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L'INDUSTRIE DE LA BANANE AU CAMEROUN :
LE SALAIRE DU SANG


Grâce au groupe SPNP-SBM-PHP basé a Njombé (60 km de Douala), le Cameroun est devenu ces dernières années un gros exportateur de banane. Mais l'industrie de la banane à Njombé a un coût humain et environnemental énorme.

Au début des années 70, l'Etat camerounais, pour développer la culture de banane crée l'OCB (Organisation Camerounaise de la Banane), une société à capitaux entièrement publics. Mais très tôt, l'OCB connaît la même situation que les autres sociétés d'Etat : la production demeure en-deçà des investissements ; la société est incapable d'assurer les charges de fonctionnement. Conséquence : l'OCB ne tient que grâce aux subventions de l'Etat.

Avec la crise des années 80, l'Etat n'a plus les moyens de soutenir les "canards boiteux" budgétivores mais peu performants. La privatisation de l'OCB devient incontournable, du moins si l'on en croit les officiels. La Compagnie fruitière rafle la mise à travers le groupe SPN - SBM - PHP (Société des Plantations Nouvelles de Penja - Société des Bananeraies de la Mbomé - Plantation du Haut Penja) dont elle est l'actionnaire majoritaire. Fini l'amateurisme. Place aux professionnels ! Le nouvel acquéreur investit plus de 30 milliards de Fcfa pour restructurer la société, moderniser l'outil de production et étendre les surfaces de production. Les résultats ne tardent pas à venir. La banane camerounaise connaît un véritable boom sur le marché international, au point même de provoquer la colère des producteurs antillais qui accusent les Camerounais d'envahir le marché français qui leur reviendrait de droit.

EXPLOITATION DE L'HOMME

Mais le développement de l'industrie de la banane à Njombé et dans ses environnements a un coût énorme. Certes, elle génère beaucoup d'emplois (voir tableau) dans une région où le chômage est endémique. Mais la condition des ouvriers dans les plantations n'est pas loin de l'esclavage. Quelques faits :

  • La journée de travail commence très tôt le matin et s'achève très tard la nuit. "Il faut se lever à 5 h 30. pour répondre à l'appel à 6 h 00, raconte un ouvrier. Parfois, on quitte même à 21 heures le soir". Dans les stations de conditionnement de la banane, on travaille 24 heures sur 24.
  • Le travail se fait à la tâche. "Tu viens le matin. On te donne 50 sacs d'engrais à épandre. Si tu finis même à 22 heures, on te pointe 8 heures". Officiellement, la journée de travail dure 8 heures, plus des heures supplémentaires si l'ouvrier en fait. Mais la tâche excède toujours cette durée. Pire, il arrive que l'ouvrier après avoir travaillé dur pendant toute une journée, ne pointe que 2 heures, selon l'humeur du pointeur !
  • L'heure de travail coûte 178,8 F CFA. Le salaire mensuel de l'ouvrier atteint à peine 25 000 F CFA. Ce qui n'empêche pas la société de payer des quinzaines de 8 000 F CFA. Signe de générosité ? Sans doute. Sauf que ce "salaire du sang", comme les ouvriers l'appellent, se volatilise le même jour où il est perçu dans les effluves de bière ou "d'odontol" (Whisky traditionnel à base de maïs) ou dans les poches des prostituées qui font le voyage de Douala à Njombé pendant les périodes de paie.
    D'une manière générale, la condition des ouvriers dans les plantations de banane relève de l'exploitation de l'homme par l'homme. En juillet 1998, ils ont tenté une grève pour protester contre cette injustice, mais les forces de l'ordre les ont vite réduit au silence. "Ils venaient chercher nos délégués jusque dans leur lit", se souvient un ouvrier. Depuis lors, personne n'envisage encore le moindre soulèvement.
  • Les cadres du groupe SPN - SBM - PHP constituent une véritable oligarchie. Pendant que les ouvriers se vautrent dans la misère de leurs baraques vieillissantes, eux, ils nagent dans un luxe insolent, à l'image de leur coin de plaisir au nom évocateur de "Lux or" et leur parc automobile impressionnant. Eux seuls bénéficient des retombées de l'industrie de la banane. Même la commune de Njombé au budget modeste de 50 millions de F CFA ne gagne rien à produire de l'or, ni en terme d'infrastructures, ni en terme de centimes additionnels. L'année dernière, elle n'a perçu que 13 millions. Qu'est-ce cela représente, par rapport aux gains du groupe ?

DEGATS SUR L'ENVIRONNEMENT

Les terres de la région du Moungo sont très fertiles. Mais les industriels de la banane, au nom de la course au rendement, font un usage intensif d'engrais chimique. A chaque étape de la production, on fait recours aux fongicides, au pesticides, aux colorants, etc. Pour protéger les feuilles contre les cercospora, un traitement quotidien est assuré par … avion ! L'opération se déroule parfois alors que les ouvriers sont dans les champs et le nuage de fumée s'étend sur tous les agglomérations autour des plantations sur une centaine de kilomètres. A ce jour, nul ne s'est interrogé sur les effets probablement nocifs de ces substances, ni sur celles qui sont rejettées dans la nature après le conditionnement de la banane.

D'autre part, pour protéger les régimes de banane des insectes, la société utilise des gaines en plastique bleu. Après la récolte, une partie de ces gaines est récupérée et brûlée. L'autre, la plus grande, se retrouve en ville et est utilisée par la population pour emballer les denrées alimentaires. Conséquence, les rues, les cours de maisons, les champs, les marchés, bref tout Njombé est recouvert de bouts de plastiques bleu qui, comme on sait, ne sont pas biodégradables ? Qu'en sera-t-il dans cinq ans ?

Finalement, que gagne Njombé à produire tant d'argent ? Que gagne le Cameroun pour avoir hissé la banane au rang de premier produit d'exportation ? Certainement pas grand chose. Dans la partie septentrionale, les populations ne survivent que grâce à l'aide alimentaire, cependant que dans les bananeraies, les ouvriers tirent le diable par la queue…

L'INDUSTRIE DE LA BANANE EN CHIFFRES

En 1993, le groupe SPNP - SBM - PHP exportait 120 000 tonnes de banane sur une surface de production de 2810 ha, pour 5020 emplois directs et 9140 emplois induits. En 1997, la production était 175 805 tonnes dont 146 000 tonnes destinées à l'exportation. La surface de production était de 49 000 ha. 10 000 personnes travaillaient dans les plantations. L'ambition du groupe est d'atteindre les 200 000 tonnes de production en 1999. D'où l'extension des aires cultivées et le remplacement progressif de l'ananas et des papayers par des bananiers.

André Marie YIMGA
Journaliste CIPCRE

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