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Chronique JPSC :
Par le Rév. Kä Mana
Parmi les événements majeurs qui auront dominé la vie politique africaine au cours de l’année 1999 , trois méritent une réflexion de fond sur les enjeux qu’ils dévoilent pour l’avenir de notre continent. Il s’agit de :
- l’impressionnante passation de pouvoir entre Nelson Mandela et Thabo Mbeki en Afrique du Sud ;
- la fin de la longue et pénible dictature militaire au Nigéria et le retour au pouvoir d’Olusegun Obasanjo ;
- l’accession d’Abdelaziz Bouteflika à la magistrature suprême en Algérie et l’espoir qu’elle suscite pour la fin de la violence sociale dans ce pays.
Contrairement à l’illusion de rénovation politique et de nouvelle espérance qu’ont un temps entretenu dans nos esprits des hommes comme Yoweri Museveni en Ouganda, Isayas Afeworki en Erythrée, Meles Zenawi en Ethiopie, Paul Kagame au Rwanda et Laurent Désiré Kabila au Congo-Zaïre, ces Chefs en qui beaucoup d’entre nous avaient cru voir des figures de la renaissance africaine alors qu’ils n’étaient que des guerriers soucieux de leur propre puissance, Mbeki, Obasanjo et Bouteflika représentent l’énergie d’une nouvelle volonté de vie pour l’Afrique en ce début d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire.
L’héritier de Nelson Mandela
Si dans l’histoire, comme disait Franz Fanon, chaque génération a à découvrir sa mission, à l’accomplir ou à la trahir, le départ de Mandela et l’arrivée de Mbeki sont chargés de symboles forts. Le premier grand symbole, c’est Mandela lui-même : l’Homme-légende qui, à lui tout seul, a su incarner ce que l’Afrique a de volonté d’espérance, d’énergie de résistance, de passion, de libération et de profonde sérénité dans la sagesse, l’équilibre intérieur, la modération et la mesure dont chaque peuple a besoin pour conduire son existence et inventer son avenir.
Durant toute sa vie qui été un long chemin vers la liberté, Mandela a développé en son être les grandes valeurs de cette foi en la vie : endurer toutes les souffrances sans jamais céder sur l’essentiel, subir toutes les humiliations sans jamais se dévaluer soi-même, ne jamais perdre le sens de l’humain ni cesser de s’accrocher à la vérité de la cause que l’on défend, du combat que l’on mène et qui donne sens à l’action. C’est dans cet homme courbant sous le poids d’un destin lourd et abominable que nous savons vraiment que l’âme a une grandeur et cette grandeur est l’humus même de la dignité. J’entends ici par âme non pas cette réalité vaporeuse dont se sont délectés les vendeurs d’au-delà et les faux-monnayeurs des arrière-mondes, mais le souffle même qui donne force et consistance à la personnalité, qui lui assure la cohérence dans ses actes et l’enracine dans la profondeur de l’humain.
Mandela, c’est l’Afrique dans ce que son âme a de vrai, de solide, de grand et de profond. L’Afrique dans ce qu’elle possède comme humus de vie pour féconder le monde et fertiliser l’avenir.
Ce que Thabo Mbeki, le fils spirituel et héritier politique du célèbre prisonnier de Rhodes Island, représente dans le champ symbolique des rêves africains, il l’a lui-même défini à travers un chantier de réflexion qu’il a ouvert et dont le concept, par la force des choses, est désormais lié à son nom : le chantier de la renaissance africaine. Mbeki se propose d’être l’homme de cette renaissance. Par sa démarche et son itinéraire tissés d’endurance, de patience, de ri- gueur, de calcul pragmatique, de méthode froide, de rationalité maîtrisée, du sens ardent de l’organisation et d’une ambition toujours projetée loin dans l’avenir à partir d’une analyse méticuleuse des faits et des réalités, il s’est hissé à la tête de l’Etat sud-africain sans laisser aucune place au hasard ou à l’approximation.
Thabo Mbeki incarne ce dont l’Afrique a le plus besoin aujourd’hui pour être de plain-pied dans le monde actuel : un réalisme politique qui refuse de se bercer d’illusions sur les réalités de l’ordre international sans verser dans un machiavélisme mortel qui fait du champ politique une jungle.
Mgr Desmond Tutu a défini le mieux le peuple de Thabo Mbeki, en le présentant comme une force historique élue par Dieu quand Il a voulu se révéler comme le Dieu de toutes les surprises. On peut sur la même lancée dire que c’est le peuple qui s’est révélé au monde entier comme le peuple de toutes les surprises. C’est-à-dire le lieu d’incarnation des valeurs que l’on croyait irréalisables :
- le refus du racisme sous toutes ses formes et dans toutes ses tentations au cœur du monde ;
- la réconciliation comme humus de la construction d’une société humaine dans son projet d’être et dans les Institutions qu’elle se donne ;
- le pardon comme force morale et énergie intérieure pour dépasser les antagonismes communautaires et vaincre les démons d’un tribalisme dont les effets sont aussi néfastes pour une société que l’absurdité du racisme.
En tant que peuple de toutes les surprises, les Sud-africains sont aujourd’hui une communauté de toutes les espérances. Ils sont " notre rêve ", pour reprendre l’expression de Wolé Soyinka. Ils ont les capacités, les énergies et les moyens pour fonder la renaissance africaine :
Economiquement et politiquement, beaucoup attendent du pays de Nelson Mandela qu’il assume un rôle géopolitique qui ferait de lui une force d’impulsion de la renaissance africaine dont rêve le Président Mbeki.
Culturellement et spirituellement, immenses sont les espoirs placés dans la société sud-africaine post-apartheid pour montrer au monde que la diversité et la pluralité sont une chance pour le développement humain et non une menace permanente de conflagration et de chaos.
Technologiquement et scientifiquement, on attend que l’Afrique du Sud donne toute la mesure de ses possibilités et de ses puissances créatrices en vue de devenir la locomotive de tout le continent africain.
Dans le domaine diplomatique et stratégique, il est attendu du pays de Thabo Mbeki qu’il devienne la plaque-tournante d’une politique africaine de réconciliation et de gestion des conflits, à partir d’une vision claire de la paix comme condition primordiale de la renaissance africaine.
Courage et détermination : l'esprit d'Obasanjo et l'ambition de Bouteflika
Bouteflika a traversé le " désert ". Obasanjo a connu " l’enfer ". De ce désert et de cet enfer, l’un et l’autre ont tiré une sagesse politique qu’ils sèment maintenant dans l’esprit de leurs peuples respectifs. Ce sont des hommes politiquement " nés de nouveau " pour assumer les lourdes responsabilités qui sont les leurs aujourd’hui.
Bouteflika a incarné toutes les passions idéologiques de la guerre froide, les rêves de l’Afrique engagée dans les grands combats de libération, les règles d’airain du parti unique. Il a connu tous les fastes, toutes les adulations, tous les triomphes enivrants pour les hommes qui se croient importants. Puis est venue la nuit. La longue et lourde nuit de l’épreuve et de la solitude. La chute. L’insondable expérience de la traversée du désert. Un vrai " chemin de connaissance " sur lequel il a appris la vanité des choses, l’infinie bêtise des êtres humains, l’hypocrisie de ceux qui l’adoraient naguère et l’illusion de la force que confère le pouvoir à ceux qui ont la faiblesse de croire totalement en lui.
Aujourd’hui, Abdelaziz Bouteflika revient comme un homme plein de sagesse et d’expérience. Il a entendu la profondeur du silence et y a redécouvert ce que le Coran n’a pourtant jamais cessé de lui dire : que la vraie grandeur d’un homme est en Allah, dans l’intelligence vitale du projet de Dieu comme chemin d’humanisation pour tous les peuples. L’ancien diplomate orgueilleux et hautain s’est laissé habiter par un nouvel esprit politique et une nouvelle sagesse de vie. C’est en cela qu’il incarne la nouvelle Afrique : celle qui devra se servir de toute son histoire de souffrances, de tout son séjour dans le désert de la colonisation et du néocolonialisme pour faire retour en sa sagesse de vie, assumer sa vraie liberté créatrice et construire un avenir sur les valeurs qui comptent vraiment. Des valeurs capables d’assurer à l’Afrique le bien-être et la prospérité, la grandeur et la dignité. Le nouveau chef d’Etat algérien semble avoir tiré de cette absurde réalité du mal une idée positive du politique qu’il met déjà en œuvre depuis son accession au pouvoir : l’énergie anti-barbarie.
Obasanjo est un miraculé. Sorti contre toute attente de l’enfer des prisons du Général Abacha, il n’a plus de la politique l’idée qu’il en avait avant l’enfer.
- Lui qui était un militaire déterminé et forgé dans le moule de la discipline d’un parti et d’une pensée unique, il a appris à croire en la démocratie au sens concret et pratique du terme: comme la lutte, l’organisation et l’engagement quotidiens du peuple contre les tentations qu’aurait un seul homme de se servir du pouvoir pour les intérêts privés, pour la domination des personnes et pour l’asservissement de toute une société à sa seule volonté. Désormais, dans son esprit, le pouvoir a cessé d’être le champ de la pure force pour devenir réellement le lieu d’un service. Il relève non du mal incarné en une personne, comme ce fut pour Abacha, mais du bien assumé comme exigence publique.
- Il a appris la nécessité des mécanismes de lutte contre l’impunité et la gangrène de la corruption : l’impératif démocratique de rendre compte de la gestion de la chose publique devant les institutions crédibles qui représentent le peuple.
- Il a appris le vrai art d’être chef : la force de se dominer, de se discipliner et de se contrôler pour ne pas dire n’importe quoi , pour ne pas faire n’importe quoi, et surtout pour ne pas faire dire et ne pas faire faire n’importe quoi en son propre nom.
- Il a lu et médité en profondeur le Bible : il sait qu’on ne gouverne pas bien un peuple si on n’a pas en soi une force spirituelle et une foi profonde dans les valeurs que Dieu a révélées comme chemin de l’humain.
Pour le peuple nigérian, cet homme représente une voie éthique sur laquelle la société dans son ensemble devra s’engager afin de réorienter sa destinée. La société nigériane, mais aussi toute la société africaine.
Avec Mbeki, Obasanjo et Bouteflika, l'Afrique nouvelle qui s'éveille a toutes les chances d'être le continent du siècle qui vient, si nous le voulons tous.