ECOVOX

Le Révérend Charles Oppong Oku est Pasteur de la Convention Baptiste du Ghana depuis 1998. Il vit en ce moment en Afrique du Sud où il prépare un Master en Théologie Systématique à l'Université du Cap. C'est dans ce cadre académique qu'il en est arrivé à s'intéresser à la Commisssion Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission : TRC), certains enseignements de la faculté portant sur les droits de l'Homme et leurs implications théologiques.
ECOVOX : Quelles étaient les objectifs de la Commission
Vérité et Réconciliation ?
Rév. Charles Oppong Oku : La TRC avait quatre objectifs majeurs
: enquêter sur les violations des Droits de l'Homme pendant la période
allant de 1960 à 1994 et en identifier les victimes ; accorder l'amnistie
à ceux qui reconnaissent publiquement leurs forfaits et confessent leurs
crimes ; consigner dans un rapport écrit tous les témoignages pour
les générations futures ; enfin, proposer des modalités de réhabilitation
et de réparation pour les victimes
ECOVOX : Ces objectifs ont-ils été atteints
?
Rév. O.P. : Globalement, oui. La TRC a pu identifier les victimes.
Des gens sont venus confesser publiquement leurs crimes et ont demandé
pardon. Des amnisties ont été accordées. La TRC n'avait pas mandat
pour la réparation et les réhabilitation. Tout ce qu'elle a pu faire,
ce sont des recommandations qui doivent être débattues au parlement.
ECOVOX : Il s'est dit que les Blancs voulaient une Commission
Réconciliation tandis que les Noirs voulaient une Commission Vérité.
Ces deux desseins n'étaient-ils pas contradictoires ?
Rév. O.P. : C'est exact que le gouvernement post-apartheid blanc
voulait l'amnistie pour tous les crimes commis et que les Noirs voulaient que
la vérité soit faite sur ce qui leur était arrivé. La loi
créant la TRC a été votée par le parlement dans un souci
d'unité et de réconciliation nationale. L'Afrique du Sud avait besoin
d'un espace où la vérité devait être établie, pas pour
la vengeance mais pour instaurer la paix, pour les générations présentes
et futures. De ce point de vue, vérité et réconciliation ne sont
pas contradictoires.
ECOVOX : Quel rôle les églises ont-elles joué
au sein de la Commission ?
Rév. O.P. : La TRC était présidée par l'archevêque
anglican Mgr Desmond Tutu. Mais, il ne représentait pas son église.
La TRC était un programme politique à implications éthiques et
théologiques. C'était une affaire politique parce qu'elle était
le résultat d'un accord entre partis politiques. Mais le travail de la
TRC avait un fondement théologique : mettre la vérité au service
de la justice et de la paix. Il fallait amener ceux qui ont commis les crimes
à avouer, à demander pardon et promettre de ne plus recommencer. Il
fallait aussi amener ceux qui ont été offensés à accepter
de pardonner. C'est ça la réconciliation : que les bourreaux et les
victimes d'hier arrivent à s'accepter comme frères et recherchent
ensemble un avenir meilleur pour leur pays.
ECOVOX : Comment expliquez-vous la controverse qui a
entouré la publication du rapport de la Commission ?
Réf. O.P. : Les gens n'aiment pas la vérité, surtout
lorsque cette vérité est étayée par des faits dont tout
le monde peut prendre connaissance aujourd'hui et plus tard. Certaines personnes
ont voulu faire pression sur la Commission afin qu'elle ne cite pas leurs noms
comme acteurs de violations des droits de l'homme. D'autres, comme le ministre
Buthelezi, ont estimé qu'elles étaient injustement impliquées.
Je pense plutôt que la controverse autour de la TRC est un signe qu'elle
n'a fait de cadeau ni couvert personne, même pas au gouvernement ANC. Tout
ce qui a été commis comme violation des droits et que la Commission
a mis en évidence, figure dans le rapport. La Commission n'a rien couvert
; son travail est honnête, impartial.
ECOVOX : A ceux qui ont confessé leurs crimes parfois
très graves, la TRC a accordé l'amnistie. Que répondez-vous à
ceux qui y voient une sorte d'impunité ?
Rév. O.P. : Ce n'est pas de l'impunité. Il y a impunité
lorsque des gens bénéficient de l'impunité sans condition ou
lorsqu'ils se soustrayent à la punition qu'ils méritent, sans que
vérité soit faite sur le crime qu'il ont commis. Dans le cas de la
TRC, l'amnistie n'est accordée que si la vérité apparaît
au grand jour. Celui qui a commis le crime le reconnaît publiquement et
se repent. C'est une sorte de confession, demande de pardon en vue de la réconciliation.
ECOVOX : Avouer un crime pour bénéficier de
l'amnistie, est-ce vraiment assez comme punition ?
Rév. O.P. : J'ai même entendu des gens s'exclamer à
la fin de certaines dépositions devant la TRC : " Celui-là ne
mérite pas de vivre ! ". Mais si l'on regarde l'expérience des
pays comme l'Allemagne, le Chili, l'Argentine où les violations des droits
de l'homme ont été commises, les auteurs ont été punis et
plus tard pardonnés. En Afrique du Sud, certaines violations des droits
sont à jamais irréparables. Des gens ont été tués,
d'autres handicapés ; beaucoup n'ont pu jouir de leurs droits à l'éducation
et sont aujourd'hui condamnés au chômage. Rien ne peut être fait
pour réparer cela. La seule meilleure chose qui puisse être faite,
c'est que l'auteur de ces crimes s'asseye à côté de la victime
et lui dise : " Mon frère, pardonne-moi pour ce que je t'ai fait ".
De cette façon, ils peuvent bâtir un nouvel avenir pour tout le pays.
Ce résultat ne peut pas être obtenu par un châtiment quelconque.
ECOVOX : Qu'adviendra-t-il de ceux qui ont refusé
de passer devant la Commission Vérité et Réconciliation ?
Rév. : Ceux qui ont refusé de comparaître devant la
TRC ou qui se sont abstenus de dire la vérité seront traduits devant
les Tribunaux et punis conformément aux lois en vigueur.
ECOVOX : L'apartheid a-t-il disparu en Afrique du Sud ?
Rev. : Sur le plan politique, l'arpartheid a disparu dans les textes. Mais le
phénomène de l'apartheid a duré pendant plusieurs décennies.
D'où des résistances. Il est encore difficile pour les Blancs de se
mélanger aux Noirs. Cela prendra du temps. Comme Pasteur, j'ai remarqué
que dans les églises noires, il n'y a pas de Blancs et vice-versa. Les
Blancs sud-africains se considèrent encore comme totalement différents
des Noirs, les Noirs de leur côté pensent aussi la même chose.
Mais dans certains domaines, comme à l'Université du Cap, les choses
changent avec le temps. On espère que Blancs et Noirs comprendront qu'ils
sont un même peuple et qu'ils doivent ensemble bâtir une nation unie
et réconciliée.
ECOVOX : Est-ce cela qui justifie la violence qui sévit
dans ce pays ?
Rév. O.P. : L'Afrique du Sud a aujourd'hui un taux de criminalité
élevé. Mais cette violence dans les townships n'est pas politique.
Aucune force politique n'est derrière ou la revendique. La violence actuelle
en Afrique du Sud est le propre d'une société en transition. Il y
a encore beaucoup de gens qui n'arrivent pas à se frayer un chemin dans
la société sud-africaine. Il y a les inégalités, la pauvreté.
Les problèmes d'éducation, de chômage, de logement sont nombreux.
Tout cela encourage la violence.
ECOVOX : L'expérience de la TRC peut-elle être
utile au reste de l'Afrique ?
Rév. O.P. : Lorsqu'on observe l'Afrique d'une façon générale,
il y a la violence presque partout, même s'il n'y a pas d'apartheid comme
en Afrique du Sud. Ce que l'expérience sud-africaine peut nous enseigner,
c'est la tolérance, le pardon. Pardonner à ceux qui ont violé
les droits des autres. Ceux qui ont commis les violations devraient un jour
le reconnaître publiquement, se repentir et demander pardon. Cela dit,
les chefs d'Etats et de gouvernements et les citoyens devraient s'y engager.
L'expérience sud-africaine nous apprend à savoir demander pardon pour
des fautes qu'on a commises ; elle nous apprend aussi à savoir pardonner
à ceux qui le demandent. Cela nous aidera à vivre comme un seul peuple
dans nos pays.
ECOVOX : Que va devenir le TRC ?
Rév. O.P. : Tout ne s'est pas terminé avec la publication
du rapport final de la TRC. Le travail commencé est très important
; de même le chemin vers la réconciliation est encore long. Les blessures
de l'apartheid ne sont pas entièrement guéries. C'est pourquoi les
autorités sud-africaines envisagent de transformer la TRC qui a très
bien rempli son mandat en une fondation nationale qui aura un mandat plus étendu.
ECOVOX : Comment entrevoyez-vous l'après-Mandela
?
Rév. O.P. : Nelson Mandela est pour tout le monde l'exemple
de tolérance, de générosité et de pardon. Il n'a jamais
eu le moindre ressentiment contre ceux qui l'ont fait souffrir. Il a su conduire
l'Afrique du Sud dans un processus de transition démocratique que tout
le monde admire. Cela va demeurer. Mandela a dit qu'il ne se présentera
pas à l'élection de cette année et qu'il sera remplacé par
Thabo Mbeki. Ça aussi, c'est exemplaire dans une Afrique qu'on dit peuplée
de dictateurs. L'après-Mandela sera une autre ère pour l'Afrique du
Sud qui doit perpétuer l'héritage de ce grand homme. Il y a des institutions
et des valeurs de justice, de paix, d'unité et de réconciliation garanties
par la constitution. Tout cela est irréversible.