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Société civile :
Quand l'occasion fait le larron
Eugène FONSSI
Pour Jan Aart Scholte, Professeur à l'Université de Warwick au Royaume Uni, trois dynamiques travaillent la société civile aujourd'hui : le conformisme, le réformisme et le radicalisme. Une telle configuration est-elle porteuse de lisibilité dans cette réalité aux frontières mouvantes ? Est-elle de nature à promouvoir l'avancement de la société dans sa globalité ?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il existe dans la galaxie de la société civile des associations qui revendiquent le statut d'organisation non gouvernementale (ONG) alors qu'elles sont précisément d'inspiration gouvernementale. C'est que dans la bataille pour le contrôle social, des gouvernements frileux et à la limite sans légitimité sont amenés à se créer des associations fantoches pour faire diversion et/ou avaliser leurs positions dans les négociations avec la société civile ou avec les bailleurs de fonds internationaux. Pour la plupart conformistes, ces organisations sont en général pilotées par des fonctionnaires. Elles ont pour caractéristique majeure de se laisser couler dans le moule des règles préétablies et instrumentaliser par des lobbies politiques, industriels ou sectaires proches du pouvoir. Une telle docilité leur vaut généralement d'être propulsées au-devant de la scène au détriment des organisations plus sérieuses et plus crédibles.
A l'opposé de cette fraction de la société civile qui vit son rapport au monde sur le mode de la complicité et de la collusion avec le pouvoir, il y a des associations qui s'inscrivent dans la dynamique de la transformation de l'ordre social. Conscientes que toute guérison sociale véritable passe par une thérapeutique de choc, elles se donnent pour mission de susciter autour d'elles la prise de conscience des symptômes du mal social afin de mieux organiser la mobilisation pour en déraciner l'agent causal. Cette mouvance radicale de la société civile recouvre les environnementalistes, les féministes radicaux et certains mouvements pacifistes qui ne rêvent respectivement que de combattre l'idéologie de la croissance, saper les fondements du patriarcat et torpiller le monstre du militarisme.
Entre les conservateurs et les radicaux, la société civile dispose d'une autre carte, celle des réformistes. A l'inverse des deux premiers, ceux-ci ne cherchent ni à changer l'ordre public ni à s'y conformer. Ils s'efforcent plutôt d'améliorer ce qui peut l'être, de corriger des dysfonctionnements émergents sans se résoudre à s'attaquer à leurs causes premières. Un peu à la manière d'un médecin qui s'évertue à faire baisser la fièvre chez un malade sans chercher à combattre le paludisme dont il souffre. Il en va ainsi des organisations humanitaires qui volent au secours des réfugiés sans s'intéresser véritablement aux aléas climatiques et aux guerres qui sont à l'origine de l'exode massif des populations ; des organisations de défense des droits de la personne qui ne posent pas la question radicale du déracinement de l'injustice logée au cur du système libéral ; des associations féminines qui luttent plus pour satisfaire les besoins pratiques des femmes que pour assouvir leurs intérêts stratégiques.
Mais il faut se garder de voir en cet essai de typologie de la société civile quelque chose de figé. Derrière le radicalisme verbal de certaines associations, fleurissent compromis, compromissions et autres flirts avec le pouvoir. Des associations à la façade conformiste dissimulent parfois mal leur vraie nature de forces de dénonciation et de subversion. Si elles font semblant d'avoir partie liée avec l'ordre établi, c'est par stratégie et non par conviction. En réalité, elles embrassent leurs ennemis pour mieux les étouffer. Des organisations réputées réformistes se sont révélées conformistes à l'analyse, leur volonté affichée de correction des tares sociales n'étant qu'un alibi commode pour mieux profiter des structures sociales existantes. Dans l'univers de la société civile comme ailleurs, l'occasion fait le larron.
Conformistes, réformistes et radicaux tirent ainsi le char de la société civile dans tous les sens et dans une indescriptible cacophonie. Dans ces conditions, peuvent-ils ensemble gagner le combat du développement humain qui semble les mobiliser ? Il est permis d'en douter.