour une participation saine à la vie civile et politique de notre pays.

ECOVOX : Comment utiliser au mieux cet espace pour transformer véritablement notre société ?

C.C.T. : Nous proclamons la parole de Dieu à tout le monde à temps et à contre temps. Qu'elle soit acceptée ou non, nous devons la proclamer. Deuxièmement nous devons prêcher aussi par notre vie. Quelquefois nous pouvons être un obstacle pour la Parole de Dieu. Si notre vie contredit ce que nous prêchons, alors nous perdons toute crédibilité. Le diable en personne reconnaît que Jésus est le fils de Dieu. Il a la foi comme nous en Jésus. Mais la différence entre la foi du Diable et notre foi, c'est que nos œuvres sont conformes à notre foi. Or nous savons qu'une foi sans œuvre est morte.

ECOVOX : Comment expliquer le blocage de la société camerounaise malgré les nombreuses initiatives qui s'y développent ?

C.C.T. : C'est l'absence d'amour qui est la cause des blocages. Jésus a dit : "Aimez vos prochains". Et le prochain, ce n'est pas seulement mon frère ni ma sœur de sang. C'est le Camerounais, c'est l'Homme sans distinction : l'affamé autant que l'assoiffé, le malade autant que le prisonnier ; l'étranger autant que le concitoyen. Jésus lui-même résume ainsi le principe du partage qui est au cœur de l'amour qu'il prône : j'avais faim et vous m'avez donné à manger, soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez accueilli chez vous, nu et vous m'avez habillé, en prison et vous êtes venu me voir.

Notre pays ne devrait pas connaître la situation de blocage qui est la sienne aujourd'hui. La majorité de tous ceux qui le gouvernent sont issus des toutes premières écoles qui étaient catholiques ou protestantes. En tant que chrétiens, ils devraient se laisser inspirer par la droiture, la justice et la paix.

ECOVOX : La criminalité urbaine est un problème récurrent dans la société camerounaise contemporaine. Pour y faire face, le gouvernement a mis en place à Douala le commandement opérationnel qui a défrayé la chronique avec l'affaire des neuf disparus de Bépanda. Où en est-on avec le dossier aujourd'hui, Excellence ?

C.C.T. : Je n'en sais rien. Depuis la disparition des neuf jeunes gens, j'ai gardé le silence absolu. Il ne faut pas que l'affaire des neuf de Bépanda soit l'arbre qui cache la forêt. Il y a plusieurs centaines de gens qui sont morts, tués arbitrairement à Douala. Nous avons les rapports. Des gens malintentionnés ont cru que je soutiens les voleurs. Non, je ne les soutiens pas. Je dis bien que si on attrape un voleur, il faut qu'il soit jugé. Il ne faut pas tirer sur lui à bout portant parce qu'alors on a l'impression qu'on est en train de cacher une vérité. Un voleur peut en cacher un autre, socialement insoupçonnable parce que grand fonctionnaire de l'Etat. A l'Est du Cameroun, on a attrapé des voleurs qui s'étaient introduits chez un évêque. Interrogés, ils ont révélé que c'est un policier haut placé qui était derrière le coup. Jusqu'aujourd'hui, ce dernier se balade, impunément.

ECOVOX : Certaines langues prétendent que si vous n'avez plus fait de déclarations au sujet de l'affaire des neuf de Bépanda, c'est par peur de représailles. Qu'en dites-vous ?

C.C.T. : Je n'ai pas peur de dire ce que je pense. Tout dernièrement, j'ai été interviewé pendant près de trois heures par le Messager et j'ai repris, sur le même ton, ce que j'avais dit dans Jeune Afrique Economie en octobre 2000.

D'aucuns avaient même prétendu que j'avais été braqué à cause de cette interview qui avait, en son temps, fait couler beaucoup d'encre et de salive. En réalité, c'est un ami à moi qui avait été braqué dans ma concession. Les bandits voulaient à tout prix sa voiture qui coûte au bas mot 60 000 000 francs. Vous comprenez qu'une telle voiture est hors de ma portée. Je me contente des "congelés". Ma Landrover est une voiture d'occasion, acquise à 5 000 000 francs dans une ambassade. L'autre voiture que j'ai est plus petite et m'a été envoyée par une famille allemande. Si j'avais 60 000 000 francs, je construirais une belle Eglise.

ECOVOX : Votre intrépidité est connue. Votre passion pour la justice et la paix aussi. Que diriez-vous à ceux qui voient en vous une synthèse de Martin Lutter King, Nelson Mandela, Monseigneur Romero et Mahatma Gandhi ?

C.C.T. : Ces hommes étaient des gens d'action, engagés dans la bataille pour la justice et pour la paix. Romero condamnait les injustices dans son pays. Mandela a fait la prison parce qu'il voulait la liberté pour son peuple. Ghandi aussi. C'étaient des gens qui étaient prêts à mourir, à souffrir pour que leur peuple soit libéré.

Quant à moi, je fais mon devoir de pasteur. S'il y a quelqu'un que j'essaie d'imiter, bien qu'avec beaucoup de difficultés, c'est Jésus Christ lui-même.

ECOVOX : Une prison dans laquelle les hommes et les femmes de ce pays et de notre continent s'enferment, c'est le SIDA. On n'a pas le courage de dire que tel en est malade ni que tel autre en est mort. Comment peut-on lever le tabou de cette pandémie ?

C.C.T. : Je fais une distinction entre ceux qui sont encore en bonne santé et ceux qui sont atteints par le SIDA.

Pour les premiers, l'Eglise et les communautés ecclésiales ont l'obligation de leur faire appel pour qu'ils mènent une vie moralement droite. Je dis souvent aux jeunes : "Si vous croyez en le condom comme moyen d'échapper au SIDA, vous allez l'attraper". Le seul moyen sûr, c'est la chasteté avant, et pendant le mariage, la fidélité. Les relations sexuelles avant le mariage sont à condamner. L'homme qui n'est pas marié n'a pas droit d'avoir des relations sexuelles avec une femme. Si les relations sexuelles sont une bonne chose, elles le sont dans un contexte précis, celui du mariage. C'est normal qu'un jeune garçon soit attiré par une jeune fille et vice versa. C'est Dieu lui-même qui a voulu qu'il en soit ainsi. Mais c'est le mariage qui, aux yeux de Dieu, donne sens et signification à l'acte sexuel.

Par rapport à ceux qui sont déjà atteints par le SIDA, on note de plus en plus une libération de la parole chez les sidéens. A Douala une association de sidéen(ne)s est venue me voir pour me demander un accompagnement. Nous avons déjà construit un centre d'accueil pour eux, non pas pour les loger, mais pour les écouter, les aider à s'autofinancer en les initiant à des activités commerciales et surtout les aider spirituellement. Un organisme chrétien nous a acheté une voiture pour passer de porte en porte informer et former les gens sur cette maladie. Les familles en ont honte parce qu'elle est une manifestation de l'immoralité.

Le SIDA fait peur, parce qu'une fois atteint, on est sûr de mourir. Les médicaments qui existent arrêtent le progrès de la maladie mais ne la guérissent pas. Mais pour nous chrétiens, le SIDA peut être une grâce, car il peut donner l'opportunité de se préparer pour mourir.


ECOVOX :
Un autre mal, celui-là diffus, est en train de saper les fondements de la communauté internationale : le terrorisme. Quel est le regard de l'homme d'Eglise que vous êtes par rapport à ce phénomène ?

C.C.T. : Ce qui s'est passé le 11 septembre 2001 à New York et à Washington est un crime inqualifiable. On ne peut pas tuer au nom de Dieu. Dieu est Dieu de la vie. Le don le plus précieux qu'Il nous a fait, c'est la vie. C'est Lui seul qui a le pouvoir de nous appeler à Lui ou de nous laisser rester ici-bas pour quelque temps selon Sa volonté.

Lorsqu'on a vu le premier avion percuter l'une des tours, on a pensé à un accident. Mais dès que le deuxième avion est venu quelques instants plus tard entrer dans la seconde tour, on a été saisi de perplexité devant cette horreur. Et du coup l'on s'est demandé qu'est-ce qui peut justifier un tel acte.

Une chose est sûre cependant. C'était une affaire préparée longtemps à l'avance. Ceux qui l'ont diligentée sont peut-être au ciel maintenant car Dieu juge selon la conscience. On peut faire le mal en croyant faire le bien comme on peut faire le bien en croyant faire le mal. C'est notre conscience qui nous juge devant le Seigneur.

ECOVOX : Qu'est-ce qu'il faut penser des représailles qui ont suivi ces attentats terroristes ?

C.C.T. : Larguer des bombes comme les USA l'ont fait en Afghanistan, c'est tuer en même temps les criminels et les innocents. L'enseignement social de l'Eglise dit qu'il faut cibler les criminels. Si vous les ciblez, essayez de les maîtriser et si vous ne le pouvez pas, tirez sur eux. La légitime défense n'est admise que dans des conditions particulières. Prenons le cas d'un voleur qui fait irruption dans une famille et menace de tuer un enfant. Si la seule manière de libérer cet enfant, c'est de tuer le voleur, alors cet acte est pleinement justifié parce que le chef de famille a le devoir de défendre sa femme et ses enfants.

ECOVOX : Derrière les attaques criminelles dont les USA ont été victimes, n'y a-t-il pas fondamentalement un problème d'injustice ?

C.C.T. : Je crois que le monde capitaliste ne partage pas assez. Pourtant il continue d'exploiter les pays pauvres. Qui exploite par exemple le pétrole au Cameroun ? Et à qui cela profite-t-il ? Il y a des villages qui n'ont pas d'eau à boire, de routes carrossables, d'électricité, de dispensaires, alors que quelques individus disposent, à eux tout seuls, d'immenses fortunes. Etre riche est une responsabilité qu'il faut bien assumer.

Il faut reconnaître par ailleurs que nous ne sommes pas justes vis-à-vis de nous mêmes. Quand des étrangers viennent nous exploiter, c'est avec notre complicité.

ECOVOX : On avait espéré que le début du troisième millénaire serait paisible. Il s'est révélé extrêmement violent. Au CIPCRE, nous avons décidé d'axer la Campagne Semaines Pascales des cinq prochaines années sur le thème de la violence. En tant que parrain de cette campagne, que pensez-vous de notre choix ?

C.C.T. : Je pense que la lutte contre la violence est foncièrement chrétienne. Pour cela, il faut qu'on essaie de convertir tout le monde. Les problèmes de corruption et de tribalisme proviennent de l'impureté des cœurs. Si l'on veut vraiment lutter contre les injustices de toutes sortes, il faut éduquer les cœurs et les faire croire en la lumière qui est le Christ.

La lutte contre la violence passe par le dialogue. Il faut que les plus puissants apprennent à dialoguer avec les plus faibles. Sinon, poussés aux extrémités, ces derniers sont prêts à tout. Dans nos relations interpersonnelles, nous devons toujours nous rappeler que nous avons en face de nous l'image de Dieu que nous devons respecter. Ce n'est malheureusement pas le cas entre nous les camerounais. La police qui ailleurs protège les citoyens, les arnaque plutôt ici avec pour cible privilégiée les taximen. Quant à ceux qui roulent dans les grosses cylindrées, ils sont salués au passage avec déférence. Mais il ne vient jamais à l'idée du policier de les arrêter pour les contrôler. Qui leur dit qu'ils ne sont pas des voleurs ? Autant de choses qui poussent les petites gens à la révolte. Voilà pourquoi la révolution ne vient pas d'en haut, elle vient d'en bas.

ECOVOX : Il y a eu, dans la jeune histoire de ce pays, des hommes de foi qui par leur vie, ont tracé des pistes et creusé des sillons pour semer la justice et la paix. Qui ont développé une pastorale sociale et presqu'au ras-du-sol : Baba Simon, Monseigneur Dongmo, Engelbert Mveng… Peuvent-ils être des repères pour la société civile camerounaise ?

C.C.T. : Sans aucun doute, ils peuvent inspirer la société civile camerounaise en construction. Tous, ils ont souffert et pour certains, jusqu'à ce que mort s'en suive : mon prédécesseur à Garoua, Monseigneur Yves Plumey, des prêtres à Yaoundé et des sœurs à Djoum. Mais en tant que chrétiens, leurs souffrances sont les souffrances du Seigneur, c'est-à-dire les semences de la justice.

Pour bâtir la société civile camerounaise, nous avons besoin des gens qui, comme ces pasteurs, sont désintéressés, capables d'accepter des sacrifices et pleins d'amour pour leur pays.


Entretien mené par
Eugène FONSSI et
Jean Blaise KENMOGNE
le 12 janvier 2002 à Bafoussam

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