ECOVOX

Mondialisation néo-libérale et société
civile :
Un nouvel étau idéologique
?
Pr MOUKOKO Priso
Après la faillite des indépendances, voici venue, depuis les années 80, celle du développement. C'est à ce moment précis que les forces dominantes actuelles dans le monde, lancent une offensive générale dans au moins deux directions complémentaires et convergentes dans le cadre de leur stratégie générale visant à imposer leur mondialisation.
La première direction de cette attaque contre les peuples africains, vise à casser l'Etat (l'organisation étatique) en Afrique Noire (notamment) ; de manière à empêcher les peuples africains de s'organiser solidement pour vaincre leurs maux actuels. C'est pourquoi d'ailleurs la lutte contre l'Etat est doublée d'une tentative pour empêcher que les peuples africains s'organisent solidement dans des partis politiques, des syndicats ou des associations sociales dont les objectifs soient clairement de combattre les fléaux sociaux actuels. Tout est fait pour combattre sans répit l'émergence de partis politiques nationalistes, panafricains, démocratiques, populaires et révolutionnaires ; de solides syndicats de luttes, diverses associations de contestation directe ou indirecte de l'ordre social actuel.
Matraquage idéologique
Au contraire, un matraquage idéologique et médiatique sans précédent, pernicieux et insolent, permanent et fatiguant, est imposé aux peuples africains. En économie, cela se traduit par le slogan "privatiser tout et vous irez droit au paradis".
Le but évident de cette machinerie est d'ôter à l'Etat en Afrique Noire tous les moyens économiques qui pourraient lui permettre d'avoir une capacité quelconque de jouer un rôle significatif dans la société, s'agissant par exemple de l'intégration de nos petits pays pour former une Union Africaine véritable et authentique, qui seule peut ouvrir des perspectives vers une Renaissance Africaine et redonner espoir aux peuples noirs du monde entier. On remarquera que cette offensive généralisée contre l'Etat en Afrique Noire (pas en Occident !) ne fait absolument aucune distinction entre les divers types d'Etat du continent : elle est dirigée, aussi bien contre les dictatures cyniques (soutenues par ce même Occident), que contre des systèmes étatiques éventuellement démocratiques et appuyés par leur peuple. En réalité, il s'agit de combattre sournoisement les idées du panafricanisme révolutionnaire afin d'empêcher toute Renaissance Africaine. Une fois qu'on a détruit les Etats quels qu'ils soient, il ne reste plus en place que les "tribus". Et, une fois qu'il ne reste plus en place qu'un Etat désarmé, à genoux, pieds et poings liés devant l'étranger qui agit via ses multinationales, ses banques, ses FMI et ses OMC, etc., etc., cet Etat est devenu un "Etat" de pacotille, qui fait alors sans broncher la politique qu'on lui dicte du dehors. Avec, il faut le souligner clairement et fortement, le consentement, mieux la complicité active des bourgeoisies néo-coloniales africaines (termes qu'on veut faire disparaître du vocabulaire !).
C'est pour atteindre ces objectifs, empêcher les peuples de s'organiser pour prendre le pouvoir politique et changer radicalement le cours des choses en Afrique, que nous est proposé le slogan de "société civile", comme "autre chose, de démocratique, qui peut et doit remplacer les partis politiques (mais en Afrique seulement notez-le bien, car ailleurs, les partis existent toujours bel et bien). Car en Afrique, "les partis ne valent rien".On créera donc des ONG et cela suffira. Les ONG feront-elles l'Unité politique de l'Afrique ? Les ONG ont-elles conduit l'Europe vers le stade actuel de son unification ? Poser ces questions, c'est évidemment déjà y répondre. C'est mettre à nu la supercherie.
L'examen, même rapide, de la structure politique des sociétés africaines actuelles, met en évidence le fait suivant : ce qu'on appelle "l'opinion publique" en Occident, n'existe pratiquement pas dans notre continent. Cela est sans doute dû au fait que l'opinion publique est tout sauf spontanée. A y voir de près, elle résulte d'un complexe de réseaux de relations, qui sont à la fois personnelles et surtout associatives (donc organisationnelles !). Il s'agit de multiples "connivences", qui dépassent de loin le seul niveau des relations de telle personne à telle autre. Ces connivences et réseaux expriment généralement une conscience plus ou moins réelle, plus ou moins radicale, d'intérêts sociaux réels, donc d'intérêts de groupe social, en un mot d'intérêts qui de toutes façons, sont des intérêts de classes sociales (autre mot qu'on veut effacer du vocabulaire, pourquoi ?). Or, ce type de réseaux n'existent pas encore suffisamment, dans la plupart des pays africains actuellement, à quelques exceptions près. Ces exceptions sont sans doute à chercher dans les cercles religieux. Car les associations que je qualifie de solidaristes (familles, ethnies, cercles d'amis, etc.) ne s'occupent que des décès (achat de cercueils et financement de "collations" horriblement coûteuses après l'enterrement) ; et ne se préoccupent point de revendiquer une voirie digne de ce nom pour le quartier ou la ville : elles se limitent donc à une solidarité étroite entre individus, et ne s'occupent point de chercher des réponses sociales à des problèmes sociaux globaux qui, pourtant concernent tous les citoyens ! Elles se moquent de l'environnement et de ce qui lui arrive !
Dans ces conditions, une "société civile" qui, en Occident peut générer une dynamique sociale positive, dans le sens de ce que, faute de mieux, on peut qualifier de progressiste malgré les ambiguïtés du concept de "progrès" et les interrogations parfois lourdes qu'il peut susciter et suscite aujourd'hui, eh bien, une telle "société civile", en Afrique et pour le moment, reste à transcrire socialement, dans la vie et dans les faits réels. C'est pourquoi on assiste d'ailleurs, à des supercheries notoires, comme par exemple au Kamerun, consistant à fabriquer de toutes pièces, pour ainsi dire ex-nihilo, des pseudo-sociétés civiles politicardes, électo-ralistes, généralement veules et largement béni-oui-oui des forces politiques dominantes. Des prétendus représentants de la soi-disant "société civile", porte-parole des "sans partis", sont pour la quasi-totalité, des membres déclarés, des sous-marins recensés, ou au moins des sympathisants décidés et souvent actifs du parti au pouvoir. Ces gens sont en général nommés par décret présidentiel ou par arrêté ministériel, au poste de "représentants de la société civile" dans tel ou tel organisme consultatif, pour les besoins de la cause.
Libre échange
Au moment même où les dominants dans le monde s'activent autour du mot d'ordre "à bas l'Etat et tout pour le privé", et alors que bon nombre de gens, au sein même de nos sociétés de misère, jouent à fond ce jeu en chantant à tue-tête ce qu'ils appellent l'hymne du 3ème millénaire intitulé "gloire à la privatisation dans le cadre de la mondialisation, gloire au libre Commerce intégral", il est intéressant de ne pas perdre la raison.
Selon des données connues, officielles en Occident même, "les pays capitalistes avancés consacrent chaque année 360 milliards de dollars (US) à la protection de leur agriculture, et 450 milliards à celle de leur industrie, soit 810 milliards de dollars. Ce ne sont pas des sommes versées une fois pour toutes, mais bien un eldorado permanent. Comment peut-on avoir l'hypocrisie d'exalter les bienfaits paradisiaques d'un système multilatéral de liberté du commerce face à un interventionnisme étatique qui se traduit par des subventions aussi astronomiques ? ( ) Il faut comprendre que les 810 milliards de dollars constituent seulement l'un des éléments de la machine de guerre protectionniste des pays développés". (B. Cassen, F.F. Clairmont : Globalisation à marche forcée, in Le Monde Diplomatique, déc. 2001, p. 7). Remarquons que, au taux actuel, 810 milliards de dollars, cela fait environ 600 000 milliards de francs CFA). En somme, l'Etat doit protéger son pays en Occident et mourir en Afrique !
De plus, la lutte est menée, par divers moyens, contre les organisations citoyennes qui, dans nos pays, osent prétendre demeurer indépendantes des tutelles étrangères, s'opposent à la mondialisation néo-libérale, et dénoncent quotidiennement ses méfaits et ses crimes. C'est ainsi que le président des USA traitait il n'y a pas longtemps, les manifestants anti-mondialisation à Gênes (Italie), de "ramassis de voyous", et ajoutait, péremptoire, que "tous ceux qui sont contre le libre échange sont contre les pauvres"(sic). Par cette dernière déclaration, M. Bush ne fait que plagier dans une version "3ème millénaire", le sieur John Bowring, premier gouverneur britannique de Hong-Kong et surtout, grand industriel du textile, qui déclarait : "Jésus Christ, c'est le libre échange ; le libre échange, c'est Jésus Christ"(sic). Si M. Bush n'avait pas révélé, pendant sa campagne électorale, sa vaste culture au point de ne pas savoir citer trois (3) noms de chefs d'Etats étrangers, on lui rappellerait les propos d'un de ses prédécesseurs illustres à la tête des Etats-Unis d'Amérique : le général Grant, vainqueur de la guerre civile (la guerre de sécession). Alors président US, et alors que l'Angleterre, qui dominait alors le marché mondial, vantait sans arrêt les beautés du libre échange, et tentait de convaincre tous les pays du monde des bienfaits de ce dernier, Grant fut très clair sur la question en déclarant : "Quand l'Amérique aura obtenu tout ce qu'elle pourra de la protection, elle adoptera aussi le libre échange".
La société civile des criminels
Si donc aujourd'hui, le même pays, devenu à son tour dominant du marché mondial, veut imposer le libre échange à toute la planète, les gens conscients ne peuvent que s'opposer à ces tentatives pour sauvegarder l'indépendance de leurs pays respectifs.
La "société civile" des criminels économiques (plus de 1000 milliards $ par an selon les données de l'ONU), des auteurs de la Traite des Nègres, du colonialisme, des auteurs des génocides contre les Indiens d'Amérique, les autochtones en Australie, Nouvelle-Zélande et ailleurs, des auteurs du piège criminel de la dette du Tiers Monde qui sous-développe en permanence, cette société civile-là, n'est qu'un slogan mensonger et creux, qui conduira aux mêmes impasses que le "développement" néo-colonial qui sous-développe en permanence. Ce n'est qu'une arme idéologique dont se servent les pires ennemis de l'Afrique et de sa libération pour désarmer les peuples africains. Comment cela ? Dans la mesure où ils veulent réduire la lutte politique des peuples africains à sa seule composante de la lutte de "la société civile".
Dans cette mesure, ils veulent contraindre les peuples africains à lutter contre la domination, l'oppression et l'exploitation dont ils sont victimes depuis des siècles, en usant des seules armes que l'Occident veut les voir utiliser, les armes économiques, c'est-à-dire celles précisément qui sont entièrement contrôlées, à plus de 99 %, par l'Occident ! Comment peut-on se battre contre quelqu'un qui vous opprime, avec le seul fusil qu'il tient fermement entre ses mains et, qui plus est, au moment et sur le terrain qu'il a choisis ?