ECOVOX

Violence
étatique et société civile
Omer KEBIWOU KAMALEU
Dans son ouvrage, Spirale de la violence (Paris, Desclée de Brouwer, 1970), Dom Helder Camara distingue trois sortes de violence : la violence institutionnelle qui légitime et perpétue les dominations, la violence révolutionnaire qui se pose en s'opposant à la violence institutionnelle et la violence répressive qui combat la violence révolutionnaire en se faisant complice de la violence institutionnelle. Les rapports entre l'Etat et la société civile illustrent fort bien cette conception spiralaire de la violence. Parcours en 20 tableaux de la cohabitation tumultueuse entre l'Etat et la société civile.
1 - Pour une meilleure perception des rapports entre l'Etat et la société civile, nous nous limiterons ici à la définition donnée par Benjamin Barber dans son livre A place for us : "La société civile est un domaine indépendant où la vie sociale s'exerce librement, à l'abri de la souveraineté tant de l'Etat que du marché". C'est "un domaine que nous créons par nous-mêmes, par une action commune et volontaire au niveau des familles, des clans, des églises, et des communautés ".
2 - Cette définition barberienne nous intéresse dans la mesure où elle met en exergue, la volonté d'indépendance voire "d'indocilité" de la société civile vis-à-vis de l'Etat. Cette recherche permanente d'indépendance vis-à-vis de l'Etat, érige, qu'on le veuille ou non, la société civile en contre-poids potentiel à l'omnipotence et à la souveraineté absolue de l'Etat. L'indocilité, voire une certaine "subversion" est consubstantielle à la société civile.
3 - C'est donc dire que l'histoire des rapports entre la société civile et l'Etat est faite de conflit, de violence. Cela ne pourrait pas être autrement dès lors que la conception, la fécondation, la parturition, l'accouchement, l'évolution de la société civile se sont déroulées dans l'hostilité et la violence étatique. L'apparition, voire l'irruption sur le champ civique national et même international d'un acteur non-étatique crée une certaine méfiance qui dégénère très souvent dans la violence.
4 - Ainsi, le rapport conflictuel entre l'Etat et la société civile peut être perceptible historiquement, juridiquement et opérationnellement.
5 - L'histoire de la naissance même de ce qu'il convient d'appeler aujourd'hui, ONG de défense des droits de l'homme est colorée de violences de toutes sortes. On évoquera ici "l'affaire Dreyfus" en France au 19ème siècle, "l'affaire des 2 étudiants condamnés pour avoir osé porter un toast à la liberté dans un restaurant", et "l'affaire Monga-Njawé, le Messager".
6 - "L'affaire Dreyfus" : Il faut souligner d'entrée de jeu que cette affaire fut à l'origine de la création en 1898 de la Ligue des Droits de l'Homme, la plus ancienne organisation de défense des droits de l'homme par le sénateur dreyfusard Ludovic Trarieux.
7 - En effet, Alfred Dreyfus, officier français d'origine juive alsacienne est accusé d'espionnage, sur la base de preuves trafiquées, au profit de l'Allemagne. Il est jugé, gardé et condamné à la déportation en Guyane. Immédiatement, les citoyens s'organisent, manifestent, dénoncent l'injustice, le racisme et la violation des droits de l'homme.
8 - En 1898, le Colonel Henry se suicide car convaincu d'être l'auteur des faux ayant provoqué la condamnation de Dreyfus. Ce suicide prend les allures d'un véritable pavé dans la mare et suscite l'ouverture d'un procès en révision en 1899. A l'issue de ce procès, Dreyfus est condamné à 10 ans de reclusion et plus tard gracié par le Président de la République.
9 - En 1906, les pressions citoyennes intensifiées et consolidées et l'arrivée du bloc de gauche au pouvoir vont accélérer et consacrer la réhabilitation et la réintégration de Dreyfus. Il sera par ailleurs décoré de la légion d'honneur et promu chef de bataillon. La résistance civique instantanée se formalise et devient la LDH. Ce n'est que la réaction juste, organisée et efficace de la société civile française.
10 - L'affaire des deux étudiants portugais arrêtés et condamnés à 07 ans de réclusion pour avoir osé porter un toast à la liberté dans un restaurant au plus fort de la dictature de Salazar.
11 - En effet, un matin de 1961, sur le chemin de son travail, Benenson, avocat anglais apprend cette nouvelle en lisant un journal. Choqué, il lance la campagne "Appel à l'amnestie, 1961". La nouvelle fait le tour du monde. Ça et là, les citoyens épris de droits de l'homme s'activent, s'organisent, dénoncent, protestent par écrit, par les médias. Un projet est né. Le succès inspiré de cette opération conduit Benenson à officialiser le projet le 03 août 1961. Amnesty International est né. C'est le début de la croisade planétaire pour la liberté. Son extrême vigilance en matière de monitoring des droits de l'homme font d'elle aujourd'hui la plus puissante des ONG de droits de l'homme, la plus redoutée par le Etats qui excellent dans les violations des droits de l'homme.
12 - L'affaire Monga-Njawé : Fin décembre 1990-début janvier 1991, Célestin Monga, Economiste camerounais écrit une lettre ouverte au Chef de l'Etat de son pays pour lui faire part de son sentiment personnel sur la manière dont les affaires de la cité sont gérées. La lettre paraît dans le journal "le Messager" que diffuse Pius Njawe. Monga, , l'auteur de la lettre, Njawé et le Messager sont traduits en justice par le Procureur de la République près le tribunal de Première instance de Douala. Ils sont accusés "d'outrage à Chef d'Etat et à corps constitués".
13 - Tollé général au sein de la population, les citoyens, plus précisément les taximen, les sauveteurs, les élèves, les étudiants, les intellectuels se mobilisent, s'agitent, dénoncent, protestent. La presse nationale et internationale relaye, la communauté internationale s'indigne, un comité de mobilisation, d'action et de résistance se crée autour de certains leaders. Malgré tout, le procès a lieu pour un verdict relativement clément. La résistance civique a payé. C'est l'embryon de CAP Liberté, la plus puissante, ancienne et populaire organisation de défense des droits de l'homme de l'époque, extrêmement redoutée par le pouvoir, par l'Etat. Ce dernier ne tardera pas de la suspendre pour "activités politiques" avec d'autres associations nées dans ce tourbillon de fortes, puissantes, pressantes et pesantes revendications civiques.
14 - C'est dire une fois de plus que la violence et le conflit permanent sont au cur des rapports entre la société civile et l'Etat. Au-delà de ce rapport conflictuel, il y a une sorte de concurrence rude et parfois implacable entre la société civile et l'Etat. L'enjeu ici étant le contrôle de l'espace civique. Dans un contexte africain où l'Etat n'apparaît plus comme le référent unique de la vie en société, la société civile peut provoquer un mouvement, mieux une transformation sociale, authentique et positive. La société civile est d'émanation sociale, dynamique, et c'est justement là que réside toute sa légitimité. Elle est le principal catalyseur et cristallisateur des demandes civiques et sociales, dans un contexte d'inflation. Leur force d'interpellation, sur des questions, leur devoir d'exigence et même d' " ingérence" dans les actions publiques ou étatiques, leurs capacités à construire de nouveaux espoirs au moment où la classe politique (pouvoir et opposition), statique, vieillissante et en mal de projets de société porteurs, s'est définitivement délégitimée et decrédibilisée aux yeux du citoyen, font à coup sûr, d'elle le nouveau pôle de l'action sociale et civique.
15 - Dans ce contexte de concurrence, tous les coups semblent permis. L'Etat, fort de son "appareil" de répression, fait feu de tout bois pour la phagocytose ou le "containment" de la société civile. Cette politique de containment associatif peut être juridique ou opérationnelle.
16 - Au plan juridique, il y a lieu de relever les "avancées" à pas d'escargot, du reste acrobatiques de la législation en matière d'association au Cameroun, de 1967 en 1999, en passant par 1990. Ces lois successives ont un dénominateur, la volonté quasi obsessionnelle des pouvoirs publics de "contenir", de contrôler administrativement et politiquement les associations. Alors que la centenaire loi française du 01 juillet 1901 serait exemplaire. Si en dépit des entraves législatives et réglementaires, certaines associations arrivent à garder la tête hors de l'eau, il reste à échapper aux pressions de toutes sortes.
17 - Ici, la société civile doit faire face aux intimidations, harcèlements, attentats, arrestations, persécutions On pourra citer dans la mêlée : les assassinats de Norbert Zongo au Burkina Faso, de Ken Saro Wiwa au Nigéria, les assassinats des religieux, les démêlés de Mongo Beti et du Cardinal Tumi au Cameroun, la suspension du projet de formation des observateurs d'élections par Conscience Africaine, les arrestations et l'incarcération des journalistes et autres leaders d'organisations de défense des droits de l'homme, le musellement de la presse
18 - Toujours dans leur folle envie de museler la société civile, certains Etats n'hésitent pas à créer leur propre société civile à eux, à défaut d'imposer des affidés à la tête de certaines institutions de la société civile. C'est ainsi qu'on a une société civile outrageusement qualifiée de "modérée" de "responsable", de "respectueuse des institutions et des hommes qui les incarnent". Cette société civile inféodée à l'Etat, en constant flagrant délit de copulation et de collusion avec l'Etat, protégée, nourrie et entretenue par l'Etat, est dangereuse et contraire à l'idéal et à la démarche participative, tripartite qui doit désormais régir le processus de prise de décision dans le monde actuel. L'ONU, à travers ses récentes conférences mondiales où cohabitent, bon gré, mal gré les Etats, les ONG et les Organisations intergouvernementales, est l'illustration parfaite et achevée de la nouvelle et irréversible démarche participative. Il en est de même avec le Commonwealth, la Francophonie, l'OUA, l'UE/ACP Il y a comme une tension progressive vers la consécration de la société civile comme troisième acteur des relations internationales.
19 - Les violences observées à Porto Alegre, Durban, Seattle, Gênes ne sont-elles pas en réalité les conséquences des réticences des Etats à prendre en compte les inputs de la société civile dans la marche du monde ? A défaut d'être reconnue comme acteur incontournable par les Etats, la société civile voudrait être entendue, écoutée et comprise.
20 - L'amorce de relations plus conviviales et moins conflictuelles entre elle et l'Etat est à ce prix.