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Société civile :
Une menace pour l'Etat ?
Dr Emmanuel TCHUMTCHOUA

L'échiquier associatif africain est parsemé d'explosifs, secoué de scandales, de petits pièges mesquins et traversé de rumeurs les unes aussi malveillantes que les autres. On y épie son voisin, le surveille, guette le moment opportun pour asséner le coup fatal. En plein air comme à l'ombre, on y livre une guerre sans merci. Comment expliquer cette situation de guérilla permanente ?


L'une des marques du débat intellectuel aujourd'hui en Afrique, c'est cette manière d'avaliser des concepts dits nouveaux sans réflexion critique aucune et de les présenter comme des sésames propres à résoudre nos problèmes. Cette incapacité méthodologique nous appauvrit ontologiquement et fait que malgré tous les discours, notre situation sociale ne change pas.

Nous avons découvert hier la bonne gouvernance, l'Etat de droit et aujourd'hui la société civile. Le débat sur l'émergence de la société civile qu'on place en rupture ou en opposition avec le développement de l'Etat est faux parce qu'irréel et n'est ni plus ni moins qu'un contresens corrosif. Où a-t-on vu un Etat sans société civile ou une société civile qui entraîne inéluctablement la destruction de l'Etat ?

Même dans les systèmes les plus totalitaires marqués par le fort pouvoir de contrôle de l'Etat sur l'ensemble de la société, soit les hommes réussissent à créer à la périphérie des plages de vie civile et de résistance, soit l'Etat même, sans le vouloir, crée ces espaces. L'empire des soviets en est la parfaite illustration. Il est aujourd'hui prouvé que malgré le fort contrôle du parti communiste et des appareils sécuritaires sur la société, il s'était constitué dans ces pays, principalement dans les églises, les milieux intellectuels et chez les jeunes, une forme de société civile dissidente qui a joué un grand rôle dans la chute du mur de Berlin. L'on pourrait faire la même analyse avec l'Iran du SHAH.

Il est clair que la société civile des systèmes totalitaires n'a pas la même envergure que celle des sociétés démocratiques. Même atrophiée, réduite à la clandestinité, elle existe. Sa dissidence, s'il faut l'appeler ainsi, ne remet pas en question l'Etat en tant que construction du vivre ensemble mais la manière dont elle est structurée et gérée. L'on ne saurait présenter l'émergence d'une société civile même dissidente comme une menace à la cohésion de l'Etat. Elle lui permet plutôt de se réajuster en rendant possible la coexistence des différents groupes sociaux et surtout en préservant ce bien commun irremplaçable que constitue l'espace civique.

Le dynamisme de la société civile est fonction de plusieurs facteurs dont les plus importants sont le développement de la vie démocratique et la décentralisation. Pour A. DE TOCQUEVILLE "La décentralisation n'a pas seulement une valeur administrative ; elle a une portée civique puisqu'elle multiplie les occasions pour les citoyens de s'intéresser aux affaires publiques ; elle les accoutume à user de la liberté. Et de l'agglomération de ces libertés locales, actives et sourcilleuses, naît le plus efficace contrepoids aux prétentions du pouvoir central."

Enjeu primordial

Au-delà de toutes ces questions, l'enjeu primordial pour ceux qui souhaitent rompre avec la "pensée unique", consiste à réfléchir afin de mettre à profit les acquis de la recherche historique et sociologique pour bâtir un projet politique qui soit capable de promouvoir de nouvelles structures d'action collectives alternatives de façon à articuler d'une manière inédite, les aspirations populaires avec la construction de l'Etat.

Dans un pays où même la plus haute représentation nationale pue l'odeur de trafic de drogue et où le vice ne se contente plus de rendre un hommage même hypocrite à la vertu, mais s'est mué en vertu, l'autre enjeu majeur et peut-être le plus important, c'est de veiller à ce que toutes ces structures qui se veulent des contrepoids démocratiques et humanistes à l'Etat soient porteuses de valeurs éthiques. Notre comportement social aujourd'hui et plus particulièrement celui de ce qu'on appelle société civile donne raison à OVIDE qui depuis la haute antiquité affirmait : "Ce qui compte aujourd'hui, c'est l'argent. L'argent procure les honneurs, l'argent procure les amitiés. Partout le pauvre est piétiné."

A quoi bon lutter pour l'émergence d'une société civile qui par son aliénation au pouvoir de l'argent et de la corruption entraîne la société dans une sorte de possession (dans le sens le plus large du terme) qui lui vole son âme ?

La fin et les moyens

En somme, réfléchir sur la société civile en Afrique aujourd'hui, c'est refuser le langage asymétrique sur sa pseudo opposition avec l'Etat pour poser les questions essentielles sur les bases et les fondements éthiques de notre vivre ensemble. C'est aussi poser la question philosophique de la fin et des moyens. Qu'est-ce qui importe aujourd'hui dans le tissu social africain ? Le pouvoir par tous les moyens ? L'argent par tous les vices ? La réussite sociale avec toutes les compromissions ? Ces questions se posent à l'Etat. Elles se posent à tous ceux qui se disent de la société civile et à tous ceux qui se font appeler bâtisseurs de projets sociaux alternatifs. Ces questions n'ont pas encore à notre avis été répondues.

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