|
Roger Foteu Kamen
Chef de la cellule d'Etude et de Planification forestière
au Ministère camerounais de l'Environnement et des
Forêts
L'Etat a mené une réforme totale de ce secteur
pour qu'on arrive au processus d'exploitation durable. Qu'en
est-il exactement ?
En dépit de son importance, la forêt camerounaise
a des problèmes liés au cadre global du
développement. Il y a une croissance des populations
non maîtrisée et qui fait pression sur les
ressources. Les conditions de travail sont vraiment difficiles
parce que le secteur forestier n'est pas suffisamment planifié.
L'exploitation a été jusque là du type minier
; les opérateurs économiques par le passé,
un passé récent, se comportaient un peu comme
des gens qui exploitaient une mine, une mine d'or, c'est-à-dire
non renouvelable. Ils sont là, on leur donne un territoire,
ils prélèvent en sachant qu'ils amortissent leurs
équipements. L'Etat s'occupera du reste. Selon les
données de la FAO, le Cameroun perd environ 200 000
ha de couverture végétale par an sur l'ensemble
du triangle national, soit environ 100 000 ha de forêt
tropicale. Tous ces problèmes font que le territoire
forestier recule.
CADRE INTEGRE ET PARTICIPATIF
Qu'est-ce qui peut faire dire que le Cameroun est dans
ce processus de durabilité ou pas ? Sur le plan institutionnel,
le Cameroun s'est doté d'un Ministère de l'Environnement
et des Forêts ; ce qui traduit la volonté d'assurer
l'unicité dans la gestion des forêts. Dans un
passé récent, le secteur forestier était
éparpillé dans différentes institutions ministérielles.
La faune dépendait du tourisme ; les forêts dépendaient
de l'agriculture ; et l'environnement dépendait du
ministère du plan. L'homme politique a ramené
tout cela dans une seule institution, dans une certaine
volonté de faire les choses de façon durable.
L'Etat a aussi mis sur pied une nouvelle politique forestière
dont la philosophie de base est de pérenniser toutes
les fonctions et les ressources forestières dans un
cadre intégré et participatif. Question d'assurer
le développement, en sauvegardant le patrimoine forestier.
Une loi forestière codifie cette politique. Le territoire
forestier a été organisé, il est désormais
divisé en deux grands ensembles ; le domaine forestier
permanent et le domaine forestier non permanent. Ceci est
pertinent dans la mesure où le développement forestier
ne peut se faire que quand il s'inscrit dans le cadre d'un
territoire organisé où le domaine forestier est
protégé.
PLAN D'AMENAGEMENT
Le plan de zonage du domaine forestier permanent est divisé
en unités forestieres d'aménagement. Ce sont ces
unités qui constituent la base d'attribution des forêts
aux opérateurs économiques. Ce qui est fondamental
pour l'exploitation forestière durable. A l'intérieur
de ces unités forestières, l'exploitation ne peut
se faire que sur la base d'un plan d'aménagement. Ceci
sur la base d'un inventaire d'aménagement qui permet
de déterminer ce qu'on appelle "possibilité",
c'est-à-dire ce que la forêt peut produire en
un espace de temps donné sans hypothéquer la ressource.
C'est là un arsenal juridique réglementaire qui
place le Cameroun dans le processus de la durabilité
: unité forestière d'aménagement, plan d'aménagement
et prélèvement de la ressource sur la base de
la possibilité. Tout ceci se passe dans le domaine
forestier permanent qui appartient à l'Etat.
Dans le domaine forestier à vocation multiple où
on peut mener des activités extra-forestières
(notamment l'élevage, l'agriculture, etc.), l'aménagement
est beaucoup plus extensif. Mais là aussi, le prélèvement
de la ressource se fait sur une base planifiée. L'Etat
planifie les coupes et c'est dans cette partie du territoire
forestier qu'on peut créer ce qu'on appelle forêt
communautaire. Pour avoir accès à la ressource,
il y a tout un processus qui permettra à l'Etat d'être
sûr des partenaires forestiers. Il faut passer par
un agrément qui est filtre, qui permet à l'Etat
de s'assurer que l'opérateur économique remplit
un certain nombre de conditions pour pouvoir travailler
en forêt. C'est un contrat de confiance qu'il faut
signer. L'Etat s'assure que la personne a la capacité
technique et financière pour s'impliquer dans les opérations
forestières. Par la suite, l'opérateur peut demander
une concession sur une base concurrentielle d'appel d'offre.
ELEMENT CLE DE LA DURABILITE
Dans le passé, on attribuait une licence à un
exploitant forestier. C'est un territoire qu'on cédait
à un opérateur sur cinq ans. Cinq ans, ce n'est
pas beaucoup pour amortir une usine, une scierie. C'est
pourquoi à l'époque, les sociétés forestières
se comportaient comme des gens qui exploitaient la mine,
qui exploitaient du diamant ou bien du fer. Aujourd'hui,
on est passé du stade de licence au stade de concession.
Quelle est la différence entre licence et concession
? La concession, elle, est attribuée à long terme
: quinze ans minimum renouvelables. Ainsi une bon-ne société
forestière est déjà sûre qu'-elle est
là pour trente ans minimum. En trente ans, on a le
temps de revenir.Trente ans, c'est suffisant pour un opérateur
économique pour investir de façon lourde sachant
qu'il a la sécurité de la ressource, il a la sécurité
de son territoire. Voilà un élément clé
de la durabilité dans l'exploitation forestière
au Cameroun : on donne le territoire forestier à long
terme à un opérateur économique de façon
que l'opérateur ait le temps d'investir. Et si on y
ajoute aussi le paramètre aménagement, il a le
temps aussi d'aménager ces forêts.
L'autre paramètre à retenir sur la notion de
durabilité, c'est l'implication des opérateurs
économiques dans l'aménagement. A l'époque,
l'opérateur prélevait son bois et partait ; c'est
l'Etat qui restait maintenant se débrouiller pour aménager
les forêts. Aujourd'hui, l'opérateur économique
est invité à s'y impliquer. Le plan d'aménagement
est mis de façon consensuelle entre lui et l'Etat.
L'opérateur économique aménage désormais
ses forêts. En réalité, pour que l'aménagement
soit durable, il faudrait que toutes les parties prenantes
tirent profit de l'exploitation forestière. Il faudrait
que d'un côté, l'Etat ait ses recettes, que l'opérateur
économique ait ses bénéfices et que les populations
en profitent aussi. Ici, la notion de forêt communautaire
est très importante. Elle permet aux populations de
s'intéresser à la matière forestière,
de profiter directement des ressources générées
par l'activité forestière au lieu d'attendre l'Etat.
VOLONTE POLITIQUE
En fait, l'aménagement est un consensus à plusieurs
niveaux : consensus avec l'Etat, consensus avec le partenaire
forestier, consensus avec la technicité, consensus
avec l'environnement économique, consensus avec la
forêt elle-même. Il faudrait que par rapport à
ce que les institutions ont fait, l'exploitant forestier,
la personne qui prélève et la personne qui aménage
soient à l'aise. Au niveau des institutions, il faudrait
qu'il y ait une volonté politique sans laquelle l'aménagement
durable, l'exploitation forestière durable est impossible.
Parce que c'est l'homme politique, c'est le législateur
qui met à la disposition de l'exploitant forestier
tout l'arsenal juridique qu'il faut pour assurer ses activités
de façon pérenne. Au niveau de l'exploitant forestier,
il faudrait qu'il sache qu'il tire profit à long terme
à partir de son activité. Au niveau de la technicité,
il faudrait que la technique existe. Si par exemple, les
chercheurs ne mettent pas sur la table des modèles,
des recettes pour connaître la forêt, il sera
difficile que l'aménagement soit durable. En l'absence
de techniques d'exploitation écologiquement saines,
des techniques d'exploitation qui assurent, qui sauvegardent
la ressource pour l'avenir, il sera difficile 'aménager
à long terme. Et la forêt, on doit le dire, a
encore des règles que nous ne maîtrisons pas.
D'où la prudence.
|