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Campagne Semaines Pascales 2003

Cahier d'Animation 2003

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Au Bénin: Dangers d'une justice populaire

Par Emmanuel V. Adjovi

(SYFIA Bénin) Au sud-ouest du Bénin, un ancien menuisier fait régner l'ordre en «braisant» les voleurs. D'une terreur à l'autre.

8 octobre 1999. Sur la route qui passe devant l'école primaire de Hagoumè, à 140 km au nord-ouest de Cotonou, une nuée de jeunes gens habillés en treillis militaires et armés entoure un homme. Celui-ci ne passe pas inaperçu. Il est coiffé d'un képi d'ancien combattant, son corps est bardé d'amulettes, un ceinturon chargé de balles ferme une vieille jacquette. Il est chaussé d'une paire de rangers militaires usés jusqu'à la corde. C'est Dévi Zinsou Ehoun, alias «Colonel civil». Il marche d'un pas décidé sous les acclamations et les «you you» de plus de 1500 villageois. Ce n'est pas un général revenu victorieux de la guerre. C'est un civil qui organise des milices populaires pour brûler les voleurs du département. En moins de deux mois, «ses troupes» ont «braisé» 79 malfrats.
L'une des dernières victimes de cette vindicte populaire est le maire de la petite commune de Hlassamè, identifié comme un complice notoire des voleurs. Dévi est venu à Hagoumè installer ceux qu'il appelle «des commandos de la Brigade de sécurité du camp ninja».
Six jours plus tôt, Dévi était en meeting au stade municipal de Lokossa, le chef-lieu du département : «Mes frères, mes sœurs de Lokossa, je ne dors plus pour que vous puissiez dormir, je ne bois plus pour que vous puissiez boire... Je suis venu ici pour annoncer la bonne nouvelle. A partir d'aujourd'hui, l'annexe de mon camp est opérationnel et je vais commencer par piquer les voleurs un à un, ici, à Lokossa, et à les brûler...». Applaudissements nourris du public ! Le bourreau des bandits dispose dans sa maison d'un magasin dans lequel il entrepose les engins, radios, montres, postes téléviseurs et autres objets saisis chez les voleurs. «Nous n'avons plus confiance dans les gendarmes, explique-t-il. Ils remettent les objets saisis à des supposés propriétaires dans des conditions peu claires. Nous sommes en train de réfléchir à la manière de faire les remises sans nous tromper de propriétaires.» Le «colonel» Dévi garde aussi dans sa maison quelques voleurs qu'ils a capturés. Il indique que ces «petits bandits» ne sont pas des tueurs et qu'il les éduque pour faciliter leur réinsertion sociale.

Accueilli comme un héros.

Le «colonel» Dévi bénéficie du soutien populaire. Le 3 octobre 1999, plus de 26 000 personnes l'ont ovationné au stade de Lokossa. Dans chaque village où il passe, il est accueilli comme un héros. Les gens lui donnent de l'argent, des pagnes et d'autres biens matériels. Des commerçants mettent des véhicules à sa disposition. «Grâce à son action, on est maintenant en paix. On peut dormir la porte ouverte», explique Eliane Dansou, vendeuse au marché .
L'insécurité grandissante fait le lit du phénomène Dévi. «Le vol a toujours existé dans notre département, témoigne un villageois. Mais ces dernières années, il a atteint le seuil de l'atrocité. Lorsque les voleurs «visitent» un ménage, ils demandent sous la menace des armes, au mari de laper leurs pénis, et, à tour de rôle, ils violent sa femme, devant lui. Après cela, ils foutent des tessons de bouteilles dans le vagin de la femme. On oblige aussi le père de famille à coucher avec ses propres filles lorsqu'il en a. C'est après ces actes sauvages que les voleurs emportent tous les biens de la maison.»
Dans certaines localités, à partir de 19 heures, il était impossible de circuler sans être attaqué par des «coupeurs de route». Depuis le début de l'année, une dizaine de conducteurs de taxis-motos d'Azovè ont été tués dans des attaques. Les grands commerçants payaient un tribut mensuel aux voleurs pour ne pas voir vider leurs magasins. A intervalles réguliers, les malfrats allaient dans des villages annoncer qu'ils viendraient opérer si on ne leur versait pas telle somme d'argent dans un délai déterminé. Les paysans étaient obligés de se cotiser pour trouver les sous, de peur de subir une expédition souvent meurtrière.

Des gendarmes complices.

Face à ces atrocités, les forces de sécurité sont restées impuissantes. Quand elles ne sont pas complices. «Quand vous appelez les gendarmes pour vous défendre en cas d'attaque, ils vous disent qu'ils ne peuvent pas se déplacer parce qu'ils n'ont pas de véhicule ou qu'il n'y a pas d'essence. Lorsque vous arrêtez les voleurs et que vous les conduisez à la brigade de gendarmerie, ils donnent de l'argent aux agents pour sortir», s'énerve un paysan d'Aplahoué. «Les agents de sécurité ne raisonnent qu'en termes de bouffe», insiste le «colonel», brûleur des voleurs.
«Nous avons la conscience claire, proteste Jean Moussou, un gendarme de la localité. Le problème de fond est que nous sommes en nombre restreint.» Les autorités judiciaires sont aussi indexées. Les populations citent souvent le cas des habitants du village de Loko Atoui. En juin 1998, quelques bandits de grands chemins ont été arrêtés. Quatorze jours plus tard, on les a conduits devant le procureur de la République. Mais, dès le lendemain, «ils ont été curieusement relâchés», s'offusque le «Colonel civil». Les mêmes bandits sont venus narguer les populations, menaçant même de représailles ceux qui les ont dénoncés. Fort de ce cas et bien d'autres, le «Colonel civil» proclame à tous ses meetings que : «La justice des Blancs, c'est la justice des dessous de table».
Un haut responsable de l'Eglise catholique locale se dit très préoccupé de la situation : «Les jeunes tueurs vont développer une culture de la violence. Et lorsqu'ils seront en conflit avec quiconque, ils n'hésiteront pas à lui supprimer la vie». Un juriste, lui, s'inquiète des évolutions possibles : «C'est comme ça que naît la mafia. Ce sont des gens du peuple, révoltés par le banditisme, qui ont décidé de nettoyer le terrain. Mais après avoir fait le ménage, ils prennent la place des bandits. Que deviendront Dévi et ses lieutenants lorsqu'il n'y aura plus de malfrats à brûler ? Ne chercheront-ils pas à maintenir leur train de vie ?».

Article paru chez Syfia en nov.1999

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