| Melvin Akam
Les deux compagnies détenaient 60% des parts du
projet. Leur départ pourrait compromettre l'exploitation
à court terme du pétrole tchadien et la construction
de l'oléoduc qui devait déboucher à
Kribi.
Coup de tonnerre dans le ciel tchadien. Les groupes pétroliers
anglo-néerlandais Royal Dutch/Shell et français
Elf se retirent du projet d'exploitation du pétrole
du bassin de Doba (Sud du Tchad). L'information a été
officiellement annoncée dans la soirée du
mardi 9 novembre par le gouvernement tchadien, au sortir
d'un conseil des ministres extraordinaire présidé
par le chef d'Etat tchadien M. Idriss Déby.
Le pétrole tchadien constitué de 300 puits
dans la région de Doba est estimé à
25 années d'exploitation avec des pointes de 225
000 barils par jour. Le Tchad étant un pays enclavé,
ce pétrole devrait être acheminé par
un oléoduc débouchant sur la côte atlantique
camerounaise à Kribi. Un oléoduc dont la construction
nécessite aujourd'hui un financement de près
de 2100 milliards de Fcfa supportés à 97%
par les compagnies pétrolières Exxon, Shell
et Elf et à 3% par le gouvernement tchadien et camerounais.
Le Tchad crie au complot
La décision de retrait de Shell et Elf avait été
prise lundi 8 novembre par les deux compagnies à
la suite d'une “réunion d'évaluation” qu'elles
venaient de tenir avec le gouvernement tchadien.
«Le caractère brusque de ces décisions
laisse penser qu'elles ne sont dictées ni par des
raisons économiques, ni par des considérations
techniques», indique un communiqué officiel
du gouvernement de M. Idriss Deby. Les autorités
tchadiennes sont convaincues que «ce lâchage
ne vise en réalité qu'un seul but, à
savoir compromettre la réalisation du projet et mettre
en difficultés legouvernement vis-à-vis de
son opinion publique». Le gouvernement tchadien se
réserve même le droit de «tirer toutes
les conséquences juridiques de cette rupture abusive
de contrat, préjudiciable aux intérêts
supérieurs de la nation tchadienne».
Lâchage?
Cette réaction musclée des autorités tchadiennes
indique clairement la gravité de l'acte que viennent de
poser les deux compagnies et dont les conséquences pourraient
être incalculables pour le Tchad, mais aussi pour le Cameroun.
Les Tchadiens parlent de “lâchage” parce que cette défection
vient du côté où on s'y attendait le moins.
Jusqu'ici, c'est la position de la Banque mondiale qui était
attendue pour lancer le projet dans sa phase d'exécution
ou alors pour lui donner un coup d'arrêt. La Banque mondiale
devait notamment financer la participation du gouvernement camerounais
(42 milliards Fcfa) et celle du gouvernement tchadien (27 milliards
Fcfa) pour rassurer les compagnies pétrolières qui
s'étaient engagées à investir dans ce projet
aux risques énormes.
La Banque mondiale a dû souvent différer sa
décision, sous la pression de nombreuses et puissantes
ONG internationales opposées à ce projet à
cause des risques environnementaux qu'il comporte et des
doutes sur la capacité des gouvernements actuels
du Tchad et du Cameroun à gérer la manne pétrolière
dans l'intérêt de leurs peuples respectifs.
Ces derniers mois cependant, tout semblait aller dans le
sens d'une décision favorable de la Banque mondiale.
Le président de la Banque , M. James Wolfensohn déclarait
ainsi récemment: «Je ne crois pas que ce projet
aura des effets catastrophiques sur l'environnement ou sur
les populations indigènes, comme l'affirment des
organisationsnon-gouvernementales. S'il y en avait, la Banque
ne le ferait pas. Il y a beaucoup d'hystérie autour
de ce projet (…). Il y a du pétrole au Tchad qui
est le deuxième pays le plus pauvre du monde. Si
le pétrole peut être extrait de façon
efficace, il peut générer 1,5 milliard de
dollars. Une partie de l'argent devait être versée
de façon transparente avec l'accord du gouvernement
dans un fonds consacré à la santé,
à l'éducation et à la réduction
de la pauvreté».
Qu'est-ce qui donc a pu amener Elf et Shell à se
retirer du projet? Difficile à dire. On note cependant
qu'au mois d'octobre dernier, se sont produits au moins
trois événements qui sont de nature à
décourager Shell et Elf à risquer des centaines
de milliards de francs dans l'aventure tchado-camerounaise.
Il y a d'abord eu le dernier classement de Transparency
international qui fait du Cameroun, une fois de plus, le
pays le plus corrompu du monde. Il y a eu aussi le rapport
très critique de l'Assemblée nationale française
sur l'engagement de Elf au Cameroun et au Tchad. Et il y
a surtout eu la reprise des combats au Tchad entre la rébellion
et les forces gouvernementales. Des combats qui indiquent
clairement que la paix indispensable à la bonne conduite
de ce projet n'est pas pour demain.
A ces événements, il faudrait peut-être
aussi ajouter la récente mission au Tchad et au Cameroun,
d'un vice-président de la Banque mondiale, M. Shengman
Zhang, venu se rendre compte sur place des conditions de
réalisation de ce projet. La mission Shengman donnerait-elle
un avis défavorable qui aurait logiquement amené
Elf et Shell à revoir leurs engagements? On ne saurait
le dire.
Tout comme on ne devrait peut-être pas prendre à
la légère la déclaration du gouvernement
tchadien qui voit un complot dans la défection de
Elf et Shell. Surtout quand on sait que dans de puissantes
ONG on pense tout bas que ce projet ne pourrait pas être
mené à bien tant que les modes de gouvernement
n'auront pas changé au Tchad et au Cameroun.
Coup dur
Ce retrait est en tout cas, un coup dur pour les gouvernements
du Tchad et du Cameroun dont la survie dépendait
un peu de la réalisation de ce projet. Elf et Shell
détenaient à elles seules 60% des parts du
projet - soit 40% pour Shell et 20% pour Elf -. Exxon qui
ne détient que 37% des parts peut-il tout seul exécuter
ce projet avec les gouvernements tchadien et camerounais
qui comptent d'ailleurs sur la Banque mondiale pour financer
leur participation? On peut en douter.
Le pipeline Tchad-Cameroun pourrait ainsi avoir connu son
coup d'arrêt. Cette semaine, même si le gouvernement
tchadien «réaffirme sa ferme volonté
de poursuivre, contre vents et marées, la réalisation
de ce projet indispensable au progrès économique
du Tchad, mais aussi de la sous-région.»
Source Le
Messager
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