ECOVOX
Par A.M. YIMGA et Samuel Wafo
"Main dans la main"
Une
chance pour l'enfance en détresse
Depuis plus
de 10 ans, cette association tend la main aux enfants en détresse. Les
résultats sont encourageants.
Parmi les lauréats de l'Université Catholique d'Afrique Centrale (UCAC),
il y avait cette année un étudiant pas comme les autres. Gwem Michel,
24 ans, a obtenu avec brio la Maîtrise en Gestion avec la mention Très
Bien. Recueilli comme beaucoup d'autres enfants par l'association Main dans
la Main à l'âge de 11 ans, Michel a été tenu par la main
tout au long de ses études primaires, secondaires et universitaires. Ce
jeune prodige est aujourd'hui le témoignage le plus éloquent du travail
discret de l'association fondée à Douala en 1988 par Mme Nomo Messina
Marie.
Pendant longtemps, Douala, la métropole économique a exercé un
fort attrait sur les populations des campagnes qui espéraient y trouver
une chance. Ces dernières années, la morosité économique
a considérablement réduit les possibilités de ses 2 millions
d'habitants. La crise économique a compromis la stabilité de l'avenir
des ménages démunis. La conséquence est l'aggravation du phénomène
des "enfants de la rue ". C'est dans ce contexte qu'est née l'association
Main dans la Main. Au départ, il s'agissait d'apporter un soutien ponctuel
aux enfants en difficulté. Mais rapidement, la promotrice de l'association
a compris que ce soutien serait illusoire si elle n'aidait les enfants à
devenir autonomes et ne les préparait à leur réinsertion sociale.
C'est ainsi que Main dans la Main s'est engagée à promouvoir le bien-être
des enfants en situation difficile, par la création d'un cadre de vie favorable
aux activités psychopédagogiques, pour assurer une bonne éducation
aux enfants et la promotion de toutes les activités qui concourent à
leur réinsertion sociale. En outre, l'association prodigue des soins d'hygiène
et de santé aux enfants et assure leur protection contre toute forme de
violence et d'exploitation. L'action de Main dans la Main vise donc à redonner
courage et confiance à des êtres fragiles. L'analyse montre en effet
que ces enfants, "accablés par la souffrance, meurtris dans leurs
coeurs, fragilisés par la misère, sont devenus craintifs, susceptibles,
quelquefois agressifs. Leur penchant vers l'alcoolisme, la drogue, le crime
ou le suicide n'est autre chose qu'une réaction de défense face aux
comportements égoïstes ou méprisants de leur entourage. C'est
pourquoi ils ont besoin d'être abordés avec tact, respect et douceur
; ils ont besoin de soutien matériel, affectif, moral et spirituel ".
Le Centre Romulus et Remulus accueille les enfants en extrême urgence.
Généralement, ce sont des orphelins, des enfants abandonnés,
exploités ou maltraités dont des bébés de quelques jours.
En 1998, le centre a reçu 34 enfants dont 3 bébés, 15 orphelins
et 16 cas sociaux. Main dans la Main accorde une importance particulière
à la scolarisation des enfants qu'elle accueille. Leur accès au savoir
et au savoir-faire apparaît comme le meilleur gage de leur ascension et
leur insertion sociales. Au cours de l'année scolaire qui s'achève,
ils étaient 71 élèves inscrits dans les écoles et pris en
charge par l'association dont 48 dans le primaire, 21 dans le secondaire et
2 dans l'enseignement supérieur. Les performances scolaires de ces élèves
sont nettement au-dessus de la moyenne, comme l'attestent les résultats
aux examens officiels.
Les ressources de Main dans la Main proviennent des cotisations statutaires
des membres qui s'élèvent en 1998 à 1 320 000 F CFA. L'association
organise aussi des activités génératrices de revenus : journées
portes-ouvertes, soirées de gala. Cette année, à l'occasion de
son 10e anniversaire, ces activités ont rapporté à cette association
près de 7,5 millions de F CFA. La vente des produits des ateliers confectionnés
par les enfants ont rapporté près de 4,5 millions de F CFA. L'association
bénéficie aussi des dons des Camerounais et des étrangers. L'année
dernière, ces dons surtout en nature (nourriture, médicaments, vêtements,
jouets, etc.) s'élèvaient à 27 millions de F CFA. Emmaüs
International, James Onobiono, Mme Doss, la famille Kadji, le Cardinal Christian
Tumi comptent parmi les soutiens de cette association.Ce dernier accorde chaque
année une dizaine de bourses aux enfants du centre. Gwem Michel compte
parmi les bénéficiaires de ces bourses.
En 10 ans, Main dans la Main a pu s'acheter un terrain et construire un bâtiment
à Bonamoussadi, dans la banlieue Nord de Douala. Grâce à une
dotation de 45 millions de la Coopération française, un second bâtiment
est actuellement en chantier. Il servira de centre d'accueil plus spacieux,
mieux équipé et plus approprié pour l'encadrement des enfants.
Promouvoir l'autofinancement
En perspective, l'association entend recycler son personnel pour le rendre plus
efficient, acquérir du matériel pédagogique performant, réaménager
les ateliers de production, multiplier les points de vente pour maximiser ses
recettes et promouvoir l'autofinancement.
Le soutien de l'enfance va au-delà des actions que Main dans la Main peut
poser en faveur des enfants de la rue. "Rien n'est fait pour les enfants",
déplore Marie Messina. En dehors de l'école, rien n'est prévue
pour leur épanouissement. Les villes n'ont pas la moindre aire de jeu et
les enfants n'ont d'autre solution que de replier dans la rue. La rue qui est
devenue pour beaucoup d'entre eux un logis. "Voulons-nous fabriquer des
monstres ou des êtres capables d'aimer ou de servir", s'interroge-t-elle.
Finalement, le combat quotidien de cette association est un appel à la
solidarité et au don gratuit de soi pour ceux qui feront l'avenir.
Interview:
Marie S. Nomo Messina(Présidente de "Main
dans la main"):
"L'Afrique
va sauver le monde"
Dans un
ton engagé, Marie Sixte Nomo Messina retrace l'itinéraire de son association
humanitaire et exprime ses convictions.
ECOVOX : Quelles sont les circonstances qui ont présidé
à la création de votre ONG ?
Marie Sixte NOMO MESSINA : J'ai été portée à
créer cette structure d'encadrement par trois raisons essentielles. La
première raison, c'est mon origine familiale. Je suis issue d'une famille
extrêmement pauvre. Dans mon enfance difficile, je n'ai pu réussir
que grâce aux aides. J'ai donc voulu aider les enfants qui partagent les
mêmes origines que moi à travers mes actions. En plus, un aspect dans
le comportement de ma grand-mère m'a toujours inspiré : la générosité
dans la misère. La deuxième raison, c'est ma vie chrétienne.
Je me suis rendue compte que Jésus a passé son temps à agir et
me suis décidée à l'imiter. Et la troisième raison, c'est
ma vie professionnelle. En tant que sage-femme, j'ai assisté à la
mort de certains enfants qui auraient pu survivre si la société ne
les avait pas abandonnés.
ECOVOX : D'où vous est venu le coup de pouce
salutaire ?
N.S.N.M. : Le conseil de mon Directeur de conscience, un jésuite,
a été déterminant. Il m'a toujours dit qu'une aide ponctuelle
aggrave plutôt le mal au lieu de le soigner, parce qu'elle crée des
espoirs qu'elle ne peut entretenir. Un encadrement permanent est par conséquent
plus indiqué. Le soutien d'un bienfaiteur a été également
remarquable : c'est grâce au Dr. James Onobiono que j'ai pu mener ma première
action.
ECOVOX : Appliquez-vous des critères de sélection dans le choix des
enfants à encadrer ?
M.S.N.M. : L'unique critère de choix des enfants à accompagner
vers leur autonomie, c'est l'indigence. Nous prenons les tout-petits et les
adolescents. L'âge limite est de 16 ans. En plus, nos prestations sont
entièrement gratuites. Un enfant reçu n'apporte que lui-même.
ECOVOX : Etes-vous convaincue que votre action va porter des fruits sur le terrain
de la construction d'une Afrique Nouvelle ?
N.S.N.M. : Oui ! Bien sûr ! L'Afrique va sauver le monde. Il
y a un récipient qui ne se remplit jamais, c'est le cur. Il y a une
richesse qui ne s'épuise jamais, c'est l'Amour. Les Africains sont tous
dotés de ce récipient et de cette richesse. Ils en ont même de
trop. L'Afrique a donc quelque chose de précieux à apporter au monde.
Mais, il faudrait que nos dirigeants politiques voyagent avec les yeux et non
avec le ventre, qu'ils soient de véritables ambassadeurs d'une Afrique
investie de la mission de fournir au monde en crise des solutions alternatives.