ECOVOX

Par le Pasteur Jean-Blaise Kenmogne, Directeur Général du CIPCRE
Ceux qui, ici comme ailleurs ont quelque peu flirté avec la chose politique, n’ont pas manqué d’avoir à réfléchir sur la maxime poétique énoncée par Machiavel, divide ut regnes ou diviser pour mieux régner. Cette maxime a été adoptée par le sénat romain puis par Louis XI, puis par Cathérine de Médicis et sans aucun doute par tous ceux qui, en 1884-1885 se réunirent à Berlin pour régler le partage de l’Afrique entre les grandes puissances. La recrudescence du tribalisme dans les Etats africains contemporains se nourrit de la même logique d’exercice et de conservation du pouvoir politique qui, en bien des régions de notre continent, n’a laissé que des frustrations, des pleurs et du sang.
En date du 08 juin dernier, devant les sénateurs américains, Marina Ottaway a jeté un autre pavé dans la mare de l’histoire tourmentée de l’Afrique contemporaine : elle a plaidé avec force pour le redécoupage de ce continent meurtri, arguant que cette mesure serait de nature à panser ses plaies et à lui épargner d’éventuels troubles socio-politiques. Pour tout africaniste épris de justice et de paix, cette thèse surprend par son incongruité en même temps qu’elle sonne faux par rapport à l’évolution actuelle du monde.
Sans avaliser le principe de l’uti possidetis ou principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, il est permis de se demander selon quels critères il faudrait aujourd’hui redécouper l’Afrique. En admettant qu’il faille par exemple augmenter l’espace vital des Rwandais ou des Burundais en délestant le Congo Démocratique d’une partie de son territoire, comme l’ont pensé, à un certain moment, des géostratèges occidentaux, ne créerait-on pas, par le fait même, des conditions pour une interminable conflagration ? Un Etat Fang composé des ressortissants de cette ethnie éparpillés au Cameroun, au Gabon ou en Guinée Equatoriale, peut-il être viable ? Et d’abord un tel Etat est-il souhaitable ? Le souhaiter ne participerait-il pas du désir de tous ceux-là qui ne rêvent que d’affermir la balkanisation et donc la recolonisation de l’Afrique ?
C’est pourquoi à la thèse du redécoupage nous opposons celle du regroupement des Etats actuels, car la politique du morcellement de l’Afrique a étalé ses limites aux yeux du monde. Nous ne devons pas entrer à reculons dans le troisième millénaire ni continuer à nous livrer sans défense aux appétits sournois des nations puissantes. Il nous faut inventer une autre manière d’être avec nous-mêmes et une autre dynamique d’interaction avec l’extérieur, car comme le constate Axelle Kabou, trente neuf "années de décolonisation ratée, d’africanisation maladive, d’enracinements parcellaires, dressant autant de cloisons entre les Africains, et entre eux et le monde extérieur, ont façonné des mentalités absolument incapables de se projeter en dehors de la sphère tribale ou d’une africanité étroite et insipide".
Pour nous, il ne s’agit plus de morceler, mais de sceller les entités étatiques actuelles autour des nouveaux défis du village planétaire en construction. La carte politique, géostratégique et économique du monde actuel montre clairement que la survie est dans le regroupement. Qu’il s’agisse de l’Europe qui, patiemment mais efficacement se construit au sein de l’Union Européenne, des Etats du Sud-Est Asiatique ou même de l’Amérique du Nord, on observe la même détermination à se mettre ensemble pour affronter les aléas du futur. Si nous voulons échapper à la marginalisation et / ou à un nouvel esclavage, nous devons lutter pour l’unité de notre continent. Nkrumah, Lumumba et Um Nyobe qui nous ont précédés sur cette terre d’Afrique avaient la même volonté, la même conviction et la même ambition.