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SA MAJESTE IBRAHIM MBOMBO NJOYA : "RIEN N’EXISTE DU FAIT DU HASARD"

A la faveur de ses fonctions de chef traditionnel et de chef spirituel largement ouvert à la modernité, Sa Majesté Ibrahim MBOMBO NJOYA nous a entretenus sur certains problèmes environnementaux, par rapport à la tradition et aux prescriptions coraniques. Le Sultan, Roi des Bamoun, s’est voulu profond, malgré son indisponibilité permanente, en raison de son aura et de ses multiples occupations. Toutefois, le lecteur restera sur sa faim, quant à la dimension pédagogique des question abordées.

A L’AFFUT : Majesté, vous êtes un chef spirituel et administratif que l’histoire présente comme très attaché à la tradition. Quelle relation existe-t-il entre votre tradition et l’environnement ?

Sa Majesté Ibrahim MBOMBO NJOYA : Il faut avoir tirer les leçons de l’histoire, orale d’abord et écrite en langue "SHUMOM". L’organisation sociale structurée du peuple Bamoun, sous l’impulsion de NCHARE YEN et de ses successeurs - dont certains sont réputés pour leur génie multiforme -, a conforté une entité ethnique pyramidale avec le Roi au sommet. Dès lors, la spiritualité du Monarque s’est révélée communicative, dans un environnement sain. D’où l’élan de conquête, d’amélioration du mode de vie (nourriture, habitat, goût à l’agriculture en zones fertiles, tissage de fibres vestimentaires et filature de coton, etc.).

Aux abords des forêts galeries, les arbres fruitiers (palmier, bananier, manguier, plantes à tubercules, bref tout ce qui est consommable) sont plantés sous les ordres du Roi. Foumban et les principales agglomérations des notabilités sont ainsi devenues de véritables oasis verdoyantes. L’artisanat, sous l’impulsion du Monarque, s’est greffé à cet essor de développement. La colonisation, beaucoup plus préoccupée par l’organisation administrative, n’y a porté aucun frein.

A L’AFFUT : Voyez-vous des habitudes traditionnelles qui traduisent concrètement la volonté du peuple de protéger l’environnement ?

S.M.I.M.N. : Tant par le passé que de nos jours, la nécessité de combattre les feux de brousse, autre fléau cardinal en savane, est à inclure au comportement peu scrupuleux de la population. Fort heureusement, l’exiguïté des cultures et des habitations, du fait de l’explosion démographique, raréfie ce genre de destruction de l’environnement, aux caprices des saisons. Beaucoup de réserves du Noun en ont souffert. Les populations, devant certaines calamités naturelles telles que la sécheresse et les feux de brousse dévastateurs, prennent déjà des habitudes tendant à protéger l’environnement.

A L’AFFUT : Dans les années 30, la zone du Noun était caractérisée par d’importants mouvements de la population. Quels effets ces colonies de peuplement ont-elles eu sur l’environnement de la région ?

S.M.I.M.N. : Dans les années 30, l’image que l’Européen se faisait du royaume et de son souverain a débouché sur la déportation du Roi à Yaoundé. Ce fut la consternation générale d’une population attachée à ses us, traditions et coutumes. La peur des représailles coloniales s’empara des notables fidèles qui se retirèrent dans l’arrière-pays et s’attachèrent à la glèbe pour refaire leur environnement à l’instar de Foumban et de ses environs : reprise de l’agriculture vivrière et de l’élevage traditionnel, le tout dans une faune et une flore toutes naturelles. Le courant d’immigration des Bororos-éleveurs et la colonie des voisins commerçants de kolas, envahirent les subdivisions créées de Foumban et de Foumbot. Un regain de prospérité s’en est suivi, dans cet environnement de contact facile, d’appel aux potentialités agricoles flatteuses.

La culture du café a été introduite. Sur les surfaces arides des agglomérats sont plantés des eucalyptus et autres essences conifères et résistances. Il y avait des feux de brousse destructifs, mais la végétation naturelle résistait ; très peu de pollution atmosphérique. L’habitat décent se rencontre dans les grands centres. Un rudiment d’hygiène est imposé et les soins de santé gratuits et forcés ont sécurisé les malades en proie aux endémies.

A L’AFFUT : Vous êtes, en tant que Sultan des Bamoun, un chef religieux musulman. Pouvez-vous nous dire s’il existe des fondements coraniques de la protection de l’environnement ?

S.M.I.M.N. : L’environnement relève de la création ordonnée et méthodique de Dieu. Rien, de tout ce qui nous entoure, n’existe du fait du hasard. D’où la nécessité de protection du patrimoine de l’humanité. Le respect de la vie humaine confère la même vision à l’environnement. Nous venons de dire que l’environnement n’est pas un fait du hasard. En pénétrant la doctrine musulmane, on relève aisément que le Très-Haut n’a pas créé l’humanité pour la livrer aux dépravations ; tout comme il nous demande de nous respecter et de ne pas faire un usage abusif de bonnes choses qu’il nous a léguées.

Ainsi, la prescription tendant à la non utilisation abusive et non réfléchie de notre biosphère ne confirme que la mise en application des recommandations de Dieu qui dit dans la Sourate de l’ARAF, verset 31 : "O Fils d’Adam, manger et buvez, mais gardez-vous de tout excès car Dieu n’aime pas les excès". La destruction de l’environnement (forêts,…) ne camoufle que l’excès de la recherche du gain. Ce que les lois coraniques condamnent.

A L’AFFUT : La plaine du Noun subit une grave agression des agriculteurs et des exploitants forestiers. Que proposez vous pour protéger cette importante ressource que constitue la forêt ?

S.M.I.M.N. : L’agriculture et l’exploitation forestière (peu abondante dans le Noun) constituent les sources de revenu et d’occupation au quotidien. La tendance à la protection exhaustive de la nature ne peut se faire de manière rigoureuse. Si la réglementation en matière d’exploitation agricole et forestière peut s’appliquer, l’environnement ne saurait trop en pâtir, surtout avec l’exigence de la régénération en vigueur. Mais la recherche du bois de chauffage et de cuisine par une population à faibles revenus constitue en quelque sorte un fléau difficilement maîtrisable.

A L’AFFUT : Pensez-vous que la nouvelle loi sur les forêts répond au souci d’une gestion durable de la forêt camerounaise ?

S.M.I.M.N. : La nouvelle loi sur la gestion des forêts dont on attend le décret d’application et dont le projet a soulevé des débats houleux à l’Assemblée Nationale en première lecture, pourrait réduire l’abattage sauvage qu’impose le goût de gain. L’évolution en cours est source de dégradation biologique. Je continue à penser qu’au-delà de toutes les mesures qui sont prises, un accent tout particulier doit être mis sur la régénération de nos forêts.

A L’AFFUT : Depuis longtemps, les agriculteurs et les éleveurs ont du mal à cohabiter sur un même territoire, notamment dans le Noun. Comment, selon vous, peut-on résoudre ces conflits ?

S.M.I .M.N. : Le Noun, à vocation agricole et d’élevage par excellence dans la Province de l’Ouest, connaît certaines difficultés de cohabitation. Ainsi, certains conflits surgissent entre agriculteurs et éleveurs. Nos tribunaux sont souvent saisis de nombreux cas. Pour y remédier, l’Administration locale, sur instructions de la hiérarchie, a vite fait de délimiter les zones de pâturage (savane et reliefs arides) des zones d’agriculture (bas-fonds et berges des cours d’eau). Des arrêtés préfectoraux déterminent ces différentes zones.

Malheureusement pour les éleveurs, la bouse des bœufs et des vaches fertilise les sols arides et les prédispose à l’agriculture. D’où les sources de la plupart de ces conflits. Inversement, et par négligence des éleveurs, le bétail à court de pâturage envahit les champs des agriculteurs – paysans. D’où les réclamations aux fins de dédommagement. Ces difficultés de cohabitation souvent ponctuelles trouvent toujours de solutions auprès des autorités administratives ou traditionnelles.

A L’AFFUT : Autrefois le peuple Bamoun était de tradition guerrière. Et qui dit guerre dit destruction de l’environnement…

S.M.I.M.N. : La tradition guerrière du peuple Bamoun se résolvait en annexion des peuplades, dans le but d’agrandir le royaume. Une fois conquis au corps à corps, ces vassaux se soumettaient à l’obédience du conquérant qui les élevait à certains rangs de dignitaires. L’entité de cet ensemble, parlant le même dialecte, a mis fin à cet envahissement depuis la colonisation et le découpage administratif qui s’en est suivi.

A L’AFFUT : Aujourd’hui, l’artisanat fait la fierté du peuple Bamoun. Il semble que l’artisanat soit consommateur de ressources naturelles. Comment concilier l’artisanat et la protection de l’environnement ?

S.M.I.M.N. : L’artisanat est prospère et enrichit, de père en fils, les exécutants. Tant en sculpture, tissage et filature, vannerie et fonte de bronze, la matière première est indispensable et s’obtient par tous les moyens de recours. L’environnement peut en souffrir. La question se pose et ne trouve sa réponse que dans le respect scrupuleux des deux exigences : la protection de l’environnement et les besoins incontournables de l’homme.

Propos recueillis par

Jean-Blaise KENMOGNE

et Emmanuel MULLER

 

 

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