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Jean Baptiste YONKE, Ancien Ministre de l’Agriculture : "une politique agricole pertinente ne suffit pas…"

Depuis son départ du gouvernement en 1988, après trois ans à la tête du Ministère de l’Agriculture, et sa nomination comme Directeur Général d’une société "moribonde", M. Jean Baptiste YONKE semble s'être fait une nouvelle raison de vivre. Responsable de la Société de Développement de la Riziculture dans la plaine des MBO (SODERIM), le premier ingénieur général d’agriculture du Cameroun et ancien administrateur hors classe des nations unies partage sa longue expérience avec les paysans de la région de Santchou, un arrondissement du département de la Menoua. Avec l’introduction de nouvelles cultures vivrières, le riz semble actuellement un peu loin des préoccupations quotidiennes.

Privé d’eau, d’électricité et de téléphone pour cause de faillite de la société à son arrivée, M. YONKE a décidé de transformer ce qui devait être pour lui un asile en un paradis. L’homme n’a surtout pas perdu son sens critique, même si, dans l’entretien qui va suivre, il n’hésite pas à mettre des gants.

A L’AFFUT : M. le Ministre, vous avez, depuis plus de trois décennies, occupé de hautes fonctions ayant trait à l’environnement au plan national et international. Comment concevez-vous la notion d’environnement ?

Jean Baptiste YONKE : A vrai dire, je n’ai pas une conception personnelle particulière à avoir sur la notion d’environnement. L’environnement est un milieu de vie (naturel ou artificiel) donné dans lequel vit un être humain ou un groupe d’êtres humains, en équilibre et en harmonie avec soi-même, avec ses semblables et avec la nature ambiante. Le problème est d’assurer la protection, la conservation et l’amélioration de l’environnement de manière à y accroître toujours la qualité de la vie de l’homme.

A L’AFFUT : La question de la déforestation est aujourd’hui au bout de toutes les lèvres. Quel est le point de vue d’un ancien ministre en charge de l’agriculture et des forêts ?

J.B.Y. : La déforestation, qui est la principale cause de la désertification des terres et de l’appauvrissement des populations, est assurément une catastrophe, eu égard à la grande préoccupation de l’heure, à savoir l’urgence de la protection de l’environnement et de l’amélioration de la qualité de vie des populations.

A L’AFFUT : Les populations rurales sont aujourd’hui troublées. Face à l’attitude des exploitants forestiers, elles ne savent plus si les forêts que leurs ancêtres leur ont léguées leur appartiennent encore. Que faire, d’après vous, pour parvenir à une gestion rationnelle des forêts ?

J.B.Y. : Si nous admettons avec notre distingué compatriote Mongo Béti, écrivain de renom devenu paysan à Akometan, un petit village perdu parmi d’autres dans la province du Centre, que : "les forêts appartiennent principalement aux communautés paysannes qui y vivent et y trouvent les ressources nécessaires à leur survie", il convient de gérer la forêt en bon père de famille. Il convient d’organiser, de planifier la coupe et d’assurer la transformation du bois pour, d’une part, satisfaire les besoins domestiques et les besoins intérieurs de notre pays et, d’autre part, exporter le surplus pour acquérir les devises dont notre pays a besoin pour son équipement et son développement économique et socio-cultruel. Enfin, comme il s’agit d’une ressource naturelle renouvelable, il faut assurer la régénération et la conservation de nos forêts par toutes les méthodes appropriées, notamment par la plantation artificielle des espèces ayant fait l’objet des coupes et, en particulier, des espèces les plus précieuses. C’est une tâche urgente face à l’exploitation intensive et souvent anarchique actuelle de notre patrimoine forestier national.

A L’AFFUT : L’on parle très souvent des dégâts causés par les éléphants dans la région de Santchou…

J.B.Y. : Je peux vous assurer que depuis un peu plus de six ans que je réside à Santchou, non seulement je n’ai aperçu aucun éléphant, mais aucun dégât n’a été signalé dans les environs.

A L’AFFUT : L’histoire n’est tout de même pas imaginaire…

J.B.Y. : Il se peut que les dégâts causés par les éléphants étaient courants dans la région il y a dix ou vingt ans. En effet, de grands troupeaux d’éléphants vivaient jadis dans la grande plaine des Mbo où se situe l’actuel arrondissement de Santchou. Mais ils ont été en partie décimés par les braconniers, et les troupeaux restants se sont réfugiés beaucoup plus loin dans la forêt.

A L’AFFUT : Il se peut d’ailleurs que le terme "Santchou" ait un rapport avec la présence des éléphants dans la région…

J.B.Y. : Oui. Le terme "Santchou" évoque nécessairement les éléphants pour les connaisseurs, puisqu’il vient de "San-Nzo" qui signifie "le père des éléphants" en langue Mbo.

A L’AFFUT : Revenons un peu sur nos préoccupations environnementales. Que pensez-vous de la dégradation actuelle de l’environnement dans le monde en général, et plus particulièrement dans la zone rurale où vous vivez ?

J.B.Y. : La dégradation de l’environnement est à juste titre l’une des plus grandes préoccupations de l’humanité aujourd’hui, dans sa noble quête en vue de l’amélioration toujours plus accrue de la qualité de la vie sur notre planète terre, tant en milieu urbain qu’en milieu rural. A l’échelle de la communauté internationale, la toute première grande prise de conscience du problème s’est manifesté depuis plus de deux décennies, et plus précisément, à l’occasion de la conférence mondiale sur l’environnement qui s’est tenue à Stockholm en Suède en 1972, si ma mémoire ne me trahit pas. On ne peut que se féliciter de cette prise de conscience générale et de toutes les mesures d’ordre institutionnel, technique et opérationnel qui sont prises un peu partout dans le monde, en vue de la protection et de la conservation de l’environnement. La création, pour la première fois, dans notre pays d’un ministère chargé de l’Environnement est un signe des temps. Cette initiative est particulièrement opportune.

A L’AFFUT : La qualité de la vie en milieu urbain se dégrade lamentablement ces derniers temps, avec les poubelles omniprésentes et les eaux polluées. Quel regard porte l’ancien haut fonctionnaire international que vous êtes sur cet état de choses ?

J.B.Y. : S’agissant de la montée actuelle de l’insalubrité en milieu urbain, laissons la parole, pour éviter toute paraphrase, à Monsieur TIENTCHEU KAMENI qui nous rapporte les propos d’éminents médecins, "gardiens de la vie" à Douala : "Les tas d’ordures, constatent-ils, sont des bouillons de culture à ciel ouvert pour de nombreux micro-organismes pathogène, vecteurs de diverses maladies. (…). En clair, il suffit d’un coup de vent pour que des individus se trouvant à des centaines de mètres du bouillon de culture, soient attaqués (…). Comme on peut le constater, les ordures ne sont rien d’autre que la mort au coin de la rue".

Je partage cette conclusion. Et ce qui est dit de la ville de Douala vaut pour toutes les autres agglomérations infestées de poubelles et autres immondices.

A L’AFFUT : Parlons maintenant de votre action à la tête de la SODERIM. Vous avez lancé, depuis 1990, un programme baptisé "Millionnaire avant l’an 2 000" à l’intention des agriculteurs encadrés par la SODERIM dans la plaine des Mbo. En quoi consiste ce programme ?

JBY : Ce programme consiste à établir pour chaque paysan, un petit programme individuel comprenant un certain nombre de cultures techniquement bien maîtrisées sur le plan cultural et commercialement rentables et dont l’exécution assure au paysan concerné un revenu net annuel continu d’au moins un million de francs CFA au bout de quatre à cinq ans. Au premier semestre de cette année, donc bien avant l’an 2 000, nous alignerons nos premiers paysans millionnaires nets de toutes charges.

A L’AFFUT : Pouvez-vous évaluer les résultats de votre action ?

J.B.Y. : Nous avons obtenu des résultats magnifiques, tant sur le plan économique que sur le niveau et la qualité de l’alimentation de tous les habitants de Santchou. Les hommes d’affaire, qui viennent de Douala – Yaoundé et d’ailleurs investir dans les cultures maraîchères à la périphérie de la SODERIM, témoignent du succès économique des nouvelles cultures que nous avons introduites.

A L’AFFUT : Votre action actuelle dans le secteur agricole nous amène à vous demander ce que vous pensez de la "Nouvelle Politique Agricole". Surtout que lorsque vous étiez en charge du Ministère de l’Agriculture, vous avez eu à proposer des réformes dans le sens de la régionalisation de l’agriculture.

J.B.Y. : On parle de la "Nouvelle Politique Agricole" du Cameroun depuis plus d’une demi-décennie. Quand cessera-t-elle d’être nouvelle ? Quel sera le qualificatif de la prochaine politique agricole du Cameroun ? A vrai dire, je n’aime pas beaucoup cette expression de "Nouvelle Politique Agricole du Cameroun", dans la mesure où elle ne se réfère à aucune période donnée. Rationnellement, une politique agricole est définie à court, à moyen ou à long terme, selon les domaines, les produits ou les objectifs principaux visés. Une politique agricole peut même être conjoncturelle, c’est-à-dire liée ou résultant d’un événement majeur de caractère social ou économique intervenu de manière prévisible ou imprévisible.

A L’AFFUT : Un événement économique comme la dévaluation du francs CFA ?

J.B.Y. : Oui. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que la dévaluation du francs CFA, intervenue le 12 janvier 1994, a vieilli la politique agricole du Cameroun et rendu nécessaire la définition d’une autre politique agricole ou, tout au moins, la révision de celle existante.

A L’AFFUT : Est-ce que la politique agricole actuelle est assez pertinente pour permettre la relance du secteur agricole ?

J.B.Y. : Les objectifs à long ou à très long terme de la "Nouvelle politique agricole" demeurent valables. En réalité, ils étaient valables depuis le premier plan quinquennal de développement économique et socio-culturel (1960-1961/1965-66) de notre pays et le seront encore longtemps. En tout état de cause, la définition politique agricole pertinente, fût-elle vieille ou nouvelle, ne suffit pas à elle seule pour permettre la relance dans le secteur agricole. Cette politique agricole doit être assortie d’une stratégie précise se traduisant concrètement par la définition claire des moyens tant matériels et financiers qu’institutionnels et organisationnels nécessaires. En effet, c’est la mise en œuvre effective de cette stratégie qui déclenche la relance, c’est-à-dire, le mouvement vers le progrès et l’amélioration dans le secteur. Ce n’est pas tout à fait le cas dans notre pays.

A L’AFFUT : Le secteur agricole a également connu des réformes dans le domaine de la structuration avec la nouvelle loi relative aux sociétés coopératives et aux groupes d’initiative commune. Quelle appréciation faites-vous de cette loi ?

J.B.Y. : La loi du 14 Août 1992 relative aux sociétés coopératives (COOP) et aux groupes d’initiative commune (GIC) et son décret d’application du 23 novembre 1992 constituent une modification fondamentale dans la conception du mouvement coopératif dans notre pays. Avant, les sociétés coopératives étaient en gros imposées d’en haut, c’est-à-dire par l’administration. Désormais, les coopératives naîtront de la base. Elles naîtront du besoin intérieur qu’éprouveront les personnes physiques intéressées de s’unir et de mettre en commun leurs ressources financières, matérielles et morales, et toutes leurs énergies pour œuvrer ensemble en vue d’accroître leurs revenues et d’améliorer leurs conditions de vie ainsi que leur bien-être.

A L’AFFUT : A vous écouter, il se pourrait que cette réforme était indispensable.

J.B.Y. : Oui. Le changement radical de sens du mouvement coopératif était nécessaire, voire indispensable. A mon avis, l’erreur de conception de départ a constitué la principale cause de l’échec des sociétés coopératives et du mouvement coopératif en général dans notre pays. Avec la nouvelle loi, les coopératives et le mouvement coopératif peuvent désormais partir d’un bon pied.

A L’AFFUT : Cette loi contient nécessairement des imperfections…

J.B.Y. : Comme toute œuvre humaine, cette loi n’est pas parfaite. C’est ainsi que l’on peut déplorer le fait que cette loi et son décret d’application reste terriblement muets sur le rôle, à notre avis irremplaçable, de l’Etat en matière d’encadrement technique du mouvement coopératif et, plus précisément, dans les domaines de l’éducation, de la formation professionnelle et du contrôle des activités coopératives. Les auteurs de la loi semblent avoir été trop marqués par la volonté affirmée de l’Etat de se désengager totalement de toute activité de production dans le domaine économique. L’administration n’est pratiquement mentionnée dans le texte que dans les dispositions portant création, attributions et fonctionnement du service du Registre placé sous l’autorité du ministre de l’Agriculture.

A L’AFFUT : Nous allons achever notre entretien par une préoccupation concernant aussi bien l’agriculture que la protection de l’environnement. L’utilisation abusive et désordonnée des pesticides et des engrais chimiques est combattue par le CIPCRE. Que pensez-vous de cette option ?

J.B.Y. : A vrai dire, je crois qu’il s’agit moins de lutter contre l’utilisation des pesticides chimiques que de rechercher et proposer des méthodes naturelles de lutte contre les maladies phytosanitaires.

A L’AFFUT : N’est-il pas préférable pour les paysans d’user uniquement des méthodes de lutte naturelles contre les ennemis des plantes ?

J.B.Y. : Les méthodes naturelles existent, mais elles ne sont pas répandues. Elles consistent à utiliser par exemple des insectes non nuisibles pour détruire d’autres insectes nuisibles à l’agriculture (lutte biologique), ou des produits phytosanitaires naturels extraits d’autres espèces végétales (le pyrèthre par exemple) ou à utiliser directement certaines plantes pour éloigner certains insectes nuisibles à certaines cultures. Des recherches et des expérimentations très prometteuses sont activement conduites à cet égard en Afrique orientale anglophone, notamment au Kenya.

A L’AFFUT : Ces méthodes devraient être utilisées partout…

J.B.Y. : C’est une question d’opportunité, de rentabilité et d’avantages comparatifs. Certes une utilisation abusive des engrais chimiques jointe à une irrigation intensive non maîtrisée conduit, à long terme, à la dégradation (excès de sels minéraux) peut-être irréversible des terres agricoles jadis prospères. Par ailleurs, les diététiciens sont formels : les denrées alimentaires produites à partir d’une utilisation intensive des engrais et des pesticides chimiques ont des conséquences défavorables, à la longue, sur la santé globale des consommateurs et, par voie de conséquence, sur leur qualité de vie et leur longévité. Mais, comment satisfaire les besoins alimentaires d’un monde en pleine croissance démographique autrement que par l’augmentation des rendements agricoles par l’utilisation des méthodes agricoles modernes qui supposent l’utilisation massive des engrais et des pesticides chimiques ?

Les diététiciens et les amateurs des produits naturels prônent ce qu’ils appellent l’agriculture biologique, utilisant les engrais organiques pour la fertilisation des terres et les méthodes naturelle de lutte contre les ennemis des cultures, à l’exclusion des produits chimiques. Malheureusement, les denrées alimentaires ainsi produites coûtent cher, en raison notamment de leurs faibles rendements, et aussi des difficultés de conservation des produits issus de leur transformation par les méthodes technologiques qui préservent tous leurs principes vivants et nutritionnels.

Entretien mené par Samuel WAFO

et Célestin LINGO

L’HOMME YONKE

 

Naissance : 02 Janvier 1935 à Bamena, Bangangté

Situation de famille : Marié père de 5 enfants

Activités professionnelles :

1960 - 1961 :

Chargé d’Etudes au Secrétariat d’Etat au Développement Rural

1961 – 1970 :

Directeur de l’Agriculture

1970 – 1971 :

Conseiller Technique du Secrétaire d’Etat au Développement Rural

1971 – 1975 :

Fonctionnaire des Nations Unies, représentant de la FAO au Dahomey (actuel Bénin) et au Togo

1975 – 1978 :

Représentant du PNUD au Burundi

1978 – 1989 :

Chef du Bureau Régional des Nations Unies pour la région soudano-sahélienne

1979 – 1983 :

Directeur du Bureau Régional pour l’Afrique du PNUD à New-York aux Etats-Unis et Consultant dans les domaines agricoles et du développement rural.

1983 – 1985 :

Représentant Résident du PNUD et Coordonnateur Résident des activités opérationnelles du système des Nations Unies pour le développement à Sao-Tomé et Principe.

1985 – 1988 : Ministre de l’Agriculture dans le gouvernement camerounais

1988 à ce jour

Directeur Général de la Société de Développement de la Riziculture dans la plaine des Mbo (SODERIM) et Président du Conseil d’Administration de la Société Camerounaise des Palmeraies (SOCAPALM)

 

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