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Dossier :
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La mondialisation : enjeux et perspectives |
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Un dossier conçu et réalisé par Samuel WAFO, Docteur en relations internationales, avec la contribution du Dr Richard ETOUNDI MVENG et du Dr Yves-Alexandre CHOUALA. Après la défaite par abandon de l'Union Soviétique dans l'arène idéologique, le monde est devenu un théâtre d'ordres et de désordres[1]. Rien n'est plus figé, tout bouge. A chaque facteur d'espoir et d'optimisme répond un motif d'inquiétude. Les peuples semblent être saisis d'une série de fièvres somme toute justifiée : enraciner la démocratie pluraliste, mettre fin à la pénurie, accéder à l'abondance... Les rêves impérialistes paraît bel et bien morts de leur belle mort: il s'agit dorénavant de vivre ensemble grâce aux interdépendances économiques, grâce à la mondialisation. Toutefois, l'Occident riche apparaît «égoïste et myope», redoutant d'être agrippé par les continents «embourbés dans leur pauvreté», lui demandant toujours de l'argent[2]. En plus, si les ambitions expansionnistes battent de l'aile, si les grandes puissances se sont assagies par leur enrichissement néocolonialiste et leur confort «insolent», c'est pour laisser la scène aux passions nationales et autres conflits internes (Voir article du Dr CHOUALA). Aussi le monde est actuellement confronté à un triple questionnement : Quelle sécurité ? Quelle organisation économique ? Quel équilibre entre les valeurs communes et l'affirmation des différences ? Monde post-bipolaire :L’UNIVERS INTERNATIONAL EN PLEINE EXPANSIONPendant plus de quarante ans, l'ordre EST-OUEST a largement structuré les relations internationales. La chute du mur de Berlin a provoqué une recomposition politique, militaire, économique, voire juridique. Ces bouleversements ont poussé les dirigeants politiques puissants à inscrire leurs actions internationales dans le sillage d'une quête pour un «nouvel ordre mondial». Pendant ce temps, la législation internationale publique doit faire face à une contradiction éprouvante de la société internationale.
I- LA QUETE D'UN NOUVEL ORDRE MONDIAL
Faisant le constat d'une mondialisation des grands problèmes, saisis jusque-là sous l'unique angle national, Mikhaïl GORBATCHEV, dans un discours prononcé à la tribune des Nations Unies le 7 décembre 1988, a lancé, le premier, le thème du «nouvel ordre mondial». La guerre du Golfe persique de 1990 semble avoir donné à cet appel une légitimité, en l'institutionnalisant grâce à l'affirmation de la primauté des règles du droit international et le renouveau de l'Organisation des Nations Unies (ONU). Selon le président Georges BUSH, «la crise du golfe persique, si grave soit-elle, offre aussi une occasion rare de progresser vers une période historique de coopération. De ces temps troublés,[...] un nouvel ordre mondial peut émerger ; une nouvelle époque, plus libre de menaces et de terreur, plus forte dans la poursuite de la justice et plus sûre dans la quête de la paix, une ère dans laquelle les nations du monde -Est et Ouest, Nord et Sud- peuvent prospérer et vivre en harmonie»[3]. Cette quête d'un ordre adapté à notre monde instable, bien qu'encore inachevée, apporte un élément de satisfaction aux espoirs qu'invoquait Emmanuel KANT dans son Projet de paix perpétuelle : «si c'est un devoir et s'il existe une espérance sérieuse de réaliser l'ordre du droit public, (...) la paix perpétuelle qui suivra ce que l'on a nommé à tort jusqu'ici des traités de paix n'est pas une idée creuse, mais un problème qui, solutionné peu à peu, se rapproche constamment de son but»[4]. A la vérité, le couple ordre et désordre s'affirme de plus en plus comme «l’envers et le revers d'une monnaie: indissociables»[5]. L'ordre se définit généralement comme principe d'organisation toujours intelligible et souvent désirable[6]. Ce terme a deux faces difficilement séparables : celle du constat, d'une réalité existante, déjà inscrite dans les faits et, par conséquent, susceptible d'être découverte et vérifiée; celle de la prescription, d'un devoir-être encore à réaliser qui n'a d'existence que pour ceux qui le conçoivent et l'espèrent. Son antonyme, le désordre, s'étend sur un champ sémantique rempli d'incertitudes[7]. L'ordre international -qui peut «se comprendre comme l'ensemble des principes d’organisations intelligibles qui régissent ou doivent régir les rapports entre les nations»[8]-, par la magie de la fin des repères idéologiques, est soumis à une obligation de passage d'un ordre interétatique réaliste -c'est -à- dire l'ordre par la puissance- à deux ordres nouveaux : l'ordre international spécifique et l'ordre mondial global. Le premier type d'ordre vise la régulation des rapports entre les nations par des normes, des procédures, des institutions ou structures qui possèdent, d'origine ou par acquisition, un caractère extra-national, voire supranational. L'ordre mondial global, lui, tient du fait que les rapports internationaux, dans l'ère post-moderne, sont fortement influencés par les réseaux transnationaux que les firmes multinationales, les organisations non gouvernementales (ONG), les mouvements associatifs et les individus tissent quotidiennement en brisant toutes les frontières. Ainsi, les bouleversements politiques et culturelles, les merveilles technologiques et scientifiques de cette fin de siècle, le sentiment individuel et collectif de vivre une accélération du temps nouveau imposent une renégociation collective des rapports internationaux. Ici, l'impression de participer à un «temps mondial»[9], caractérisé par la mondialisation technique, économique et financière, conduit, bien évidemment, à penser à une société internationale associée à l'idée de promotion de l'objectif commun et de valeurs partagées à travers un réseau de normes et d'institutions. Avec l'éclatement des grands ensembles politiques (décolonisation et dislocation de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques), certains acteurs internationaux ont cru voir leur rêve et leurs aspirations sur le point de se réaliser corps : la création et le raffermissement d'un Etat mondial, d'un Gouvernement mondial qui fera échec aux souverainetés nationales. Mais, cette vision généreuse des rapports internationaux dans un monde post-moderne se heurte à une subite réaffirmation du droit à la souveraineté et à une identité au sein de la communauté internationale. Seule une construction politique intégrée -à l'image peut-être de l'Union Européenne (U. E.)- peut traduire l'existence d'une communauté internationale désireuse de vivre politiquement dans un ensemble supranational. II - LA SOCIETE INTERNATIONALE A L'EPREUVE DE NOMBREUSES CONTRADICTIONSLa société internationale post-bipolaire est actuellement confrontée à deux faits majeurs : la contradiction entre solidarité et intérêt, et le renforcement de la puissance dans le processus d'élaboration des nouvelles règles. L'idée de société (ou communauté) internationale a été considérablement relativisée par certains théoriciens, par un certain nombre de «paradigme»[10]. A partir de l'existence d'un monde fait de civilisation, Samuel HUNTINGTON prévoit l'inévitabilité d'un monde à deux vitesses : l'amour pour le frère, la haine pour ceux qui ne le sont pas. Pour cet auteur, l'axe central de la politique mondiale du futur, c'est «l'Occident contre le reste du monde»[11]. James ROSENAU postule que la scène de la «politique post-internationale» sera envahie par une multiplicité d'acteurs exotiques infra et trans-étatiques vivant dans la confusion de projets, de moyens et d'espace, dans une fluidité de rapports polycentriques et multipolaires[12]. D’après Zaki LAÏDI, si l'ordre international centralisé, bâti dans les années 40 sous forme d'un système bipolaire et vertical, répondait à trois principes de base (dissuasion nucléaire, prépondérance des facteurs politico-stratégiques sur les contraintes économiques et subordination des conflits périphériques au centre), «l'ordre mondial relâché de l'après-guerre froide est marqué, non seulement par la fin du conflit idéologique entre capitalisme et communisme, mais aussi par la transformation totale des règles du jeu international»[13]. Le rappel de ces différentes visions d'un monde post-moderne ou «mondialisé» indique parfaitement l'incertitude de la société internationale. Dans un monde toujours plus interactif en raison de la multiplication des échanges, et mono-opaque, en raison des formes de communication moderne, les préoccupations sont loin d'être les mêmes. Les multiples tentatives d'unification des cultures n'ont pas réussi à perturber l'individu qui fonctionne d'après des repères éthiques propres à sa société ou à son milieu. Il est par conséquent improbable qu'un ordre normatif minimal et unifié puisse sortir de la diversité des systèmes de valeurs à l'échelle mondiale. En fait, la société post-bipolaire est marqué par une dimension bifaciale. D'un côté, l'on enregistre une certaine unanimité autour de la notion de solidarité internationale. De l'autre, les divergences d’intérêts, elles-mêmes source de différends et de conflits dans les rapports internationaux, semblent empêcher les composantes de la société internationale de regarder dans la même direction. Ce jeu du «chat et de la souris» entre solidarité et contradiction, au plan international, met les acteurs internationaux dans une position délicate : «maîtriser la contradiction découlant de ces deux aspects de la bifacialité de la société internationale en faisant prévaloir à la fois les exigences de solidarité et celles de l'identité particulière ou nationale»[14]. Ce qui semble cependant évident, c’est que la mondialisation a largement contribué au renforcement de la puissance dans le processus de formation des nouvelles règles. Généralement, la puissance se définit par rapport à la notion d'acteur - qui l'identifie tout simplement à l'Etat souverain[15]- ou par rapport à la notion de facteur - qui se résume à un inventaire des ressources et à une comptabilisation des atouts présents et potentiels[16]. Cette approche définitionnelle du concept de puissance, inféconde et inopérationnelle dans un contexte de mondialisation, est battue en brèche par la perspective relationnelle : bilatérale et multilatérale. Selon la première perspective, la puissance se «définit comme capacité de faire, capacité de faire faire, capacité d'empêcher de faire, capacité de refuser de faire»[17]. La puissance d'un acteur tient ici de sa capacité d'imposer sa volonté à autrui[18], soit en l'amenant à faire ce qu'autrement il ne ferait pas (approche positive)[19], soit en empêchant l'autre de vous amener à faire ce que vous ne voulez pas. Joseph NYE parlera alors de la «capacité de mener ses objectifs à bien»[20]. Dans la seconde perspective, il s'agit de la possibilité pour un acteur, étatique ou non, d'élaborer le cadre des rapports internationaux, d'imposer les règles du jeu, de définir les normes de l'agir, de dissuader et de discipliner les comportements et les attitudes des autres acteurs. En d'autres termes, il s'agit pour un Etat de maîtriser, de contrôler et de déterminer l'agenda de la politique internationale, tout en structurant, par tous les moyens, le camp des possibles[21] dans un cadre multilatéral[22]. Les Etats et les groupes les plus avancés sur le plan de la puissance et de la compétence technique et technologique se sont vus confier la mission de gérer, à leur guise, les rapports internationaux. Il en résulte une situation d'inégalité, consacrée par le droit international, plus criarde à l’ère de la mondialisation. Ainsi, les grandes puissances traditionnelles peuvent parfaitement, comme c'est de plus en plus le cas depuis la fin des années 80, adopter une position de réserve, et parfois d'hostilité, vis-à-vis des efforts de normativisation entrepris par les Etats du Tiers-monde. Elles ne courent aucun risque de sanction en cas de violation manifeste des règles internationales. Mais, si c'est par exemple l'Irak ou la Libye qui sont fautifs, la puissante machine de guerre américaine est toujours prête à mener une opération punitive, sous le prétexte de faire respecter le droit. LA MONDIALISATION, SYNONYME DE DEVALUATION DE LA SOUVERAINETE ETATIQUELa vitesse de la globalisation a été d'autant plus rapide que les flux sont moins matériels : elle concerne, par ordre d'importance , les échanges humains, les biens et services, les flux des capitaux, l'information. Dans une telle complexité, les Etats nationaux ne peuvent que constater leur «disqualification» dans certains domaines d'activités qui relèvent pourtant de leurs compétences. L'Etat national est aujourd'hui victime d'une revitalisation de la société civile internationale, consécutive à une mondialisation qui a amenuisé la souveraineté étatique. I- LA REVITALISATION DE LA SOCIETE CIVILE INTERNATIONALE
Il y a, en cette période charnière, une sorte de fétichisation du concept de société civile. S'il est clair qu'en général, cette expression n'est plus chargée de sa signification classique, c'est-à-dire selon MARX et ENGELS, la sphère d'une économie réglée par le marché des biens, du capital et du travail[23], on peut néanmoins considérer qu'en dehors des sphères étatiques et économiques, le noyau institutionnel de la société civile est composé de regroupements volontaires allant des Eglises, des associations et cercles culturels aux organisations professionnelles, aux partis politiques, aux syndicats et aux institutions alternatives, en passant par des médias indépendants, des associations sportives et des loisirs, des clubs de débat, des forums et des initiatives civiques. La mission de ces mouvements se résume à l'apport d'une contribution implicite au débat public et à l'offre, aux citoyens, et dans des contextes particuliers, des arguments susceptibles de favoriser des actions concertées. De toutes les origines de la société civile, une retiendra particulièrement notre attention : celle inscrite autour de la relation du droit et de la force, ainsi que de la délibération publique. Dans son ouvrage fondamental sur l'espace public[24], Jürgen HABERMAS soutient que la civilité[25] est la base d'une culture de la délibération publique, de l'intervention et de la participation active des sujets publics dans le champ politique. La sphère publique[26] est impensable en dehors de l'existence d'institutions des sites autonomes (corporations, réseaux d’intérêts et de coalitions sociales), susceptibles de jouer un rôle d’intermédiaires entre l'Etat et la société. Par conséquent, une société civile ne se conçoit qu'avec l'existence effective des lieux institutionnels et des espaces d'autonomie, de représentation et de pluralisme où se forment des sujets juridiques capables d'engager et de soutenir un combat contre l'arbitraire de l'Etat et des groupes primaires. La lecture habermasienne[27] fait de la société civile un instrument exclusif, porteur du potentiel émancipateur de la modernité, représentant le domaine de l’activité collective privée indépendante de l'Etat, englobant aussi bien les activités économiques, la vie associative que les institutions de socialisation, et excluant les partis politiques et les pratiques institutionnalisées. Dans la logique de production et de reproduction, les personnes privées, les associations naturelles (famille, clan, tribu) et conventionnelles (quartier, cercle d'amis, corporation...) développent des initiatives et inscrivent une sphère de la citoyenneté qui n'est pas la contradiction de l'Etat, mais plutôt sa base sociale. Ici, l'essor de l'Etat et de la société tient de la capacité des structures étatiques à réguler et à sécuriser, à redéployer cette dynamique de base en puissance économique. Quand l'Etat échoue dans cette tâche d'arbitrage et de relance, l'élan de la société civile peut être freiné ou compromis. En effet, «le recul des Etats, démocratiques ou non, entraîne la baisse de la participation politique et ce qu'on a justement nommé une crise de la représentation politique. Les électeurs ne sentent plus représentés : ce qu'ils expriment en dénonçant une classe politique qui n'aurait d'autre but que son propre pouvoir et parfois même l'enrichissement personnel de ses membres»[28]. En plus, «on a un peu l’impression que par la faute d'une activité partisane qui n'a pas toujours réussi à se maintenir en phase avec les préoccupations et les attentes des populations, un effet de saturation politique commence à se manifester chez celles-ci aux yeux desquelles la politique telle qu'elle est faite par les partis serait devenue une affaire trop peu sérieuse pour mériter qu'elles s'y investissent»[29]. Ces deux remarques pertinentes, empruntées tour à tour à Alain TOURAINE et Semou Pathé GUEYE, traduisent, à travers la crise de la représentation politique et l'effet de saturation politique, la déconnexion actuelle du politique et du social dénoncée par la société civile de plus en plus présente. En effet, la société civile connaît en cette période de mondialisation, une revitalisation sans précédent. Cette redécouverte de la société civile a été facilitée par le contexte politique de transition en Amérique latine, en Asie, en Europe centrale et orientale et en Afrique. En Amérique latine, l'illégitimité de l'Etat autoritaire et de ses attributs a conduit à l'émergence et à la généralisation des pratiques informelles, à la réactivation des réseaux traditionnels redéfinis ou à l'attribution des rôles sociaux et humanitaires aux Eglises et aux associations syndicales. Il en est résulté une situation de confrontation entre l'Etat et la société civile. En Europe centrale et orientale, l'on a assisté à une farouche volonté de séparer radicalement la société civile de celle politique. La société civile est apparue dans cette région comme une institution de résistance contre le totalitarisme des institutions communistes. S'agissant du continent noir, la réactualisation de la société civile est une conséquence du glissement, dans les analyses du mal développement ou du non développement, des conditions du décollage économique et de la force des mouvements sociaux. Dans les Etats occidentaux enfin, la notion de la société civile rend compte de l'émergence des nouveaux acteurs et des nouveaux idiomes : les dynamiques de surgissement de nouveaux mouvements sociaux (le féminisme, les mouvements homosexuels, antinucléaires, pour la protection de l'environnement) ont violemment secoué l'ensemble des mouvements des systèmes sociaux. Le contexte de la mondialisation a donc favorisé «le retour analytique et politique de la société civile» qui va procéder à un ancrage du politique dans le social. Dissociation du donné naturel et des cadres politiques, de l'intellectualisme et de l'activisme, la société civile est la zone de turbulence pacifique où les flux économiques et sociaux rencontrent et reforment les mots d'ordres et les logiques politiques. Le pouvoir de mobilisation informelle des associations formelles ou informelles, ou le « devenir masse», le «devenir meute de l'homme»[30], a développé, «la puissance de l’émeute qui redonne vie à l'homme et à la société, tout en déplaçant les frontières de l'intolérable»[31]. La société civile mobilise la société en ce qu'elle est une «machine sociale» et «la machine sociale a pour pièces les hommes»[32]. Sans que la question du pouvoir lui soit étrangère, la société civile rassemble un public traversé par des «expériences subjectives», par une culture sociale qui fait usage de sa raison. Elle a ressuscité l'opinion, la parole, l'action dans la société. C'est dans ce sens que l'on peut dire que la société civile résulte de la capacité citoyenne, en même temps qu'elle participe à sa consolidation. En s'articulant autour des principes de responsabilité et d'autonomie, la capacité citoyenne permet à l'être humain d'être considéré seulement comme une fin. Autrement dit, la capacité citoyenne donne à l'individu l’opportunité de vivre l'épreuve de son humanité. La société civile est trans-sociale. Il faut alors imaginer une société civile traversant les groupes ethniques et les partis politiques, fixant des énergies individuelles dans l'ensemble des groupes sociaux pour rassembler dans une configuration et une dynamique nouvelles. L'idée d'une société civile internationale émerge : la construire reviendrait essentiellement à fédérer des groupes d'autres acteurs qui partagent les mêmes principes éthiques et la même vision des transformations sociales, qu'il s'agissent d'institutions scientifiques, d'ONG, d'organisations traditionnelles comme les syndicats, d'acteurs économiques[33]. Cette acceptation renoncerait à toute prétention théorique ou descriptive, à tout héritage. L’usage hétérodoxe de cette notion se veut surtout idéologique. L'accent est mis sur la nécessité du développement de la société civile comme garantie pour le progrès démocratique. II– UNE CRIMINALISATION SYSTEMATIQUE DU POLITIQUE ET DE L’ETATLa globalisation a adopté une stratégie pour le moins paradoxale : une criminalisation systématique du politique et de l'Etat qui équivaut «à la généralisation en leur sein de pratiques dont l'incrimination est patente, soit au regard des critères juridiques nationaux en vigueur ? soit et surtout au regard des critères du droit international, des Organisations internationales, voire de la «communauté internationale» et en particulier des bailleurs de fonds»[34]. Elle a aussi fait sienne un nouveau dogme : le capitalisme en lieu et place de l'Etat. Ce dernier, au sens du Welfarestate, reçoit de plus en plus l'étiquette de parasite, de frein, de poids mort tout juste bon, dans le meilleur des cas, à élaborer des lois protectionnistes dans les pays dominants et à combler le déficit de la « mosaïque»[35] du système de protection sociale. Les forces du libre échangisme et du mercantilisme à la base de la mondialisation ont décrédibilisé l'Etat. Seul compte le jeu du marché qui sait parfaitement assumer les risques financiers et commerciaux. Le marché, synonyme de productivité, d'échanges et de concurrence, déteste prendre des risques sociaux et redoute l'intervention des acteurs externes comme l'Etat à ses rouages décisionnels, notamment en matière de prise de responsabilité. Désormais, la protection sociale apparaît comme un obstacle à l’effort et l'impôt comme un frein pour l'action des entrepreneurs les plus dynamiques. Au sein de l'Union Européenne par exemple, la négociation sociale est à la traîne de l'intégration politico-économique menée, avec grande publicité, dans le but d'éloigner le spectre d'un krach boursier. Syndicats et patronat s'affrontent farouchement sur l'idée de confirmation de l'Etat dans son rôle de régulateur des forces économiques. Un autre calvaire de l'Etat tient du fait que la mondialisation implique la libéralisation des marchés, la déréglementation et la privatisation de larges secteurs des économies nationales en raison de l'interdépendance des peuples. Une attitude qui remet totalement en question le principe de la souveraineté nationale. Une faille qui laisse libre cours aux exigences de l'entreprise privée, transnationale, qui fixe de plus en plus les options et les priorités des flux économiques. Autres faits majeurs : la mondialisation a donné une nouvelle physionomie à la maîtrise de l'économie mondiale : la puissance s’est transférée dans le contrôle de facteurs immatériels (connaissances scientifiques, haute technologie, finances, spéculations boursières, communication, publicité...) au détriment de la propriété d'éléments matériels (ressources naturelles, machines...). C'est le règne des élites financières qui, avec l'acquisition des types d'entreprises de plus en plus étendues, accèdent à des pouvoirs de contrôle et de décision au dessus de toutes les structures en place dans les Etats nationaux. Les marxistes avaient combattu l'aliénation de l'ouvrier. Avec la globalisation, elle se poursuit dans la marchandisation du monde, selon l’expression d'Ignacio RAMONET, sur fond d'abdication du pouvoir politique. Selon John KURIEN, «la contradiction s'accentue au Nord entre la mondialisation et la décomposition des économies et des sociétés nationales ; au Sud, entre l'intégration progressive d'une élite dans le marché mondial et le pillage des ressources et de la main d’œuvre locale»[36]. Le processus de mondialisation répond en fait à une double expansion. Expansion géographique d'abord, en ce sens que le champ couvert par les Etats de droit s'est augmenté. Expansion fonctionnelle ensuite, en ce sens que les questions controversées relevant en principe du droit interne (exemple du traitement des minorités) ou des rapports interétatiques (exemple des atteintes à l'environnement) reviennent peu à peu au droit international et à des juridictions qui ne sont liées à aucun Etat particulier. La mondialisation disqualifie l'Etat et aligne les normes et les institutions de la vie collective sur un modèle commun à base de démocratie représentative et des droits de l'homme. Son idéologisation a conduit à un «conformisme» inhérent à la «pensée unique» Il est nécessaire de relever que la dimension politique du paradigme de l'uniformisation créatrice, prônée par les «grands prêtres de la mondialisation», connaît quelques difficultés. Premièrement, la référence à des règles du jeu universalistes influence automatiquement les compétences des autorités politiques nationales relatives, par exemple, au droit de régler le sort des populations résidant sur le territoire d'un Etat, de jouir librement du patrimoine de l'humanité qu'est l'environnement naturel, etc. Les pays, démocratiques ou autoritaires, ne sont pas toujours disposer à admettre de telles limitations. Deuxièmement, l'idée de bien commun, que doit servir le droit international qui accompagne ce paradigme, ne peut connaître une concrétisation qu'avec le concours des opinions publiques nationales et internationales. Or, l'esprit civique naît et se renforce d'autant mieux que les sujets de préoccupation sont suffisamment localisés pour que l'individu en prenne activement conscience. De plus, le mythe du «premier pas de l'autre» est de nature à porter préjudice aux mots d'ordre à large écho comme ceux écologiques. Mondialisation et pouvoir :LA FORTE DOMINATION DE LA PUISSANCE STRUCTURELLEL'Etat, tient-il toujours sa place exclusive sur l’espace international ? La réponse à cette question est à la fois aisée et malaisée. Aisée en ce sens que l'Etat occupe une situation de privilégié, de souveraineté[37], empêchant toute limitation de son pouvoir, tant à l’intérieur que vis-à-vis d'autres Etats. D'après cette conception des théoriciens de la souveraineté (Hobbes, Machiavel, Hegel…), l'Etat est celui qui n'est pas soumis à un pouvoir supérieur, au-dessus duquel il n’y a point de pouvoir compétent juridiquement afin de lui imposer des restrictions[38]. L’Etat est le principal producteur des normes, le seul qui puisse prendre des décisions obligatoires et des sanctions coercitives pour l'ensemble de la population sur un territoire donné. A ce titre, les Etats et les Organisations internationales (composées des délégués d'Etats) se définissent comme les seuls sujets de droit international. Les Organisations internationales[39], elles, ont la mission de «s'occuper de la protection des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que du châtiment des offenses contre les intérêts vitaux de la communauté internationale, la paix et l'humanité, commises par des individus»[40]. Malaisée, en raison de l'intervention, sur la scène des relations internationales, d'acteurs, de plus en plus nombreux et diversifiés, qui représentent des intérêts et des pouvoirs parfois supérieurs à ceux des Etats : les «individus, entreprises, Organisations non gouvernementales, partis politiques, mouvements de libération, fédérations sportives, Eglises,... réclament un rôle autonome qu'empêtré dans l'Etat, le droit des gens s'avère impuissant à leur conférer»[41]. I- L’EBRANLEMENT DE LA PUISSANCE ETATIQUELa démultiplication du nombre d'acteurs internationaux et la grande prétention des acteurs non officiels à agir dans l'arène international remettent de plus en plus en question le monopole politique et juridique de l'Etat. Face à la crise des valeurs et à la perte des repères, l'individu semble être devenu le dernier rempart, un mythe inquestionné que Miguel BANASAYAG conteste. Pour cet auteur, loin d'être cette instance transhistorique et transculturelle, l'individu est une forme d'organisation sociale. Il est le nom d'un projet économique, d'une vision du monde qui est loin de la fatalité[42]. Selon Bertrand BADIE et Marie-Claude SMOUTS, «la mobilité de plus en plus marquée et de plus en plus aisée de l'individu au sein du système international tend à lui concéder des ressources spécifiques qui en font peu à peu un acteur en propre des relations internationales, face à une tutelle de l'Etat sans cesse plus relâchée et de moins en moins puissante»[43]. Cet affaiblissement de l’allégeance à l'autorité étatique est également accentué par une forte mobilisation associative consécutive à une universalisation périlleuse de l'Etat : «La crise traversée par celui-ci, mais aussi les évolutions et les transformations subies par les modes de fonctionnement du marché et de la vie professionnelle tendent à accroître l'insertion de certaines catégories sociales dans la société civile et à démultiplier leurs engagements au sein des réseaux associatifs. Certains de ceux-ci disposent déjà d'une dimension internationale qui leur donne en tant qu'Organisation non gouvernementale (ONG) une position d'acteur du système international, distinct et même concurrent de l'Etat»[44]. Paul HOUEE se dit convaincu que «l’enracinement dans le local et l’ouverture à l'universel», concrètement incarnés dans la «vitalité des réseaux associatifs et culturels», constituent une formule d'avenir, capable d'affirmer et de réaliser «la primauté du politique et de l'éthique aussi bien sur les impératifs d'une économie hégémonique que sur des enfermements de règles identitaires»[45]. Il est désormais impossible «d'enfermer l'ordre juridique internationale dans un carcan étatique que les faits ne cessent de démontrer que les Etats ne sont plus, loin s'en faut, les acteurs exclusifs des relations internationales»[46]. Bien entendu, cette brusque évolution n'a pas été provoquée par des considérations de technique juridique. Pour certains, elle est due à une forte pression éthique, «c'est-à-dire l'indignation de l'opinion publique[47] contre des crimes sans nom[48] et aussi dans la considération pratique qui a eu sa valeur, notamment celle de l'exemplarité»[49]. Pour d'autres, c'est parce que l'Etat a perdu sa puissance et même son identité. L'Etat s'est effondré, pour cause de mondialisation. Dans un tel contexte, «le centre de décision du gouvernement est paralysé et impuissant ; on ne légifère plus, l'ordre n'est plus maintenu et la cohésion sociale se relâche (...). L’Etat, symbole d'identité n'est plus capable de conférer un nom à ses populations, non plus qu'un sens à l'action de la société (...) ; son institution ne jouit plus de la sécurité des abonnements nécessaires qu’une organisation centrale souveraine doit normalement lui assurer (…) ; institution politique dotée d'autonomie, il a perdu sa légitimité qui est en quelque sorte mise à l'encan, il a donc perdu le droit d'ordonner et de conduire les affaires publiques (...) ; système d’organisation socio-économique, son équilibre d’échanges et de production est anéanti, les populations ne le soutiennent plus (…). Incapable de fonctionner, ne possédant plus aucune source de légitimité, qu'elle soit traditionnelle, charismatique ou institutionnelle, il n'a plus le droit de gouverner»[50]. Avec l'émergence de «nouveaux pouvoirs», l'affirmation de la puissance ne réside plus dans l'exercice de la contrainte politique sur des territoires étendus : «Le mobile l'emporte sur le statique, le commercial l'emporte sur le militaire, le privé sur le public, la maîtrise des activités sur celle des territoires»[51]. La puissance s'est transformée en outil moins fongible, moins coercitif, mais plus innovateur et plus subtil. La possession de la puissance va désormais d'un «pouvoir en douceur», d'une puissance douce. Dans la géoéconomie, soutient E. LUTTWAK, «les capitaux investis ou draînés par l'Etat sont l'équivalent de la puissance de feu, les subventions au développement des produits correspondant aux progrès de l'armement, la pénétration des marchés avec l'aide de l'Etat remplace les bases et les garnisons militaires déployés à l'étranger, ainsi que l’influence diplomatique»[52]. Dans un monde dominé par des relations qui, par volonté délibérée ou par destination, se construisent dans l'espace mondial, en dehors des cadres étatiques nationaux, et qui se réalisent en échappant totalement ou partiellement au contrôle ou à l'action médiatrice des Etats, la puissance étatique est fortement ébranlée par une déterritorialisation[53] qui semble marquer la fin de l'exclusivité matérielle et humaine, ainsi que de l'autonomie décisionnelle et de l'exercice monopolistique de la violence légitime sur son territoire par l'Etat central. L'Etat perd son efficacité en s'obligeant, par définition, à penser à déployer son action au sein d'un territoire dont il fait la marque de son identité et de sa souveraineté, alors qu'au contraire, l'acteur transnational est plus performant en ignorant cette contrainte. Autrement dit, l'Etat national agit sur des acteurs dont les références nationales sont multiples et très peu maîtrisables tandis que les acteurs transnationaux déploient des stratégies où la référence nationale se dilue dans la prise en compte d’intérêts divers[54]. C'est le phénomène de la dévaluation des cadres étatiques classiques et la montée en puissance des acteurs et des réseaux transnationaux qui influencent considérablement la marche du monde. II- L’AFRIQUE COMME CADRE D’EXERCICE DE LA PUISSANCE TRANSNATIONALISTELa division progressive du pouvoir administratif et la considérable perte de contrôle de l'administration par le centre a donc favorisé l'éclosion d'une multitude de circuits parallèles qui ne répondent presque pas à une source unique de pouvoir politique. Chacun essaye de se construire sa plus ou moins grande sphère de «puissance en douceur», à réduire le rôle de l'Etat à sa plus simple expression, à défaut de se servir de l'Etat pour son propre compte et profit. La disparition de l'Etat n'est pas encore à l'ordre du jour. Mais, l'influence des autorités non étatiques ou non élues[55] ne cesse d'accroître, en fonction d'accords industriels, financiers, commerciaux, voire d'activités à la limite de la légalité. Aussi, compagnies d'assurances, grands groupes commerciaux, mafias, bureaucraties des institutions internationales... privent les Etats de la quintessence de leurs prérogatives et dominent les activités de la planète. L'Afrique, composée de «Quasi-states»[56] ou Etats «en pointillés», offre un cadre d'exercice de cette puissance transnationaliste. Dans cet espace géographique, déclare Jean Marc ELA, «on ne peut masquer le poids des réseaux mafieux et des lobbies divers qui contrôlent les ressources stratégiques et soutiennent les dictatures corrompus»[57]. Le continent africain est, en effet, manipulé par des réseaux connus ou occultes qui orientent profondément les décisions politiques. Cette situation problématique l'Afrique rend parfaitement compte du fait que nous vivons une ère de la puissance structurelle où le «pouvoir est ailleurs que dans la sphère de l'Etat. Il est dans l'impalpable, dans les parts du marché, dans l'influence, dans l'image»[58]. Aucun sujet politique ne relève plus du tabou. Tout sujet est à débat. L'un des principaux mérites du mouvement associatif mondial a d'ailleurs été le bouleversement du bel ordonnancement des négociations internationales : des questions jugées jusque-là politiquement explosives ou sans intérêt ont été portées sur la place publique. Les femmes, les représentants des « Sans terre », et beaucoup d'autres catégories de l'opinion publique jusqu'ici contraintes au silence, n'entendent plus quitter la scène mondiale qu'elles ont envahie. L'émergence d'une opinion publique mondiale, en tant qu'un contre-pouvoir, a sérieusement entamé la toute puissance de la parole étatique, en portant la contradiction à l’intérieur des instances jadis réservées à l'Etat. D'où la fragilisation de celui-ci, pris qu'il est sous la menace des réseaux économiques et financiers globalisés, d'un mouvement associatif planétaire, de l'urgence de la gestion supranationale de plusieurs problèmes et l'émergence de nouvelles solidarités locales et régionales. Il faut toutefois dire ici que si le débat reste ouvert sur la place de l'Etat sur le plan national comme sur la nouvelle scène internationale, le dépérissement de l'Etat est battu en brèche par l'idée d'un Etat aux missions rénovées, adaptées aux caprices d'un monde ouvert, mais conservant leurs compétences juridiques. MONDIALISATION ET SECURITE EN AFRIQUE
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