ECOVOX

Radiographie de la société civile africaine
:
Les dix clichés du chaos
Désiré C. TALLA
L'échiquier associatif africain est parsemé d'explosifs, secoué de scandales, de petits pièges mesquins et traversé de rumeurs les unes aussi malveillantes que les autres. On y épie son voisin, le surveille, guette le moment opportun pour asséner le coup fatal. En plein air comme à l'ombre, on y livre une guerre sans merci. Comment expliquer cette situation de guérilla permanente ?
Dix indicateurs rendent compte du chaos qui destructure la société
civile africaine.
1- L'esprit du lucre
Dans le monde associatif africain, les miettes des partenaires bilatéraux et multilatéraux catalysent des perversions de toutes sortes, polluent les relations à l'intérieur des ONG et entre elles et dégrade inexorablement la personne humaine. Ces derniers temps, l'argent se fait tellement rare que trouver un filon "d'or" est une grâce de Dieu d'autant plus précieuse qu'il faut en conserver la source et les rouages.
2- Les querelles idéologiques
Un vent constant de guerre de tendances agite l'univers de la société civile. On y trouve côte à côte, face à face ou dos à dos des ONG d'inspiration gouvernementale, proches des partis d'opposition, du milieu des affaires ou appartenant à d'anciens serviteurs de l'Etat et fonctionnaires aigris de tous bords. Ceci génère bien évidemment des querelles d'ordre idéologique difficiles à gérer.
3- La guerre de leadership
Une guerre des tranchées sape les fondements de la société civile africaine. C'est à qui sera le mieux vu, le mieux apprécié et le mieux valorisé même si l'on opère dans le même secteur : les enfants, les enfants abandonnés, les orphelins, les handicapés, les personnes du troisième âge, les femmes et toutes les catégories sociales en difficulté, sont ainsi devenus des enjeux stratégiques de confrontation ouverte et guerre froide entre des groupes aux intérêts divergents et aux appétis de grandeur insatiables.
4- Le goût du tape-à-l'il
Beaucoup de promoteurs des ONG et associations ont développé un goût prononcé pour ce qui est extravagant : voitures démesurément puissantes et aux lignes futuristes, locaux luxueux, résidences cossues, etc.
5- La jalousie
L'un des maux qui minent le monde des associations n'est autre que la jalousie. Les succès et les performances des uns donnent des insomnies aux autres, les frustrent et développent en eux l'esprit de critique, la médisance et la concurrence féroce.
6- L'esprit revanchard
Il est courant que des individus ayant collaboré au sein d'une organisation à un moment de leur vie se retrouvent un jour en position d'ennemis jurés soit parce qu'arrivés en fin de contrat, licenciés, contraints à la démission, soit par simple désertion. S'ils créent leurs propres ONG, ils rejoignent leurs anciens patrons dans le cercle des "élites". Mais très souvent, ils ont une façon de s'affirmer : ils prennent plaisir à étaler au grand jour leurs frustrations, trimballant au fond de leurs malettes et partout les petits secrets, petites faiblesses et bassesses de leurs anciens employeurs. On voit ainsi se tisser des réseaux souterrains de dénigrement, d'intoxication, d'endoctrinement, d'amplification et de propagation des rumeurs, ayant pour seul but de détruire l'organisation rivale.
7- L'influence pernicieuse de la mode
Beaucoup d'ONG ont été créées par contagion. Leur fonctionnement aussi obéit au même schéma mimétique. La quasi totalité des élites qui pilotent la société civile africaine, le font généralement fait à partir des outils fabriqués par les experts occidentaux. Etant donné qu'à cette "civilisation des modèles importés" et du "prêt à penser", les uns et les autres ne s'arriment pas tous avec la même facilité et la même vitesse, on observe partout sur le continent des querelles entre les "anciens" qui ne sont pas encore à la page des mutations et les "modernes" qui sont déjà à la mode.
8- Le degré zéro de la culture associative
L'absence de culture associative est perceptible tant chez les promoteurs d'ONG qu'au niveau des populations qui adhèrent à leur projet de développement. Elle est davantage accentuée chez certains anciens fonctionnaires retraités, révoqués ou défroqués qui ont conquis des sièges au sein du patronat associatif. Faute de cette culture ils ont conservé par divers eux leur déformation professionnelle d'antan et ont de la peine à se débarrasser de leurs mauvaises habitudes de serviteurs de l'Etat : clientélisme, carriérisme, abus d'autorité et trafic d'influence avec, au bout du compte, l'immobilisme, l'absence d'esprit d'initiative et la tendance à considérer l'organisation comme une vache à lait.
9- La mauvaise foi
Dans la société civile africaine, les leaders poussent comme des champignons. Les vocations y naissent ex-nihilo. On voit des masques s'affrontant tels des fauves dans un cirque organisé pour amuser la galerie. L'opinion publique a le droit de savoir s'il faut faire confiance à ceux des promoteurs d'ONG qui croient pouvoir résoudre des problèmes qu'ils n'ont jamais connus. Il arrive par exemple que des femmes ayant opté pour le célibat et ayant mené une vie entièrement aristocratique se découvrent subitement les talents d'avocate de la femme rurale dont elles ignorent et la condition réelle et les dilemmes existentiels. Dans le même ordre d'idées, l'on a vu des propriétaires d'industries polluantes créer des mouvements de protection de l'environnement, des tyrans se jucher à la tête des associations de défense des droits de la personne.
10- L'absence de démocratie
La société civile africaine, un peu à la manière de la société politique est caractérisée par des pratiques antidémocratiques qui ont pour noms : le règne du flou, l'art de la manipulation, la confiscation de la parole par les cadres, la chasse à l'opposant, etc.
Toutes ces images de la société civile sont caractéristiques de ce que Raphaël DRAI appelle : "La société incivile". Ce moment de la société civile selon lui où "triomphent le pouvoir, l'avoir et le paraître" et au cours duquel "le Moi et le Mien étouffent le Toi et le Tien.".