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Barre Rencontre avec

"Il faut que le Sud apporte
sa coopération au Nord"

Eric de Rosny est à la fois prêtre, anthropologue, exorciste, enseignant, écrivain. Il est arrivé au Cameroun en 1957, après le Liban et l'Algérie. Le long séjour de ce jésuite français au Cameroun a créé entre lui et ses hôtes une communion profonde : le père de Rosny parle duala et quelques autres langues locales ; il s'est fait initier (il dit " ouvrir les yeux ") par les mystiques de la côte. Il se définit lui-même comme " un homme de Douala ". A son actif, quatre livres : Ndimsi, ceux qui soignent la nuit, clé, 1974. Les yeux de ma chèvre, Plon, 1986 ; l'Afrique des guérisons, Khartala, 1992 ; La nuit les yeux ouverts, Seuil, 1996. Ecovox est allé à la rencontre de celui qui se dit être " le dernier vestiges des missionnaires ".

ECOVOX : Merci, Père Eric de Rosny d'avoir accepter de vous entretenir avec nous. Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Eric de Rosny : Oui, Bien sûr ! Je suis un père, c'est comme ça qu'au Cameroun on m'appelle. Je suis un père jésuite, donc un religieux catholique. Jésuite ça veut dire compagnons de Jésus. J'essaie d'imiter Jésus comme je le peux. Voilà mon identité et j'ai été envoyé à Douala dans l'équipe fondatrice au Collège Liberman en 1957. Alors, mis à part un petit séjour en Côte d'Ivoire où j'ai été responsable d'un institut pour le développement et puis l'Aumônerie de l'Université de Yaoundé, je suis un homme de Douala depuis 1957. Je suis actuellement directeur du Centre Spirituel de Rencontre de Bonamoussadi - Douala. C'est un lieu où on essaye d'instaurer un climat de tranquilité, de paix et de silence dont les gens de Douala ont en grand besoin. Nous sommes assaillis de demandes des gens qui veulent venir ici prier d'abord, mais aussi de rencontrer, discuter sur des thèmes religieux entre autres. Dans quelques jours par exemple, nous allons avoir une rencontre de théologiens catholiques sur les problèmes de SIDA à laquelle nous faisons venir des médecins. C'est pour vous dire que ce n'est pas une maison de prière au sens restreint du mot, mais plutôt un lieu propice à l'approfondissement de la vie, individuellement ou en commun.

ECOVOX : Est-ce qu'on peut savoir ce qui vous a amené au Cameroun ?

E. de R. : C'est ce qu'on appelle la vocation. J'ai entendu un appel. Il faut bien employer les mots ordinaires pour dire que je l'attribue à l'Esprit Saint qui me poussait très fortement à me rendre hors de ma famille, hors de mon pays pour aller faire connaître l'Evangile. L'Evangile est un programme pour l'humanité, qui est trop ignoré. C'est ça qu'on appelle la réflexion miissionnaire. Alors, mes supérieurs ont estimé que je devais aller au Cameroun car on avait besoin d'une équipe pour prendre en main ce collège.

ECOVOX : Aux lendemains de l'exhortation post-synodale de 95, quelle lecture faites-vous de la nouvelle évangélisation ?

E. de R. : On parle de nouvelle évangélisation. Je trouve qu'au Cameroun on devrait plutôt préciser en disant qu'il s'agit d'une deuxième évangélisation parce que voilà 150 ans que l'Evangile a été annoncé dans ce pays. Les protestants sont arrivés quelques dizaines d'années avant les catholiques, mais c'était tous des chrétiens. Après un siècle et demi, je dirai qu'il est très important de prendre une sorte de second départ. La deuxième évangélisation, c'est la prise en charge du message chrétien par les Camerounais eux-mêmes. Place doit être donnée maintenant à la culture du pays dans la manière de vivre sa foi chrétienne : voilà la rencontre de l'Evangile et de la culture. C'est une première marque de la nouvelle évangélisation. La deuxième marque, c'est la recherche d'un approfondissement personnel de la foi. Nous avons une Eglise qui est très populaire, une Eglise où les cadres, les fonctionnaires, les gens qui ont fait des études ne se sentent pas toujours à l'aise parce que ce qu'on leur dit dans les paroisses ne correspond pas toujours à leur niveau intellectuel. Il y a un besoin d'approfondissement personnel, surtout dans les catégories de personnes qui ont fait des études et qui ont des responsabilités. Voilà, à mon avis, les deux aspects pour la nouvelle évangélisation qui me paraissent les plus importants.

ECOVOX : Vous avez certainement un point de vue par rapport à l'Evangile social...

E. de R. : Le mot Evangile social, c'est comme une sorte de répétition parce que l'Evangile par lui-même est social. Il n'y a pas un Evangile d'une part et d'autre part un Evangile social. Il y a une dimension sociale de l'Evangile qui est évidente. Jésus a été grand guérisseur. Le tiers des récits évangéliques est composé de récits de guérisons ou d'exorcismes. Ça va souvent ensemble dans l'évangile. Et puis les grands textes du Nouveau Testament qui sont souvent inspirés des prophétes de l'Ancien Testament sont appelés à donner une véritable place à ceux qui sont injustement frappés et aux pauvres. Le Pape souligne aussi une option privilégiée pour les pauvres. C'est pourquoi d'ailleurs nous recevons volontiers les handicapés physiques. Alors ça, c'est l'Evangile social. Je ne peux pas faire la séparation nette entre ma foi et l'aide à ceux qui souffrent, qui sont en difficulté. On peut se référer à des passages importants de l'Evangéile : la réponse de Marie à sa cousine Elisabeth, n'est-ce pas le fameux magnificat qui dit que Dieu renversa les riches et que les puissants donneront place aux pauvres ?

ECOVOX : Sur cette question, est-ce que vous n'avez pas l'impression que l'Eglise l'enseigne plus qu'elle ne la pratique ?

E. de R. : Oh bien sûr ! Elle l'enseigne plus qu'elle ne le pratique. Nous sommes tous très conscients que nous ne faisons pas le dixième de ce que nous devrions faire. Mais l'important n'est pas de juger l'Eglise à ses résultats, mais à ses intentions. Jésus a prié son père en disant : " je ne te demande pas de les retirer du monde, mais ils ne sont pas du monde ". Les chrétiens ne doivent pas rentrer dans la société pourrie dans laquelle on vit partout dans ce monde. Il suffit d'écouter la radio et de regarder la télé pour voir à quel point notre monde est pourri. Les chrétiens ne vivent pas dans une île déserte. Mais, je suis tout à fait d'accord avec vous que nous sommes loin de réaliser ce que Jésus nous a demandé de faire.

ECOVOX : Et à votre avis, qu'est-ce qu'il faudrait pour que l'Eglise sorte un peu de... ?

E. de R. : Eh bien, je dirai peut-être qu'il faut un engagement, une prise de conscience plus grande des chrétiens laïcs qui s'en remettent trop souvent aux prêtres et aux évêques comme si eux n'étaient pas baptisés. On pourrait ajouter comme troisième point de la nouvelle évangélisation : la prise en charge de la vie sociale par les chrétiens eux-mêmes, sans attendre que ce soient les prêtres et les évêques qui le fassent. C'est-à-dire qu'un chrétien qui a une responsabilité quelque part ne doit pas mettre sa foi chrétienne dans sa poche, mais il doit essayer de changer les conditions dans lesquelle il vit.

ECOVOX : A la lecture de votre ouvrage l'Afrique des guérisons, on se rend compte que vous n'aves pas seulement observé les cultures africaines de l'extérieur, vous êtes même initié à certains rites. Qu'est-ce qui vous y a poussé ?

E. de R. : Une nuit, j'ai entendu, disons, le fort bruit du tambour et j'étais comme attiré par ce tambour. Et, le matin, je me suis renseigné, on m'a dit : " C'est un sorcier ". Ce n'était pas un sorcier, c'était un anti-sorcier. Il faut bien le distinguer dans le vocabulaire. Alors, c'est à partir de ce moment là que j'ai été pris en charge, en particulier, par le premier que j'ai été voir qui s'appelle Din. C'est ainsi que je l'appelle dans mes livres. Il m'a donc initié à son métier, à sa profession jusqu'à même des rites qui sont réservés à quelques-un qui s'appellent " l'ouverture des yeux ". Qu'est-ce qui m'a poussé ? C'est de mieux connaître l'arrière monde de mes élèves du Collège Liberman. J'avais des enfants devant moi et ils n'étaient pas capables de m'expliquer d'où ils venaient parce que les jeunes parlent très mal de leurs cultures d'origine. Ils n'ont pas les mots. Ils sont trop jeunes. Il faut aller voir les mamans et les papas pour connaître quelque chose sur la culture d'un pays.

ECOVOX : Comment était votre premier contact avec l'anti-sorcier ?

E. de R. : Avec ce fameux Din. Moi, j'ai été le voir avec le sentiment que je trouvais enfin une piste pour rentrer dans ce monde qui m'était fermé parce que j'étais Européen. Et lui, il a dû sentir cela parce que ces gens ont des yeux, ils ont donc des capacités de percevoir des choses... Ce sont des devins... Ils vous sondent... Il a vu que je n'avais pas de mauvaises intentions et il m'a donc pris comme son disciple et ça a duré cinq ans (1970-1975). Et mon supérieur religieux à cette époque-là était le père Meinrad Hebga... Vous comprenez pourquoi il m'a plutôt encouragé dans ce sens-là. Donc, j'ai été libéré de l'enseignement de Libermann pour vivre dans le milieu.

ECOVOX : Pour un Européen, pour un chrétien, est-ce que c'était facile ?

E. de R. : Non ! Ça n'a pas été facile du tout. J'ai bien souvent décidé d'arrêter. Mais ce qui m'a fait continuer, c'est que mes supérieurs religieux m'y encourageaient plutôt. Je n'ai rien fait sans avoir leur accord. Mon itinéraire n'est pas quelque chose d'exceptionnel. Nous avons toute une tradition humaine chez nous. Des jésuites ont suivi des itinéraires semblables dans d'autres pays.

ECOVOX : Avec tout ce qui s'est passé en cette fin de siècle, est-ce que le dialogue interculturel vous semble possible ?

E. de R. : Vous avez raison de demander si le dialogue interculturel est possible, parce qu'il est nécessaire. Alors pourquoi est-ce qu'il est nécessaire ? Parce que comme vous l'entendez dire partout aujourd'hui, nous entrons dans l'ère de la mondialisation. Qu'est-ce-que veut dire la mondialisation ? Quand on regarde ça de près, on voit que c'est l'hégémonie du système capitaliste et du dollar américain. Voilà ce qu'on appelle mondialisation. En fait, c'est le triomphe d'une culture particulière sur le monde entier qui, de fait, a permis un développement technologique inouï dont tout le monde veut profiter. La mondialisation est quelque chose qui est souhaitable car nous sommes, en tant qu'hommes, des citoyens du monde. Mais telle qu'elle se fait aujourd'hui, elle est dangereuse parce qu'elle veut uniformiser tous les citoyens de ce monde et les ramener à un certain type d'homme qui sera plus proche de l'Américain moyen. C'est pourquoi le développement des cultures est extrêmement important parce qu'il faut que chacun garde son identité dans ce phénomène de mondialisation. Alors, est-ce possible d'être à la fois mondial et vraiment Camerounais ? Voilà tout l'enjeu ! Je crois que c'est possible, mais ça demande des engagements vitaux de la part de beaucoup de responsables pour prendre des options qui n'engagent pas les pays dans un capitalisme sauvage ; des options plus simples telles que l'encouragement des langues locales.

ECOVOX : Et par rapport au dialogue interreligieux...

E. de R. : Ça dépend de ce qu'on entend par religieux. Il y a une certaine religiosité généralisée qui est une reconnaissance d'un certain Dieu Tout Puissant. Je dirai que ça c'est un sentiment sacré, mais pas encore une religion. Alos quand on parle de religion, il faut distinguer entre les grandes religions qui sont basées sur la Bible comme l'Islam, la religion juive et le Christianisme et les distinguer d'un nombre considérable de religions qui ont une autre origine que la Bible, comme le Bouddhisme qui d'ailleurs n'est pas forcément une religion, l'Hindouisme qui en est beaucoup plus une et puis, il y a les religions traditionnelles africaines qui sont d'un autre type. Alors, on ne peut pas donner des règles générales de dialogue interreligieux parce qu'il y a trop de diversité. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'y a de dialogue interreligieux fructueux que si chacun est vraiment bien enraciné dans sa propre religion. Et on peut craidre beaucoup plus aujourd'hui cette espèce de dialogue interreligieux des gens qui ne sont finalement ni catholiques, ni vraiment protestants, ni vraiment musulmans, ni vraiment traditionnels. Alors qu'un vrai dialogue interreligieux suppose des gens qui connaissent leur religion et qui en vivent à ce moment-là. J'essaye de militer dans ce sens-là à Douala, d'abord par rapport aux religions traditionnelles qui sommeillent dans le coeur de chacun, même de ceux qui sont chrétiens, et puis aussi avec mes frères protestants.

ECOVOX : Comment cela se traduit concrètement ?

E. de R. : Nous sommes à une période où on sent venir une certaine entente entre tous les chrétiens, du moins des grandes religions. Mais malheureusement à Douala, pour le moment, c'est plus de la cohabitation que du véritable dialogue.

ECOVOX : Parlons un du secteur de l'éducation dans lequel vous travaillez depuis longtemps... Est-ce que nous avons aujourd'hui l'école qu'il nous faut ?

E. de R. : Bien sûr que non ! Le drame de ce pays, c'est d'avoir été influencé par les programmes scolaires français ou anglais et qu'après l'indépendance, les responsables de l'éducation nationale ont continué à imiter les systèmes anglais et français, au lieu d'iventer quelque chose qui répondait au bien du pays. Ce que nous constatons, c'est que nous avons un nombre difficile à définir de gens qui ont fait des grandes études et qui sont chômeurs. On n'a pas assez développé tout ce qui était technique dans ce pays, à la différence du Nigéria qui a beaucoup plus mis l'accent sur les collèges techniques. Nous avons davantage développé l'enseignement général. C'est plus facile et c'est moins cher. On s'est contenté d'essayer de répondre à la demande. La demande est de plus en plus forte parce qu'il y a de plus en plus d'enfants. Nous n'avons pas une école adaptée aux besoins du pays.

ECOVOX : Maintenant que nous sommes dans cette situation, qu'est-ce qu'on pourra faire pour y remédier ?

E. de R. : Il faut d'abord faire une analyse de l'histoire de l'éducation dans ce pays pour trouver les causes des problèmes fantastiques du chômage intellectuel. Tout ne vient pas de la faute des colonisateurs.

ECOVOX : Sortons maintenant du cadre de l'école au Cameroun et parlons un peu des problèmes actuels de l'Afrique. L'Afrique s'achemine-t-elle vers le chaos que certains annoncent depuis des dizaines d'années ?

E. de R. : On ne peut pas dire que l'Afrique entière s'achemine vers le chaos. Allez actuellement au Ghana et même au Burkina Faso, vous verrez que ce sont des pays qui ne sont pas dans le chaos. Donc, s'achemine-t-elle vers le chaos ? Non ! Je dirais qu'il y a des pays qui vont connaître le chaos, mais je ne dirais jamais qu'ils s'installeront définitivement dans le chaos. Il y a des ressources humaines et naturelles en Afrique tel que ce chaos est parfois un passage obligé. L'Afrique, en tant que continent, n'est pas dans le chaos.

ECOVOX : La coopération peut-elle jouer un rôle efficace dans ce contexte ?

E. de R. : Oui. La coopération peut jouer un rôle efficace, à une condition : il faut que les équipes qui sont dans les gouvernements des deux côtés pensent d'abord au bien des populations avant de penser à leur bien personnel. On a un peu l'impression qu'il y a une sorte de complicité entre les gouvernements aussi bien du Nord que du Sud, de telle sorte qu'ils forment comme une couche imperméable et que l'aide véritable ne passe pas. Si chacun cherche son avantage de son côté, économiquement parlant, je ne vois pas comment ça pourra marcher parce que ce n'est pas l'argent seul qui peut construire une coopération efficace. Vous parlez de coopération ? Il faut donc que le Sud apporte aussi sa coopération au Nord. Le Sud peut très bien le faire. Vous avez des richesses. Le problème, c'est que pour qu'il y ait collaboration, il faut qu'il y ait des interlocuteurs valables des deux côtés. Et ce n'est pas encore toujours le cas.

ECOVOX : Confrontés à tous ces problèmes, est-ce que les hommes pourront encore considérer l'écologie comme une préoccupation importante ?

E. de R. : C'est une question que j'attendais de la part d'ECOVOX. Ça dépend de ce qu'on entend par écologie. L'écologie telle qu'elle est vécue en Europe ne nous intéresse pas tellement parce que finalement, c'est une écologie qui a sa raison d'être là-bas. Il faut une écologie qui soit, je dirai, de premier niveau en Afrique, par exemple, la protection de nos forêts. Il y a une dilapidation des forêts. En Côte d'Ivoire, c'est terminé, il n'y a plus de forêt. Au Cameroun, il y a encore d'immenses forêts dans l'Est . Où va cet argent ? Qui en profite ? Comment est-ce que ça se passe ? On a l'impression d'une meute de gens qui se précipitent sur cette richesse-là. Le plus grave, c'est qu'on coupe les arbres, et on ne les replante pas. Evidemment, on ne peut pas replanter un " Bongossi ". Mais on peut faire des forêts de tèques comme j'en ai vu au Bénin, un pays qui manque beaucoup d'arbres. On dilapide et on ne reconstruit pas sérieusement la forêt. Et c'est pour cela que l'écologie reste prioritaire, à condition que ce ne soit pas une écologie de détail à la manière européenne. A savoir, est-ce qu'on va faire une route si le paysage sera abîmé ? Ça, c'est pour le tourisme. Bon, je veux bien. Mais, nous devons plutôt essayer de défendre la nature pour qu'elle puisse profiter aux générations futures et pas simplement à la génération actuelle.

ECOVOX : Nous avons lu un de vos articles que vous avez rédigé dans Actualités religieuses sur le rire des Africains. Selon vous, le rire africain a-t-il une signification particulière ?

E. de R. : Si vous avez lu mon article, vous auriez vu que non. Je n'aime pas du tout mettre les Africains dans une catégorie particulière. Ça ne correspond pas à la réalité. Les Africains sont des gens comme tout le monde. Il y a des manières d'agir chez les Africains qu'on ne trouve pas ailleurs, mais ils n'ont pas un rire particulier. Alors, dans cet article, j'ai voulu aller contre les idées que les Français se font des Africains. Pour eux, les Africains sont des grands rieurs, joviaux, rigolards, voire vivants... J'ai été contre cette idée-là, puisqu'elle n'est pas vraie. Le rire que les Africains présentent souvent en Europe et qui fait leur succès, c'est un rire qui est un rire de façade. C'est une façon de se cacher. Au contraire, les Africains ont beaucoup de pudeur sur leur sentiment personnel et il ne faut pas croire que lorsqu'ils rient, ils adhérent complètement à ce qui se dit. C'est une sorte de rideau de fumée.

ECOVOX : Le débat sur un Pape noir comme éventuel successeur de Jean Paul II vous intéresse-t-il ?

E. de R. : Oui. Ça m'intéresse ! Je serai content si un Pape noir (enfin) je veux dire un Pape africain ; parce que les Noirs, il y en a aux Etats-Unis, à Cuba, en Île Maurice, en Inde). Je serai certainement intéressé par un Pape africain. Mais l'important pour moi, ce n'est pas tellement la couleur de la peau d'un Pape ou ni son ethnie. L'important c'est que nous ayons un Pape qui puisse vraiment comprendre l'ensemble des problèmes du monde et apporter une réponse évangélique. S'il y a vraiment un Pape noir, un Pape africain qui est élu, je serai tout à fait content, très fier quoi ! Mais je dirai plus profondément comme ça, peu importe l'origine de ce Pape, s'il est à la hauteur de sa tâche.

ECOVOX : Avec toute l'initiation que vous avez reçue, vous arrive-t-il de pratiquer l'exorcisme ?

E. de R. : Oui. D'abord, il faut nous entendre sur le mot " exorcisme ". A Douala, il y a une espèce d'inflation de l'exorcisme. Il y a plein de gens qui viennent de loin en disant " Mon Père, je suis possédé. Il faut m'exorciser ". La plupart du temps, ce n'est pas vrai du tout ! Là, c'est une question de vocabulaire ! Les gens qui sont possédés viennent voir les prêtres et disent qu'il faut les exorciser et les prêtres ont ce pouvoir ! Mais, c'est extrêmement rare. Et nous connaissons quelqu'un qui est possédé à certains signes, à certains comportements. Mais je m'abstiens de le dire dans une revue parce qu'il y a des gens qui vont inventer ces comportements-là pour être exorcisés. Il m'arrive parfois de pratiquer l'exorcisme. La plupart du temps, je le dis aux gens qui ne sont pas possédés. Par contre, ce que je fais beaucoup (comme un bon nombre de mes collègues), ce sont des prières de délivrance. Ce qui est, dans le langage chrétien, beaucoup plus acceptable que l'exorcisme qui est un cas effrayant et exceptionnel. La prière de délivrance, c'est d'essayer de délivrer la personne des attaques, des tentations des démons et derrière les attaques des démons ; nous voyons surgir aussi l'agression de la sorcellerie ; tout ce qui est expression du mal.

ECOVOX : Quelles difficultés avez-vous souvent rencontrées au cours des séances d'exorcisme ?

E. de R. : Au cours des séances d'exorcisme (que je fais très rarement), je rencontre une grande difficulté : c'est ma faiblesse. C'est le sentiment d'être impuissant devant le déchaînement des forces du mal. Il faut que je m'accroche à ma foi chrétienne pour être persuadé que Dieu est plus fort que satan.

ECOVOX : Vous est-il arrivé de vous intéresser aux problèmes écologiques au cours de vos recherches ?

E. de R. : Je vous donne un exemple. Nous avons une équipe de ce que nous appelons les " Nganga ", de tradipraticiens, de médecins, et nous avons même un professeur de biologie végétale dans notre équipe. Et il nous arrive d'aller faire les tournées dans la forêt pour essayer de trouver certaines écorces médicinales qui nous manquent. Et j'ai toujours été frappé par la réaction du professeur de biologie végétale à l'Université de Yaoundé. A chaque fois que sur la route, nous croisons ces énormes grumiers surchargés de bois, il poussait un immense soupir. Cet immense soupir voulait dire " mais qu'est-ce que nous faisons de la forêt " ? Il ne faut pas seulement accuser les forestiers. Il faut aussi accuser les paysans qui déboisent les forêts en brûlant des arbres pour faire leurs champs. Donc si vous voulez, un problème auquel le gouvernement veut s'attaquer actuellement, mais qui est extrêmement difficile, c'est d'essayer les paysans à faire leurs cultures sans déboiser la forêt. Il y a là, en tout cas, des programmes pour y arriver. Mais c'est très difficile. Je peux vous donner l'exemple suivant d'un grand sociologue hollandais qui est à la tête d'une équipe qui était venue ici, payé par l'ONU ou la Banque Mondiale, pour essayer de trouver une solution au problème qu'il y a entre les villageois et les forestiers. Ils ont proposé que 10 % des forêts appartiennent aux paysans pour qu'ils puissent l'utiliser pour leurs cultures. Mais cet homme m'a dit que notre solution qui nous paraissait bonne à nous, n'a pas marché, lorsque les paysans ont vendu les 10 % aux forestiers. Donc, tout le monde est coupable de la déforestation qui est l'un des premiers problèmes écologiques de notre pays.

Entretien mené par
V.F. MANGANG TENE et Ben N'diaye
Douala, le 04 sept 1998

 

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