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Par Rév. Kä Mana

Chronique JPSC :

Sombres et étranges systèmes d'économie politique

Le Cameroun et l'économie politique de la corruption

La nouvelle est tombée comme une bombe : le Cameroun détrône le Nigéria au hit parade des pays les plus corrompus du monde. Pour la population camerounaise, une sorte de satisfaction teintée de dérision a accueilli cette étrange promotion. Comme si tout le monde sentait qu'enfin, dans la conscience de la communauté internationale, on reconnaît l'état réel de délabrement moral et de décomposition éthique qui caractérise la société et la vie au Cameroun. En dehors des milieux des instances dirigeantes où la nouvelle a suscité une indignation profonde et une protestation vigoureuse, les autres forces sociales ont applaudi cette manière de mettre le pays dans la lumière crue de l'économie politique de la corruption. Les journalistes en ont profité pour accuser le sommet de la pyramide politique d'avoir précipité le pays dans cette catastrophe morale. Les dignitaires des églises voient leur diagnostic sur l'état du Cameroun confirmé par la rumeur internationale. Le petit peuple rit de tout son rire éclatant et caustique, comme si ce dont on parle ne le concernait qu'en tant que victime, une simple victime qui choisit la dérision et l'humour pour se moquer d'elle-même et de sa propre misère.

Pourtant, un problème réel vient d'être posé à la conscience publique. Derrière la question de savoir si le hit parade de la corruption est un thermomètre fiable pour mesurer la réalité de la vie des nations, il importe pour le pays qui se voit hisser au sommet international des sociétés corrompues de s'engager à changer vite de cap et à moraliser sa vie publique dans un renouveau moral qui le remette sur le chemin du respect des valeurs humaines. Que faut-il faire pour sortir du cercle infernal de la corruption ? Quelles sont les forces vives qui décideront dès maintenant de renverser la vapeur et de redonner à tout le peuple camerounais le sens de sa grandeur, de sa dignité, de sa fierté en tant que grand peuple qui se fait respecter dans le monde entier ?

Face à cette interrogation, ni les protestations des responsables politiques, ni la jouissance satisfaite des puissances médiatiques et religieuses, ni la dérision qu'affiche le petit peuple ne constituent une réponse décisive et réaliste.

Même si la corruption est devenue telle au Cameroun qu'elle constitue une seconde nature pour toute la société, il est bon de savoir qu'elle finira un jour ou l'autre par tuer la société elle-même dans sa capacité créative. Une seule réponse compte aujourd'hui pour chaque citoyen, pour les responsables politiques, pour les élites économiques, sociales ou religieuses, et pour tout le peuple : vivre et agir de telle manière que l'esprit et le système de corruption qui règnent partout ne trouvent pas dans les consciences individuelles et dans la vie publique un champ de germination et d'efflorescence. Le temps est venu pour tous de se mobiliser contre l'économie politique de la corruption, cette gangrène qui pervertit la morale sociale, désagrège les forces créatrices et hypothèque l'avenir non seulement au Cameroun, mais dans toute l'Afrique.

Les pays des Grands Lacs et l'économie politique de la bêtise humaine

Depuis le génocide de 1994 au Rwanda, la région des Grands Lacs et l'ensemble de l'Afrique centrale offrent au monde le visage d'un terre de désolation où l'horreur a atteint les limites de l'inimaginable. Le génocide des Tutsis et le contre-génocide dont furent victimes les Hutus une fois leurs frères ennemis tutsis arrivés au pouvoir avaient déjà suscité partout dans le monde un sentiment de profonde révolte. On avait imaginé que les énergies africaines, que des institutions comme l'OUA, ainsi que les puissances, internationales comme l'ONU, mettraient sur pied une politique globale qui éviterait à l'Afrique centrale de basculer dans le règne de l'inhumain. On avait espéré que les autorités politiques de la région auraient suffisamment de sens du devoir, un réel souci des intérêts de leurs peuples et une volonté de pragmatisme pour se consacrer tous ensemble à bâtir une région prospère, où l'ordre des dictatures aurait disparu et les désordres sociaux éradiqués par des politiques de quête commune du bonheur.

Rien de tout cela ne s'est produit. Seule a triomphé l'économie politique de la bêtise. La bêtise de croire qu'on construit la paix avec la haine et la logique meurtrière des armes (Rwanda). La bêtise de penser qu'un tribu peut en dominer une autre sur une même terre pendant des décennies sans que naissent chez les dominés l'instinct de liberté et la volonté de vengeance (Burundi). La bêtise d'imaginer qu'on peut chasser un dictateur sanguinaire comme Mobutu et prendre sa place pour recommencer son système dans ses mécanismes morbides (Congo Zaïre). La bêtise de détruire le tissu économique de son propre pays par une guerre civile implacable (Congo Brazzaville) ou des mutineries à répétition (Centrafrique). La bêtise de mettre toute une région dans une conflagration terrifiante où des alliances se font et se défont dans le seul souci de conserver le pouvoir pour certains gouvernants ou de promouvoir une hégémonie ethnique pour d'autres.

Si on continue dans cette logique de la bêtise qui prospère dans la région des Grands Lacs et dans toute l'Afrique centrale, il est à craindre que cette région qui est parmi les plus riches du monde ne s'enfonce plus encore dans le gouffre infernal du sous-développement et de la misère. Avec ce que cela entraîne de désespérance et de dénuement pour toute la population.

Que se passe-t-il dans cette région pour que l'aveuglement des dirigeants soit tel qu'il entraîne les peuples dans la logique de la destruction de la vie ? Par quel mécanisme parvient-on à convaincre un Tutsi qu'un Hutu n'est pas une personne humaine et qu'il doit disparaître de la surface de la terre ? Comment est-il possible d'entraîner la population de Kinshasa à tuer toute personne ayant un profil nilotique et une ressemblance proche ou lointaine avec les Tutsis ou les Banyamulenge ?

Il y a bien sûr le mystère du mal dans le monde. Mais il y a surtout l'infinie bêtise de la société humaine.

Contre ces maux, il n'y a qu'une logique qui compte vraiment : le refus de se laisser dominer par eux et la volonté de faire triompher les valeurs de la Vie pour tous.

Le temps est venu pour toutes les forces qui croient en l'avenir des pays des Grands Lacs de mettre ensemble leurs puissances créatrices et leurs énergies d'inventivité pour refuser la fatalité de la bêtise et l'implacable présence du mal dans la société. Le temps est venu pour tous ceux qui croient au dessin de l'Afrique centrale de se mettre ensemble pour penser une autre politique, pour agir selon la logique de la construction de l'avenir et pour juguler l'économie politique de la bêtise, au nom de la dignité humaine et de grandes valeurs de la Vie.

C'est le temps de bâtir une Nouvelle Société.

L'Amérique et l'économie politique de l'idiotie

Sur une belle page de couverture d'un grand hebdomadaire français s'étale une étrange affiche : le Président américain Bill Clinton, ceint du drapeau américain, se trouve crucifié sur le sexe de Monica Lewinski, avec un fond de superbes cuisses de femmes et un slip tout blanc manifestement conçu pour susciter la concupiscence. L'allusion au Christ est claire dans cette image, mais avec une inversion de message, peut-être. Là où Jésus de Nazareth meurt sur la croix pour le salut du monde. Le Président américain est crucifié sur un plantureux sexe de jeune femme sans qu'aucune perspective de salut n'apparaisse. A moins que le salut envisagé soit celui de sortir l'Amérique de son puritanisme désuet et de son moralisme hypocrite.

Derrière cette image conçue par l'hebdomadaire français, tout le feuilleton des tendances libidineuses de Clinton et de ses frasques extra-conjugales qui passionnent le monde entier dévoile une question que l'on doit poser à l'Amérique : est-elle prêt à appliquer la logique de la vertu dans ses relations politiques et économiques avec les autres pays, en ayant la même volonté de connaître la vérité et d éviter le mensonge comme elle l'a fait pour Bill Clinton ? Veut-elle savoir tout ce qui se passe dans les alcôves de sa diplomatie au Moyen-Orient, dans sa lutte contre le terrorisme arabe et dans les lois commerciales et la puissance militaire qui caractérisent sa vision comme nation puissante dont l'hégémonie est sans borne ?

Si l'affaire Clinton-Lewinski ne débouche pas sur des interrogations de ce type, il est à craindre qu'elle ne soit qu'une manifestation dérisoire de l'idiotie humaine exploitée par des journalistes habiles à en faire un appât commercial commode. Même si elle est financièrement rentable à court terme, cette idiotie ne construira rien de grand dans la conscience éthique de l'humanité. Elle tiendra la " une " des journaux pendant un temps, puis s'effacera devant d'autres manifestations de notre idiotie qui prend le sexe des grands hommes comme le centre du monde pendant que le monde lui-même souffre de maladies plus graves et vit des menaces innombrables quant à sa propre survie.

J'espère qu'en Afrique au moins, nous éviterons le piège de réduire le feuilleton Clinton-Lewinski à sa dimension érotique pour l'élever au plan d'un interrogation d'éthique fondamentale : la nécessité pour l'Amérique de sortir de sa volonté de puissance pour prendre les responsabilités qu'elle doit prendre dans la construction d'une Nouvelle Société dans le monde.

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