ECOVOX

Par Ben N'Diaye
Eruption du Mont Cameroun :
C'est dans la nuit du 28 mars 1999 que le Mont Cameroun est entré en colère. Irine Lum Asanji du Service de Communication de la Presbyterian Church logé au flanc du Mont se souvient : " C'était autour de 23 heures. Nous avons senti un violent tremblement de terre : puis nous avons vu un nuage rouge de feu briller au-dessus du Mont. Le lendemain, c'est la poussière noire et les pierres qui tombaient un peu partout et on respirait mal ". Le tremblement de terre affecte surtout les quartiers Likoko et Poto-Poto : plusieurs centaines de maisons sont touchées ainsi que des écoles et des édifices publics. Les dégâts sont énormes.
Quelques jours après, on assiste à un branle-bas. Les membres du gouvernement se succèdent dans la province du Sud-Ouest y compris le Premier Ministre et le Chef de l'Etat. Un comité de crise est mis sur pied, avec mission de recenser les victimes, évaluer les dégâts et gérer l'aide d'urgence. Devant l'avancée des laves, les scientifiques conseillent aux autorités d'évacuer Bakingili et Batoké, deux localités directement menacées. Seules réactions spontanées, la multiplication de prières, d'incantations et d'offices religieux à travers tous les pays. Les secours tardent à s'organiser. On assiste même à une guerre de compétences entre le ministère de l'Administration Territoriale chargée de la protection civile et les autres Ministères (Santé publique, Affaires sociales, Recherche scientifique, etc.), les services du premier ministère et ceux de la présidence. Quant à l'évacuation des populations, elle se mettra laborieusement en route. On parlera dans un premier temps de dresser des tentes sur l'aéroport de Tiko. Ce sera finalement le vieil hôpital presqu'abandonné de cette localité.
A Bakingili, l'annonce de l'évacuation a été diversement accueillie. " On va aller où ? ", ont lancé certains qui ont carrément refusé de bouger. Ceux qui sont partis l'ont fait la mort dans l'âme: " Les gens de l'Etat nous ont dit que les laves allaient couvrir le village, se lamente une dame. J'ai tout abandonné: la maison, les animaux domestiques, les champs ". Les " déportés " sont arrivés à l'hôpital de Tiko à bord de camions militaires. Faute de place, ils n'ont pris avec eux que le strict nécessaire, c'est-à-dire quelques habits. Beaucoup sont répartis juste après chez des parents. Seuls ceux qui n'avaient pas de choix sont restés, les femmes et les enfants surtout.
Difficile de savoir combien sont casés dans un hôpital pour personnes apparemment en santé. Dans les salles d'hospitalisation, on a fait des divisions avec des contre-plaqués. Quelques mètres carrés pour des familles de 5 personnes en moyenne. En situation de malheur, il n'y a pas d'intimité ; il y a plutôt la solidarité. La promiscuité aussi.
Retour dans les quartiers sinistrés de Buéa. Pas une seule maison n'a été épargnée à Nangah-village. Des tentes militaires ont été dressées dans la cour de chaque habitation. Les autorités appellent cela mesures d'urgence de recasement. Mais dans ce quartier de 300 habitants, personne n'y est entré. Ekema Fritz est très amer : " Les gens qui sont venus fixer ça ont disparu. Vous pensez qu'on peut dormir là-dedans ?", lance-t-il, en pointant des doigts " sa " tente comme un sinistre cachot. Comme ses voisins, il est resté dans sa maison branlante aux murs craquelés. On avait pourtant parle du déblocage de fonds par le Président de la République, des " gestes " de plusieurs autorités. Les sinistrés n'ont rien vu. " Tous les jours, il y a des commissions de toutes sortes qui défilent ici avec leurs grosses voitures pour nous recenser, constater les dégâts et faire les photos comme vous, fulmine Fritz. Après, on ne voit même pas un morceau de savon ".
Du côté des autorités, les intervenants impliqués dans la gestion de la catastrophe sont nombreux, comme l'illustre la distribution des vivres à l'hôpital de Tiko. Entre l'association " Secours et Charité ", les forces de l'ordre, les fonctionnaires de l'Administration Territoriale, des Affaires Sociales ou de la santé, on se perd un peu. Au début, on a donné des rations de riz, de sel, de viande, de plantain, etc. Tout se passe dans une véritable mêlée. L'idée que c'est des dons qu'on distribue pousse les " sinistrés " à réclamer plus. Les accusations de détournement et de vol fusent. " A partir de demain, on va attribuer des numéros et vous serez en rang ", lance la dame après une séance interminable de distribution. Certains ont reçu plusieurs rations, cependant que d'autres, furieux, n'ont rien eu. Où garder, puisque tout le monde n'a pas où préparer ? Les nuits s'annoncent longues à l'hôpital de Tiko, surtout pour les enfants qui ne vont plus à l'école.
L'inorganisation et la gestion peu scrupuleuse des secours font davantage
souffrir les populations déjà durement éprouvées. C'est
sans doute pour éviter cette humiliation que certains téméraires
sont restés à Bakingili. " On est né dedans, on ne peut
pas fuir " ont-ils lancé aux militaires venus les aider à partir.
Sous la menace des laves du Mont Cameroun, les habitants du Sud-Ouest doivent
apprendre désormais comment vivre dangereusement.