ECOVOX

La société
civile est-elle politique ?
Dr ETEKI OTABELA Marie Louise
Pour les uns, la société civile n'a rien à voir avec la politique. Pour d'autres, au contraire, elle est éminemment politique. Revue de la controverse et prise de position d'une politologue avertie.
Dans le déploiement de sa géostratégie planétaire, le système unipolaire dominant instrumentalise les Etats africains de manière à se reproduire indéfiniment et à reproduire l'ordre social existant. Ce mode d'articulation des Etats de la périphérie par le capital se traduit au plan politique par le renforcement de l'autoritarisme de ces Etats et au plan social par la baisse continuelle du niveau de vie et l'écrasement de la société civile. Mais cet écrasement est loin de signifier sa disparition comme l'a longtemps prétendu l'idéologie coloniale, encore moins son apolitisme comme le soutiennent aujourd'hui certains tiers-mondistes et tous les intellectuels africains, apôtres du statuquo.
Consubstantialité
L'idéologie coloniale postule une soi-disant consubstantialité de l'Etat et de la société civile. Ici, c'est l'Etat créé et imposé par les colons qui devrait sortir peu à peu nos sociétés de la barbarie des tribus. C'est pour cela qu'il doit être fort et soutenu par un parti unique avec tout ce que cela comporte d'unanimisme et d'obsessionnelle recherche de l'unité nationale des tribus.
Apolitisme
Dans la pensée tiers-mondiste, l'Etat apparaît subitement comme "contre" la société, sa propre société. Du coup est faite l'apologie de la diversité des cultures locales et exalté un certain apartheid culturel qui tous aboutissent à la négation de l'Etat. Pour certains, cet Etat devient fantôme, pour d'autres mou. Mais si Jean François Bayart pose l'hypothèse d'un Etat totalitaire, c'est pour mieux nier l'existence même de la société sociale tantôt réduite à un groupe ethnique, tantôt assimilée à un mode particulier de production, tantôt localisée dans des sites intermédiaires d'action de groupes sociaux dominés tels que les jeunes, les femmes, les paysans, qui tentent de prendre leur revanche sur l'Etat en tenant en échec son projet hégémonique. Constatant que tous ces soulèvements n'ont débouché que sur des situations d'équilibre précaire, Bayart en vient à conclure que les Etats africains n'ont pas une capacité réelle de gestion politique et que de ce fait, il ne peut s'agir, dans nos sociétés que de la "politique du ventre". Ce courant de pensée rencontre l'agrément de la "gauche africaine" qui taxe d'apolitique la société civile dans nos pays.
Lutte pour le pouvoir
L'une et l'autre thèses, pour sympathiques qu'elles soient, manquent cruellement de profondeur. Elles entretiennent la fausse conviction que l'Etat post colonial reste l'instance nécessaire et exclusive de la reproduction des rapports sociaux. Or face à un Etat en réalité totalitaire, il existe depuis toujours une société civile qui a une logique antagonique à la logique étatique. Il s'agit d'une société civile hautement politique et qui n'a rien à voir avec ce que la plupart des gens entendent par cette notion en Afrique. L'Etat et la société civile ont des rapports de lutte pour le pouvoir à tous les niveaux de la société. C'est par racisme que l'Occident a toujours préféré maintenir ces rapports dans le sens de la préservation de ses intérêts. D'où le soutien qu'il apporte aux Etats assassins pour détruire leurs populations malgré la résistance de la société civile.
Dans l'histoire récente de l'humanité, on n'a pas vu un peuple sortir du totalitarisme par sa seule résistance. Le rapport de force entre les Etats et la société civile africaine ne changera en faveur de cette dernière que le jour où la lutte des peuples africains trouvera un écho hors du camp de concentration généralisé qu'est devenue l'Afrique, depuis l'échec des guerres de libération nationale.