ECOVOX
Centre Emmanuel de Ndjaména
Une
réponse à une attente sociale
Par Sœur Monique GODDE
Saint François-Xavier
En 1966, l’Eglise de N’Djaména, avec le concours des Pères de la Compagnie de Jésus, créa le Centre des Collégiens et Lycéens (C.C.L.) au cœur de la capitale tchadienne. Avec pour mission l’accueil, la catéchèse, les activités scolaires, puis sociales. Malheureusement, les "événements" s’abattirent sur la ville. N’Djaména, ville morte. Les ouvriers apostoliques durent partir et les jeunes s’enfuir. Puis en 1988, l’espoir pour une jeunesse avide de parler, d’étudier, d’être accompagnée.
La relance du Centre des Collégiens et Lycéens fut confiée à la Communauté Saint François-Xavier, en septembre 1989 avec pour objectif premier de donner une âme à ce lieu pour jeunes qui devait accueillir garçons et filles de toute ethnie, de toute religion, de la 6ème à la Terminale, au nom de Dieu. Alors, il fallait lui trouver un nom, mieux le "recevoir". Au cours d’une prière communautaire à partir d’Isaïe 7 : 14, la parole prit vie et donna le beau nom d’Emmanuel : mot qui ne tirait son origine d’aucune langue tchadienne, encore moins du français, mais jaillissait du pays de Jésus. Quand le nouveau nom fut proclamé au centre, les jeunes musulmans entendant "Dieu avec nous" ("Allah manu"), laissèrent monter un profond et paisible "c’est bon" !
Progressivement une équipe de base, tchadienne majoritairement, se constitua. Mais que l’on fut bibliothécaire, secrétaire-gestionnaire, animateur socio-culturel, gardiens de jour ou de nuit, le commun devrait être "éducateur". Très rapidement, l’équipe demanda un professeur de français. Le Tchad s’étant donné deux langues nationales, le français et l’arabe, beaucoup de jeunes n’étaient à l’aise que dans leur langue maternelle. Sœur Bénédicte (Saint François-Xavier), spécialiste de l’enseignement du français aux étrangers, fit des merveilles en redonnant confiance à ses élèves.
Actuellement, le Centre Emmanuel accueille près de 1000 jeunes chaque année, dès la rentrée de septembre. Pour s’y inscrire, un jeune doit verser la somme globale de 3 000 F CFA seulement. Très souvent, certains ne peuvent le faire ou renouveler leur inscription. Les petits "boulots" sont rares. L’un ou l’autre a la chance de réaliser un travail pour le centre, mais l’assistanat n’est pas dans notre esprit. Le Seigneur veut l’homme debout. Comment "élever" un jeune, si on l’accepte "mendiant" au départ ?
Les 1 000 jeunes, différents mais complémentaires, vont, au cours d’activités communes, apprendre à se tolérer, se découvrir, s’estimer. Le Centre veut être ce tremplin privilégié pour la rencontre inter-ethnique, inter–religieuse. En ne refusant aucune inscription, le centre découvre avec bonheur chaque année qu’il reçoit 300 jeunes musulmans, 300 jeunes protestants, 300 jeunes catéchumènes ou baptisés catholiques ; qu’il accueille de plus en plus de jeunes filles dans le 1er cycle, 40 % contre 5 % seulement dans le secondaire.
L’Esprit-Saint est réaliste ! Quels services nous a-t-il demandés de rendre ? Si nous travaillons dans ce centre, c’est avec le désir de le faire avec Jésus, comme Jésus, pour ceux qui le reconnaissent. Mais tous ont adopté notre devise "Servir, non se servir". Servir des jeunes scolarisés demande une équipe élargie. Tandis que Micheline assume le secrétariat et la gestion, Emmanuel règne sur la salle de projection : pouvoir découvrir les visages des personnages historiques, étudier le fond des océans, l’éruption d’un volcan, donnent saveur aux cours théoriques ; se réunir pour un débat autour d’un film sur l’amitié entre garçons et filles, libère les langues ; découvrir les cinéastes africains, comparer leurs œuvres, suivre un film anglais dans sa version originale élargissent les toiles de la tente. Et pouvoir rire, rire, rire devant un bon "charlot" et … verser une larme, dilatent le cœur.
Le monde du soutien scolaire
Allons un peu plus loin : Jean Luc, coopérant français venu pour 2 ans, encadre les animateurs scientifiques : ce sont des étudiants tchadiens qui aident bénévolement leurs cadets une fois par semaine. Service gratuit ? oui ! Là-bas, Sœur Marie Claire reçoit un groupe autour d’une correction de dissertation, tandis qu’Alice, venue elle aussi de son pays donner une année de sa vie, explique une règle de grammaire aux 3ème en joie. Rahamat, étudiant en Anglais à l’université, fait lire un texte à une fille de 6ème, encore très timide… C’est le monde du soutien scolaire qui "grouille". Tous les jours.
Et là-haut, sur la galerie, où vont–ils, silencieusement ? A la bibliothèque, bien sûr ! C’est "le royaume du commissaire Michael". Bibliothécaire, il bichonne ses 9 000 volumes ; mais dépiste toute fuite et suit "l’étourdi" qui n’avait fait qu’"emporter un livre" !
Attendez, je vous quitte un instant : un groupe de filles se réunit pour une "heure de conseils". Le sujet "autre temps, autres mœurs" ! Merci pour votre patience ! Me revoici ! Ce fut chaud, mais bon avec ces filles qui veulent tenir leur place dans la société du 3ème millénaire. Plein d’espérance. Continuons ! Je ne vous quitterai que pour "l’Heure de Dieu", notre temps spirituel au Centre : le vendredi, jour de la grande prière musulmane, les chrétiens se rassemblent pour méditer la Parole de Dieu. Au moment du Ramadan, nous essaierons de prévoir une table ronde avec nos frères et sœurs musulmans. Comment pries-tu ? Comment je prie ? L’an passé, c’était comment ? Jeûnes-tu ? Comment je jeûne ?
Mais en circulant dans le centre, le service par les jeunes saute aux yeux. Dès le début, ils furent associés à la marche de leur centre. Pour découvrir les romans et manuels scolaires disponibles, rien de tel que de commencer par ton initiation comme "permanent".
A la Bibliothèque, Michaël te fera passer les épreuves qui te rendront apte à servir tes camarades. Tu as droit aux "bonjour, s’il te plaît, merci !" de leur part, et toi tu les serviras avec patience et sourire, quels que soient leur niveau, sexe, ethnie ou religion.
Allons-nous garder, pour les 1 000 abonnés du centre, nos trésors de films ? Non, que des "intermédiaires aident à la salle de projection". Comment ? Avec ton professeur, au lycée. Il viendra voir Emmanuel pour choisir jour et heure, tandis que tu vendras les billets d’entrée que Micheline te confiera. Tu seras traité de "voleur". Mais toi, en toute conscience, tu rapporteras les 2 000 F CFA de ceux qui ont pu s’inscrire.Ne t’appuie pas contre le mur, avec ton pied… et tes camarades qui le matin ont fait le service d’entretien du centre seront encouragés. Quel est ton service aujourd’hui ? C’est mon tour d’assurer l’hygiène des toilettes. S’il te plaît, tu peux me rendre un service ? Forme une équipe pour transporter ces bancs pour la réunion des parents de demain. De quoi sera-t-il question ? Les filles du 2nd cycle ont invité leurs parents pour un dialogue : "faire confiance aux jeunes aujourd’hui" ! "C’est idéal, c’est le rêve", allez-vous nous dire !
Reste à ménager la politique de nos moyens
Comment faire tourner le Centre quand le coût de la vie est si haut, et les moyens des jeunes si bas? En tout cas, le nombre d’abonnés est toujours revu à la hausse. Reste alors à ménager la politique de nos moyens, et que chaque jeune se sente responsable du "patrimoine" que représente leur Centre.
Le "Centre Emmanuel" est la concession où Dieu regarde chaque jeune avec la même tendresse, et attend que chaque jeune regarde son frère, sa sœur, avec le même respect. C’est notre raison de servir.