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Au Bénin:
Dangers d'une justice populaire
Par Emmanuel V. Adjovi
(SYFIA Bénin) Au sud-ouest du Bénin, un ancien menuisier fait régner l'ordre en «braisant» les voleurs.
D'une terreur à l'autre.
8
octobre 1999. Sur la route qui passe devant l'école primaire
de Hagoumè, à 140 km au nord-ouest de Cotonou, une nuée de jeunes
gens habillés en treillis militaires et armés
entoure un homme. Celui-ci ne passe pas inaperçu. Il est coiffé d'un képi
d'ancien combattant, son corps est bardé
d'amulettes, un ceinturon chargé de balles
ferme une vieille jacquette. Il est chaussé
d'une paire de rangers militaires usés
jusqu'à la corde. C'est Dévi Zinsou
Ehoun,
alias «Colonel civil». Il marche d'un pas
décidé sous les acclamations et les «you
you» de plus de 1500 villageois. Ce n'est pas un général revenu victorieux de la
guerre. C'est un civil qui organise des milices
populaires pour brûler les voleurs du
département. En moins de deux mois,
«ses troupes» ont «braisé» 79 malfrats.
L'une des dernières victimes de cette vindicte populaire est le maire de la
petite commune de Hlassamè, identifié
comme un complice notoire des voleurs. Dévi
est venu à Hagoumè installer ceux qu'il
appelle «des commandos de la Brigade de sécurité du camp
ninja».
Six jours plus tôt, Dévi était en
meeting au stade municipal de Lokossa, le chef-lieu du département :
«Mes frères, mes surs de
Lokossa, je ne dors plus
pour que vous puissiez dormir, je ne bois plus pour que vous puissiez boire... Je
suis venu ici pour annoncer la bonne nouvelle. A partir d'aujourd'hui, l'annexe de
mon camp est opérationnel et je vais commencer par piquer les voleurs un à un, ici,
à
Lokossa, et à les
brûler...». Applaudissements nourris du public ! Le bourreau
des bandits dispose dans sa maison d'un magasin dans lequel il entrepose les
engins, radios, montres, postes téléviseurs
et autres objets saisis chez les voleurs.
«Nous n'avons plus confiance dans les
gendarmes, explique-t-il. Ils remettent les objets saisis à des supposés
propriétaires dans des conditions peu claires.
Nous sommes en train de réfléchir à la
manière de faire les remises sans nous
tromper de propriétaires.» Le «colonel» Dévi
garde aussi dans sa maison quelques voleurs qu'ils a capturés. Il indique que ces
«petits bandits» ne sont pas des tueurs et qu'il
les éduque pour faciliter leur réinsertion sociale.
Accueilli comme un héros.
Le «colonel» Dévi
bénéficie du soutien populaire. Le 3
octobre 1999, plus de 26 000 personnes l'ont ovationné au stade de Lokossa. Dans
chaque village où il passe, il est
accueilli comme un héros. Les gens lui
donnent de l'argent, des pagnes et d'autres biens matériels. Des commerçants mettent
des véhicules à sa disposition.
«Grâce à son action, on est maintenant en paix. On
peut dormir la porte ouverte», explique
Eliane Dansou, vendeuse au marché .
L'insécurité grandissante fait le lit du
phénomène Dévi. «Le vol a toujours
existé dans notre département, témoigne un
villageois. Mais ces dernières années, il
a atteint le seuil de l'atrocité. Lorsque
les voleurs «visitent» un ménage, ils
demandent sous la menace des armes, au mari de laper leurs pénis, et, à tour de rôle,
ils violent sa femme, devant lui. Après
cela, ils foutent des tessons de bouteilles dans le vagin de la femme. On oblige aussi
le père de famille à coucher avec ses
propres filles lorsqu'il en a. C'est après
ces actes sauvages que les voleurs emportent tous les biens de la
maison.»
Dans certaines localités, à partir de
19 heures, il était impossible de circuler
sans être attaqué par des
«coupeurs de route». Depuis le début
de l'année, une dizaine de conducteurs de
taxis-motos d'Azovè ont été tués dans
des attaques. Les grands commerçants payaient un
tribut mensuel aux voleurs pour ne pas voir vider leurs magasins. A intervalles
réguliers, les malfrats allaient dans des
villages annoncer qu'ils viendraient opérer
si on ne leur versait pas telle somme d'argent dans un délai déterminé. Les
paysans étaient obligés de se cotiser
pour trouver les sous, de peur de subir une expédition souvent meurtrière.
Des gendarmes complices.
Face à ces atrocités, les forces de
sécurité sont restées impuissantes. Quand
elles ne sont pas complices. «Quand vous appelez les gendarmes pour vous
défendre en cas d'attaque, ils vous disent
qu'ils ne peuvent pas se déplacer parce qu'ils n'ont pas de véhicule ou
qu'il n'y a pas d'essence. Lorsque vous arrêtez les voleurs et que vous
les conduisez à la brigade de gendarmerie, ils donnent de l'argent
aux agents pour sortir», s'énerve
un paysan
d'Aplahoué. «Les agents de sécurité ne raisonnent
qu'en termes de bouffe», insiste le
«colonel», brûleur des voleurs.
«Nous avons la conscience claire, proteste Jean
Moussou, un
gendarme de la localité. Le
problème de fond est que nous sommes en nombre
restreint.» Les autorités judiciaires sont aussi indexées.
Les populations citent souvent le cas des habitants du village de
Loko
Atoui. En juin 1998, quelques bandits de grands chemins ont été
arrêtés. Quatorze jours plus tard, on les a conduits devant le
procureur de la République. Mais, dès le
lendemain, «ils ont été
curieusement relâchés», s'offusque le
«Colonel civil». Les mêmes bandits sont
venus narguer les populations, menaçant même de représailles
ceux qui les ont dénoncés. Fort de
ce cas et bien d'autres, le «Colonel civil» proclame à tous ses
meetings que : «La justice des Blancs, c'est la justice des dessous de
table».
Un haut responsable de
l'Eglise catholique locale se dit très
préoccupé de la situation :
«Les jeunes tueurs vont développer une
culture de la violence. Et lorsqu'ils seront en conflit avec quiconque, ils
n'hésiteront pas à lui supprimer la
vie». Un juriste, lui, s'inquiète des
évolutions possibles : «C'est comme ça que naît la mafia. Ce sont
des gens du peuple, révoltés par le banditisme, qui ont décidé de
nettoyer le terrain. Mais après avoir fait le ménage, ils prennent la
place des bandits. Que deviendront Dévi et ses lieutenants lorsqu'il n'y
aura plus de malfrats à brûler ? Ne
chercheront-ils pas à maintenir leur train de vie
?».
Article paru chez
Syfia en nov.1999
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