|
Samuel WAFO Journaliste, Juriste environnementaliste
A la faveur du laisser-aller et du laissez-passer, plusieurs
entreprises occidentales (européennes et américaines) se
sont implantées dans différentes régions du monde, dans
le but de s'assurer le contrôle de l'approvisionnement en
matières premières et celui des débouchés nécessaires à
l'écoulement de leur production. Aujourd'hui, le phénomène
s'est étendu et déplacé. Au nom de la recherche effrénée
du profit, les firmes multinationales 1 ont opté
pour des activités industrielles extrêmement polluantes.
Face à cette option, qui est une menace pour l'humanité
entière, le droit international de l'environnement s'est
toujours montrer impuissant.
A - DES MULTINATIONALES RESPONSABLES DE LA CRISE GLOBALE
DE L'ENVIRONNEMENT
Les firmes multinationales ou sociétés multinationales
sont à l'origine de nombreux problèmes sociaux, économiques,
culturels et écologiques qui proviennent du " développement
". Elles constituent la pierre angulaire d'un processus
de développement qui privilégie la concentration des pouvoirs
économique et productif, et conduit à l'injustice socio-politique
et à la perte de la diversité culturelle. Selon Bill RYAN,
"à l'heure où les milieux internationaux du développement
parlent de développement durable centré sur les individus,
les multinationales laissent se déchaîner les forces compétitives
associées à la mondialisation du libre marché. Peu soucieuses
des gens, ces sociétés géantes capables de planifier et
communiquer à l'échelle globale vont droit vers leurs objectifs
de production mondialisée sans se préoccuper des politiques
adoptées par les gouvernements nationaux. Elles font fi
des valeurs culturelles et spirituelles locales, et vont
même jusqu'à les détruire impunément, creusant ainsi le
fossé entre les riches et les pauvres d'ailleurs"(2).
Les traités des Organisations non gouvernementales et des
mouvements sociaux, dans leur chapitre intitulé "Multinationales
: vers un contrôle démocratique de leur conduite", établissent
la responsabilité des firmes multinationales en quatre (4)
constats (3)
:
Premier constat : Les multinationales ou
sociétés transnationales, par leurs activités de production
de pétrole, de transport routier, de production de l'électricité
et de métaux et par leurs activités agricoles sont responsables
de près de 50% des émissions de gaz à effet de serre et
virtuellement de la totalité des produits chimiques qui
détruisent l'ozone.
Deuxième constat : Les multinationales dominent
le commerce des ressources naturelles et des produits de
base, entraînant l'épuisement et la dégradation des forêts,
des sols, de l'eau douce, des ressources et de la diversité,
par leurs activités minières de forage, d'abattage d'arbres
et d'agriculture industrielle.
Troisième constat : Les multinationales contrôlent
la production de la plus grande partie des produits chimiques
toxiques qui polluent l'air, l'eau et le sol, et sont responsables
de la plupart des accidents de travail.
Quatrième constat : Les multinationales sont les
principales entités impliquées dans le transfert de systèmes
de production et de matériaux dangereux vers le Sud. Il
s'agit, par exemple, des pesticides et médicaments dangereux
interdits dans leurs pays d'origine ; du transfert des industries
polluantes ; de la réduction des normes de sécurité qui
a conduit au désastre de Bhopal en Inde ; du déversement
de déchets radioactifs dans le Pacifique Sud et les exportations
de déchets vers l'Afrique, l'Amérique latine et l'Asie.
Les sociétés transnationales, pour ces transferts, profitent
de l'inexistence ou l'existence des normes moins sévères
de sécurité et de protection de l'environnement. En effet,
les investisseurs qui délocalisent leurs industries cherchent
à contourner trois obstacles : juridiques, fiscales et écologiques.
Au niveau juridique, les pays du Tiers-monde sont réputés
pour leur laxisme en matière d'application des textes. Les
contrats avec les régions, les revendications syndicales,
le respect des droits du travail et de l'enfant... sont
impunément ignorés. En témoigne l'exploitation éhontée,
par la firme ADDIDAS, des enfants pakistanais dans la production
des ballons de football utilisés à la Coupe du Monde, France
98. Au niveau fiscal, la firme BENETTON, par exemple, très
implantée en Afrique du Nord dans la production de la laine,
profite allègrement d'une main d'œuvre qualifiée bon marché,
d'un coût de production qui frôle le négligeable et d'une
utilisation abusive et incontrôlée des produits chimiques,
pour ne verser qu'une modique somme au trésor public des
pays d'accueil. Les pays d'Asie du Sud-Est, qui abritent
l'essentiel des industries informatiques et textiles de
l'Europe, ne reçoivent en échange que la plus petite marge
de centimes additionnels. Au niveau écologique, il est à
parier que la principale raison de la délocalisation industrielle
est le transfert, dans un pays en développement, d'une unité
de production qui, pour ses effets extrêmement nocifs pour
l'environnement, ne peut fonctionner dans un pays développé.
Prenons l'exemple de la région de Cubato, au large de Sao
Paulo au Brésil : la très forte pollution et les pluies
acides, consécutives aux effluents toxiques déversés dans
la nature par des industries américains et hollandaises
de textiles, de pétrochimie et de métallurgie, ont contraint
plus de 6 000 personnes à évacuer cette zone en 1984. Une
telle expérience aurait été impardonnable aux Etats-Unis
ou au Pays-Bas.
B - LA CARENCE DU DROIT INTERNATIONAL FACE AUX ACTIVITES
POLLUANTES
Dans leur combat contre la dégradation de l'environnement
par les firmes multinationales, les environnementalistes
ne peuvent pas bénéficier du secours du droit international
qui, apparemment, ignore ce phénomène. Sur le plan juridique,
toute société industrielle est dotée d'une nationalité,
déterminée par le lieu d'implantation de son siège. Elle
est alors soumise à la réglementation de l'Etat de siège.
A ce niveau, la théorie des conflits de lois, qui constitue
la quintessence du droit international privé, tend précisément
à identifier telle ou telle activité. Or, les sociétés transnationales
ne sont pas dotées d'une personnalité internationale. Par
conséquent, elles échappent complètement à toute réglementation
particulière et ne sont saisies, par le droit, qu'à travers
leurs activités nationales (4).
Actuellement, il n'existe aucun pouvoir gouvernemental,
intergouvernemental ou non gouvernemental capable de contrôler
et/ou de réglementer les activités polluantes des firmes
multinationales. Au contraire, tout porte à croire que les
attitudes et quelques-unes des actions des institutions
compétentes, qui auraient pu servir de contrepoids, tendent
plutôt à accorder toujours plus de pouvoir aux sociétés
transnationales. Trois exemples peuvent nous édifier à ce
sujet. Premièrement, la Conférence des Nations Unies sur
l'Environnement et Développement (CNUED) semble avoir renoncé
à sa responsabilité en matière d'élaboration des mesures
de contrôle des activités des multinationales. Elle aurait
pu les contraindre à adopter l'objectif de " développement
durable " ou à s'auto-contrôler. Deuxièmement, l'Organisation
des Nations Unies (ONU) a laissé, dans le placard, son projet
de code de conduite pour les firmes multinationales, faisant
ainsi du Centre sur les Sociétés Multinationales une coquille
vide de pouvoir. Troisièmement, les propositions soumises
à l'Uruguay Round (négociations du GATT) sur les mesures
d'investissement relatives au commerce et aux droits de
la propriété intellectuelle ont, au lieu de limiter le pouvoir
des multinationales, conforté celles-ci dans leur position
d'intouchables face aux gouvernements, aux parlements et
au public. Selon Frédéric F. CLAIRMONT, les firmes géantes
se jouent parfaitement des Etats (5).
En vérité, l' " omnipuissance " des firmes multinationales
découlent de deux faits majeurs : leur dimension et leur
capacité financière qui l'emportent sur celles de beaucoup
d'Etat, ainsi que la complicité d'intérêts qu'elles entretiennent
avec la politique des gouvernements. Dans le premier cas,
certains observateurs, comme le Pape Paul VI, ont conclu
qu'on est en présence d'une puissance qui cherche à supplanter
les Etats, d'un pouvoir d'autant plus nocif qu'il est occulte
et incontrôlé : " Sous la poussée des nouveaux systèmes
de production, les frontières nationales éclatent et l'on
voit apparaître de nouvelles puissances économiques, les
entreprises multinationales, qui par la concentration et
la souplesse de leurs moyens, peuvent mener des stratégies
autonomes, en grande partie indépendantes des pouvoirs publics
nationaux, donc sans contrôle du point de vue du bien commun.
En étendant leurs activités, ces organismes privés peuvent
conduire à une nouvelle forme abusive de domination dans
le domaine social, culturel et même politique " (6).
Dans le second cas, l'intervention du pouvoir politique
demeure décisive et la croissance des sociétés transnationales
n'est qu'une version moderne de l'impérialisme dans lequel
une collusion s'établit toujours entre les intérêts privés
et le pouvoir politique, en vue d'assurer la domination
d'une société sur une autre. François PERROUX partage cette
thèse : "Chaque ensemble dit national... est un cas complexe
de grands monopoles et de grands groupes économiques et
financiers qui exercent des stratégies d'oligopole; ces
unités ont partie liée avec les Etats ; dans le meilleurs
des cas, elles sont plus ou moins orientées et surveillées
par eux. Pour définir leur politique de l'échange international,
les Etats n'abdiquent point leur propre qualité ni n'omettent
d'user des moyens qu'elle entraîne : les Etats exercent
leur pouvoir. Ils l'exercent dans des desseins économiques,
pour gagner et aider leurs nationaux à gagner : c'est l'attitude
du prince Marchand. Mais les plus grands Etats sont industriels:
la structure de la production, la combinaison des machines
qui procure le plus grand avantage à un ensemble politiquement
organisé ne se réduit pas à une somme de gains monétaires
dans les échanges commerciaux: le Prince Industriel s'assigne
et propose à ceux qui dépendent de lui la réalisation d'une
structure de son industrie : il tire d'elle en même temps
des avantages matériels et une puissance qui se renforcent
et se valorisent réciproquement " (7).
En définitive, il apparaît que les activités normatives
relatives à la protection de l'environnement sont prises
dans la nasse du pouvoir politique qui, malgré son ébranlement,
défend jalousement sa souveraineté sur le plan national
et se sert des firmes multinationales, dont il a contrôle,
pour étendre son rayonnement culturel. Ainsi, compte tenu
de leurs ambitions extérieures, les pays occidentaux accordent
une attention particulière aux multinationales, donnant
libre cours aux cris d'alarme : " L'industrie s'affirme
comme la principale arme de la guerre économique mondiale
et le socle de la souveraineté politique d'une nation "(8)
; " la technologie est devenue l'axe majeur du développement
et de la puissance des nations modernes "(9).
(1) Selon
Marcel MERLE, l'expression " firmes multinationales " recouvre
un ensemble de situations très variées allant de l'entreprise
nationale qui cherche à étendre son action au-delà des frontières
jusqu'aux entreprises ou groupes d'entreprises qui échappent,
par leur structure comme par leur organisation, à tout contrôle
national et qui affrontent directement de multiples partenaires,
privés et publics, nationaux et internationaux. (voir M.
MERLE, Sociologie des relations internationales, Paris,
Dalloz, 1982).
(2) Voir Bill RYAN, " Le retour
à la spiritualité ", in Le courrier, n°164, Juillet-Août
1997, p. 82.
(3) Voir CEDI/CLOSI, Traité
des Organisations Non Gouvernementales et des mouvements
sociaux, Paris, 1993, pp. 114-115.
(4) Voir Marcel MERLE, Sociologie
des relations internationales, Op. cit., p. 384.
(5) Voir Frédéric F. CLAIRMONT,
" Ces firmes géantes qui se jouent des Etats ", in Le monde
diplomatique, Décembre 1999.
(6) Voir Pape PAUL VI, Lettre
apostolique au cardinal Roy, 1971.
(7) Voir François PERROUX,
Indépendance de la Nation, Paris, Aubier, 1969, pp. 290-291.
(8) Voir Jean Louis LEVET,
Le monde, 12 juin 1991.
(9) Voir Jean-Baptiste de
BOISSIERE, Bernard WARUSFEL, La nouvelle frontière de la
technologie européenne, Paris, Calman-lévy, 1991.
|