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Vers
un travail en réseau militant
Reto Gmünder
Les problèmes de développement à la base ne sont pas seulement liés à des circonstances locales. Ils sont aussi influencés par le contexte global qu'ils cherchent à leur tour à influencer. C'est pourquoi les ONG doivent développer de nouvelles stratégies d'intervention, de nouveaux savoir-faire et même de nouvelles relations organisationnelles. Autrement dit, elles doivent de plus en plus travailler en réseau. Qu'est-ce à dire ?
La taille et les moyens financiers d'une simple ONG semblent bien dérisoires face aux pouvoirs du système politico-économique établi et aux intérêts des puissances nationales et multinationales. Cela ne veut pourtant pas dire qu'elles ne peuvent pas agir efficacement. Les réalisations de mouvements tels que ceux des droits civiques, de la libération de la femme, des droits de l'Homme, de la promotion de la paix et de la protection de l'environnement montrent bien le potentiel de changement social qui existe au sein d'une action militante concertée. C'est dire que le changement social ne dépend pas des ressources d'une seule organisation, mais de l'aptitude à regrouper les actions de centaines, de milliers, voire de millions de personnes de tendances diverses, parfois même opposées, en un vaste entrelacement de relations, sans structure apparente et en constante évolution. La force de l'action militante, c'est le travail en réseau.
Système complexe
Le réseau se conçoit comme un système complexe où les composantes entretiennent des liens essentiellement informels de collaboration et d'échange d'information, mais où surtout ce qui prime n'est pas la structure et la hiérarchie, mais la finalité. Comme le dit Anwar Fazal, coordinateur du PNUD pour l'Asie-Pacifique : "le réseau ressemble plus à une relation amoureuse qu'à une organisation conventionnelle. On n'en devient pas 'membre', on devient 'acteur'. Quand on commence à faire des choses qui vont dans le sens du but du réseau, on est dedans. Lorsque on arrête, on est dehors".
Bien compris, le réseau apparaît alors comme une alliance temporaire d'individus et d'organisations à travers laquelle leurs ressources sont combinées pour la recherche de buts partagés et face à des adversaires communs. Pourtant, malgré l'aspect peu structuré et informel d'un réseau militant, il ne faut pas comprendre celui-ci comme simplement le résultat d'une création spontanée. Le plus souvent, il y a bel et bien derrière l'action d'un réseau, une ou plusieurs personnes ou organisations assumant un rôle voulu et réfléchi que l'on qualifiera de " catalyseur ". Or c'est dans la bonne compréhension de ce rôle que réside tout le secret du fonctionnement effectif d'un réseau.
La difficulté qu'ont les projets de réseaux à devenir réalités en bien des endroits apparaît en effet liée à la tendance indéniable qu'ont leurs initiateurs à vouloir tout contrôler et à se sentir obligés de tout financer. Plutôt que de vrais réseaux pour la promotion d'un but commun, ils initient plus souvent des structures favorisant leur propre visibilité et dont l'existence même constitue déjà un but en soi. Cela suscite d'ailleurs un autre frein à l'émergence de réseaux fonctionnels : la tendance des participants à se comprendre comme 'membres', recevant au mieux des ordres et au pire des salaires pour leur collaboration.
Catalyseur de réseau
Or un vrai catalyseur de réseau placera au contraire toujours la finalité commune avant ses intérêts propres. Il choisira plutôt de garder un profil bas, n'utilisant jamais son propre nom, cherchant toujours à mettre en avant l'image des autres en montrant leur adhésion à la cause commune. Il évitera aussi de prendre la place des autres, cherchant à ne pas remplir des fonctions que d'autres peuvent exercer. Il s'activera par contre sans relâche dans les contacts et la mise en relations et pourra éventuellement combler temporairement des vides opérationnels laissés par les autres. Il cherchera toujours à élargir le cercle des personnes et des groupes engagés, même si ceux-ci ne partagent pas les mêmes motivations politiques ou idéologiques, pourvu qu'ils s'engagent pour la finalité commune, clairement définie pour tous. Il arrivera alors aussi que le catalyseur doive jouer un rôle de tampon et d'intermédiaire entre des groupes avec des tendances trop opposées ou entre des domaines de vie trop différents (milieu estudiantin, milieu paysan, médias, églises, etc.).
Un vrai catalyseur de réseau ne finance pas les membres. Il participe
par contre au renforcement des capacités, notamment en matière
de recherche de financement. On remarque aussi que la plupart des catalyseurs
efficaces limitent leurs dépenses en utilisant non pas une publication
propre, mais les organes de presse existants, spécialisés lorsqu'il
s'agit de toucher un public cible, de masse lorsqu'il s'agit de sensibiliser
l'opinion générale.
Il est clair que tout cela constitue pour beaucoup d'ONG de développement
une révolution complète de leur manière de fonctionner.
Car on passe ainsi d'une approche de prestataire de services à celle
de catalyseur et de militant. Cela ne va pas sans avoir des implications importantes
sur leur taille, leur financement et même leurs rapports avec les autorités.
Les organisations prestataires de services ont en effet une tendance naturelle
à la croissance, développant de plus en plus leurs domaines d'activités
et leurs zones d'intervention, travaillant de manière plutôt routinière,
en évitant le plus possible les controverses avec les bailleurs de fonds
ou les autorités administratives. Le travail de catalyseur d'un réseau
militant nécessite par contre une structure beaucoup plus flexible et
donc plus modeste. Il se fera d'ailleurs rarement de manière routinière,
étant toujours confronté à de nouveaux défis.
On voit ainsi se dessiner pour les ONG de développement une position
beaucoup moins confortable qu'auparavant. Finis les projets bien ficelés
et dûment programmés dans le cadre protégé du village.
Il s'agit maintenant d'être partout à la fois : au village bien
sûr, mais aussi dans des ministères, près des députés,
dans les universités, à la radio et même dans la rue. La
tâche n'en devient que plus difficile, la réalité plus précaire
aussi. C'est là sans doute le prix à payer si l'on veut prendre
au sérieux une responsabilité centrale dans le processus de développement
aujourd'hui.