ECOVOX

Société
civile et représentativité
Reto GMÜNDER
Dans diverses instances de participation siègent des personnes et des organisations nommées qui prétendent représenter la société civile. Cette pratique usurpatoire peut ruiner à terme les processus participatifs et conduire à l'échec la nouvelle approche du développement, en uvre aujourd'hui en Afrique.
Depuis un peu plus d'une dizaine d'années, un vent nouveau souffle sur le monde du développement, que ce soit au niveau global, régional ou - avec une intensité moindre - national. Tout le monde, que ce soit le FMI, la Banque Mondiale, la BAD ou les accords EU-ACP, ne jure que par une chose : la participation de la société civile. Mieux encore : même les habituels critiques de ces institutions multilatérales se sont sans hésiter, rangés du côté des encenseurs de la " nouvelle approche " de développement. Une telle unanimité peut paraître réjouissante. Elle ne va pourtant pas sans soulever quelques problèmes.
Il est bon de se souvenir tout d'abord que l'invocation tous azimuts des " nouveaux acteurs " de la coopération nord-sud s'inscrit dans un cadre plus large de l'évolution des politiques et stratégies de développement et en particulier ce que l'on pourrait appeler " la crise du tout Etat ". Depuis que le partenariat nord-sud ne s'inscrit plus dans un contexte de guerre froide, certaines questions jusque-là considérées comme plutôt gênantes ont fait irruption sur la scène des préoccupations : démocratie, bonne gouvernance, droits de l'homme, place de la femme, protection de l'environnement, etc. Et comme le soutien par le Nord de ses partenaires étatiques au Sud ne se fait plus tant sur la base de considérations géopolitiques, il devient du coup beaucoup plus exigeant. C'est là qu'intervient le recours à la société civile considérée comme panacée devant remédier aux défaillances non seulement du processus de développement classique, mais surtout et avant tout de l'Etat.
Cela signifie, en vertu du principe qu'un médicament reste inefficace chez un patient qui ne s'admet pas malade, que cette sacro-sainte participation de la société civile ne pourra être réelle et opérante que là où l'Etat s'avouera effectivement ses propres limites, voire ses manquements. Ailleurs - et les cas ne manquent pas en Afrique où l'Etat se croit encore tout puissant - on assistera plutôt au phénomène de société civile "alibi", officiellement incluse dans les processus décisionnels et opérationnels, parce qu'exigée par les bailleurs de fonds, mais en vérité sélectionnée, confinée et muselée, reléguée à un rôle de figurante.
Cette société civile-là -et c'est un phénomène central du problème - ne s'en plaindra d'ailleurs que très rarement, car elle aussi y trouve son compte. Les personnes et organisations invitées à siéger dans des comités, à se déplacer à l'étranger pour des consultations, se sentent souvent valorisées ou, plus prosaïquement, sont nourries et logées, ce qui reste toujours une bonne occasion à saisir. Etre "représentant(e) de la société civile " dans une quelconque instance est une position enviée. Or pour y accéder, nul besoin d'être délégué, désigné ou élu par une base démocratique. Il suffit d'être coopté, accrédité ou reconnu par le " haut ", par les structures même auprès desquelles on représente la société civile. Ceux que l'on représente n'ont souvent rien eu à dire dans le processus de désignation.
Du coup, les complications sont préprogrammées. Une participation de la société civile construite par le " haut " s'avère en effet très problématique. Cela pose en effet avant tout la question de la légitimité des personnes et des organisations qui siègeront dans les diverses instances de participation.
Pas étonnant de rencontrer en ces lieux essentiellement des organisations avec siège dans les métropoles, souvent proches du pouvoir et ayant de ce fait l'accès facile à l'information ; de voir même des organisations et des soi-disant réseaux se créer uniquement dans le but de répondre au besoin de participation de la société civile ; de découvrir que dans ce milieu les tensions et les jalousies sont vives, chacun se croyant représentant plus légitime de la société civile que l'autre.
Que conclure de tous ces constats, somme toute peu encourageants ? Simplement que si on ne porte pas dans l'avenir une attention beaucoup plus poussée à la légitimité et la représentativité des instances présentes dans les processus participatifs, cette " nouvelle approche " du développement est certainement vouée à l'échec. On aura en effet tout simplement produit une nouvelle intelligentsia non-étatique en matière de développement, tout aussi éloignée des réalités de terrain et des préoccupations des populations que les anciens fonctionnaires étatiques.