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Chronique
Si l’Afrique n’avait pas bu, au biberon de la colonisation occidentale, l’impiété et l’athéisme qui semblent être les ingrédients essentiels du modernisme et de la "civilisation", nul doute que notre beau continent pourrait, dans sa partie "noire" du moins, être épargné du déluge écologique qui menace d’engloutir la planète terre.
C’est connu, en effet : dans chaque village africain non encore prostitué, des divinités du monde habitent et protègent un bois ou une forêt sacrée, veillent jalousement sur une source ou une rivière sacrées. Ces lieux qui abritent des rites traditionnels et des cultes religieux, l’initiation, la circoncision et l’excision des jeunes gens et jeunes filles, ainsi que la sépulture des grands rois, ces lieux sont vénérés et ne peuvent être profanés impunément. On n’effectue ni coupe ni culture dans un bois sacré. On ne défèque pas, on n’urine pas, on ne se baigne pas, on ne fait pas la lessive ou la vaisselle dans une source ou une rivière sacrées. On ne jette pas non plus des ordures ménagères en ces endroits.
C’est le contraire que l’on observe, n’est-ce pas, hors des lieux sacrés, où la loi et le gendarme ont montré les limites (étroites) de leurs capacités de dissuasion. Qui, par exemple, fait attention aux forêts "classées", c’est-à-dire interdites d’exploitation ? Les poubelles et les défections humaines sont à l’aise partout…
Il n’y a donc pas meilleur garde d’hygiène qu’un génie africain. Sa présence quelque part impose le respect des lieux. Il est craint parce qu’il frappe infailliblement : on ne lui échappe pas quand on s’est permis de violer son domaine. Il est d’autant plus craint qu’on ne le voit pas, qu’il n’est pas un fonctionnaire nommé et susceptible d’être disgracié qu’on ne peut ni le corrompre ni l’intimider, qu’il n’a ni femme, ni cousin, ni supérieur hiérarchique pour le contraindre à accorder des passe-droits…
Et maintenant, rêvons un peu. Imaginons que toutes nos forêts soient confiées à ces gardes-champêtres incorruptibles. Imaginons que toutes nos forêts soient déclarées non pas classées, mais sacrées.
La déforestation qui, chaque jour, élargit davantage l’empire du désert infertile et étouffant, ne connaîtrait pas un élan aussi effréné. Tous ces mastodontes de grumiers insolents qui écrasent nos pistes, se doublent et se croisent dans tous les sens, se verraient obligés à plus de discrétion, sinon au chômage, à la disparition. Ce serait évidemment le désarroi et la ruine chez tous ces rapaces néo-colons qui débarquent tous les jours chez nous et embarquent tous les jours nos arbres, feuillages et racines comprises, sans laisser d’héritiers. Comportements impies, comportements d’impies…
Mais qu’on ne désespère pas. Rien n’est définitivement perdu. En Côte-d’Ivoire "La Croix Verte", une association écologique, travaille à recourir aux génies des villages là où le garde-forestier en treillis à lamentablement échoué. Elle se propose de planter des arbres autour des bois sacrés. Les relations de bon voisinage aidant, les génies rendront visite aux nouveaux venus et étendront sur eux leur protection divine, au bénéfice de la verdure. De proche en proche, toute la nouvelle forêt serait sacrée et sauvée.
Un autre espoir réside dans le regain de spiritualité que suscite, selon certains, la crise multiforme qui sévit dans le monde et en Afrique en particulier. A la faveur de cette nouvelle spiritualité, les valeurs anciennes reprennent vigueur. Nos dieux verts peuvent revenir en force et étendre leurs domaines. Il suffirait que de nombreuses ONG de prière écologique se créent et reçoivent, en honoraires de culte, les fonds que les différents organismes internationaux ad hoc déversent à perte à nos gouvernants insatiables et incroyants. Ces groupes inviteraient les divinités africaines à plus de vigilance, de pugnacité et d’expansionnisme pour arrêter le massacre des arbres, maintenir ou augmenter le volume d’oxygène disponible et purifier la nature en dégradation.
Notre salut, sans aucun doute, réside dans le retour aux sources… sacrées.
James AKIKA