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Campagne Semaines Pascales 2003

Cahier d'Animation 2003

Le déroulement

Les contributions

Le Cahier d'animation

Les photos

 

Parole aux concernés: Rencontre avec un malfaiteur

Pour comprendre le phénomène de la délinquance dans un contexte donné, on peut bien sûr choisir de se tourner vers les représentants de l'autorité administrative, vers les porte-parole des forces de l'ordre ou vers les publications officielles. On peut aussi, pour avoir une interprétation des données ainsi obtenues, se tourner vers les intellectuels, les sociologues, les psychologues ou les anthropologues . Mais il existe encore une troisième voie, plus originale et qui s'est imposée à nous par sa logique : donner la parole à ceux qui sont directement concernés, les délinquants eux-mêmes.

C'est ainsi que le 28 janvier 2003, une équipe de la rédaction du Cahier d'Animation de la Campagne Semaines Pascales s'est rendue à la prison centrale de Bafoussam pour y mener quelques entretiens avec plusieurs détenus. Nous publions ici des extraits de l'un de ces interviews. Il s'agit d'un jeune homme, d'une vingtaine d'années, dont nous aimerions préserver l'anonymat.

Pouvez-vous d'abord nous parler de votre enfance ?

J'ai grandi dans une concession de plus de cent enfants. Au début on m'aimait bien. Quand mon père partait en voyage, il me laissait en charge de la maison. Ma délinquance a commencé quand il m'a donné plus d'argent que ne me donnait ma maman. Je les ai alors quittés pour aller « compliquer » ma vie, c'est-à-dire marcher « mystiquement » [dans la sorcellerie (n.d.l.r.)]. Je voulais que tous mes problèmes soient résolus. Je suis allé chez quelqu'un pour qu'il me fasse des remèdes et il m'a plutôt donné une bague, qu'il a implanté dans mon bras. Cette bague me rendait invisible. Je pouvais entrer quelque part sans que l'on me voie et je prenais ce que je voulais. Mais en ce temps-là, ce que je volais, ce n'était pas moi qui en profitais mais mon « docteur » ; toujours « mystiquement ». Mais cette bague était plus forte que mon sang et je suis tombé malade. J'ai fait un an et six mois chez un type entre la vie et la mort. Puis la bague a disparu par elle-même.

Enfant, êtes-vous allé à l'école ?

Quand j'ai « compliqué » ma vie, j'allais au Cour Elémentaire 1

Aviez-vous des amis ?

Ma meilleure amie était ma sœur jumelle. J'ai eu des amis dans la concession, femmes comme hommes. Mais dans cette grande concession, mes sœurs m'exploitaient. Aujourd'hui je m'en plains beaucoup dans mon cœur. Peut-être si je me suis « compliqué » la vie, c'est à cause de quelque chose qui est venu d'elles. Elles m'exploitaient sexuellement, pour faire comme si j'étais leur mari. C'étaient mes grandes sœurs, du même père mais de mères différentes.

Avez-vous travaillé dans votre vie ?

Oui, quand j'ai quitté la maison à l'âge de 13 ans, il y a des gens qui m'ont épaulé. J'ai travaillé chez un homme pour 15'000 FCFA par mois. J'étais le « gardien » de sa femme. Lorsque sa femme allait au marché, je la suivais. Si en route un homme la saluait ou lui faisait mimi, j'allais le rapporter au mari. Finalement j'ai volé 500'000 FCFA à cet homme et je suis parti dans une autre ville. Là, j'ai travaillé dans une boulangerie pendant six mois. Puis j'y ai volé deux millions et suis parti ailleurs. J'ai ouvert une pâtisserie. Mais là aussi j'ai fait une bêtise et on me recherchait. On ne connaissait pas mon nom, mais on me cherchait d'après mon apparence physique. Alors je suis retourné dans la première ville. L'homme dont j'avais été le « gardien » de la femme ne me reconnaissait même plus, tellement j'avais changé en deux ans. Finalement on m'a arrêté pour avoir frappé un homme et volé l'argent.

Combien ?

J'avais pris 250'000 FCFA. J'étais avec l'un de mes petits et on l'a reconnu. Il a été arrêté et m'a dénoncé. Je suis arrivé en prison et ils m'ont condamné avec circonstances atténuantes de mineur ou quelque chose comme cela (au parquet ils ont toujours le français facile). On m'a donné un an.

C'était en quelle année ?

1993

Il y a eu d'autres séjours en prison après cela ?

Après cela, je suis allé et venu. On m'a encore donné 15 ans. Lors d'un transfert de Dschang à Bafoussam [Province de l'Ouest au Cameroun], je me suis évadé. Après trois mois, on m'a encore repris. J'étais en prison à Dschang et on m'a encore donné 10 ans d'emprisonnement ferme. Je me suis évadé et j'ai fait plus de huit mois dehors avant d'être repris en 1999. Ici, à Bafoussam, je me suis encore évadé en 2002 avant d'être repris. Donc, si je vois bien, cela fait mon cinquième séjour en prison.

Avec les nombreux braquages à votre actif, pouvez-vous nous dire comment vous travaillez ? Comment choisissez-vous vos victimes ?

Vous savez, parfois je pars pour braquer sans connaître ma destination à l'avance. Simplement, je vois une belle maison et je me dis que ceux qui habitent là ne peuvent pas être si pauvres, sans même connaître les lieux. C'est peut-être même la maison d'un ami, mais il faut absolument que j'y entre.

Souvent je travaille avec d'autres personnes. Même si finalement je fais le braquage seul, ils sont là. Je travaille avec eux pour qu'ils aient aussi quelque chose à manger. C'est alors eux, leur copine ou un ami qui indiquent que tel monsieur, qui habite dans telle maison, a de l'argent et ne traite pas avec les banques. Alors je sais qu'il me faut atterrir chez lui.

Vous vous attaquez aussi à des maisons où il y a des gardiens ou des chiens ?

Oui, quand c'est un gardien et que je vois qu'il est armé, je fais tout pour le prendre en « clé 14 » [prise par derrière avec le bras autour du cou]. Il suffit que je passe la barrière et que je me cache. Quand le gardien passe, je le maîtrise. Quant aux chiens, il y en a qui fuient lorsqu'on leur tend une arme. Mais il y en a d'autres qui font les forts. Quand un chien arrive en ouvrant sa gueule, j'enfonce ma main pour lui arracher la langue. Quand j'ai ma main au fond de sa gorge, je sais que je l'ai maîtrisé.

On parle souvent de la complicité entre délinquants et hommes en tenue. Quelle est votre expérience dans ce domaine ?

J'ai eu deux complices policiers. Mais finalement j'ai vu qu'ils m'exploitaient. Ils se sont arrangés entre eux pour me faire du mal. C'est ce qu'ils appellent le « quota ». Ils dénoncent leur complice à des collègues policiers qui viennent vous arrêter.

Les policiers sont-ils tous malhonnêtes ?

Quant à moi, je les qualifie toujours de bandits. Ils peuvent arriver pour t'arrêter et lorsque tu leur donnes de l'argent ils te laissent. Ils retournent en disant qu'ils ne t'ont pas vu. C'est pourquoi je dis qu'ils mentent tous. Ce ne sont que des bandits.

Est-ce que vous pouvez nous parler de la disponibilité des armes sur le marché noir ?

Prenons par exemple mon cas. Si je sors maintenant de prison [vers 9 heures du matin], à 19 heures je serai armé jusqu'au cou. Il y a bien sûr des bandits qui ne savent pas où l'on vend les armes et d'autres à qui on ne fait pas confiance, car ils pourraient dénoncer le vendeur au moment d'être pris… Parfois j'ai aussi des armes que j'ai prises de force à un gendarme.

A Bamenda [province du Nord-Ouest, partie anglophone du Cameroun], il y a des gens qui les fabriquent et peuvent me les vendre à crédit. Dans 48 heures, je peux revenir ici avec trois armes si vous voulez. Il suffit de s'entendre sur le prix. Les armes à un canon se vendent à 25'000 FCFA ; ceux qui en ont deux 45'000 ; pour 150'000 FCFA tu peux avoir un revolver à 6 ou 7 coups.

Est-ce difficile de vendre les objets volés ?

Auparavant, je pouvais le faire facilement. Aujourd'hui cela m'occupe, c'est-à-dire que je n'ai plus le temps. Certains portent ce qu'ils ont volé chez eux et le gardent. Mais souvent ils le vendent petit à petit lorsqu'ils ont besoin d'argent. Quant à moi, je saurais même vendre la tête d'un homme.

Il y aurait donc un marché pour les parties de corps ?

(En riant) Il y en a qui tuent pour voler la tête ou le sexe.

Et que fait-on de ces parties de corps ?

On part les vendre aux Blancs à la frontière vers Bamenda.

On dit parfois que la prison est une école de la délinquance. Qu'en pensez-vous ?

Vers 1994, lorsque j'ai commencé la prison, celle-ci éduquait encore les gens. Elle faisait changer la vie d'un homme. Mais aujourd'hui la prison est devenue un hôtel. Elle n'est plus aussi dur qu'auparavant.

Vous savez, ici en prison, nous félicitons l'Etat d'avoir séparé les mineurs des majeurs. Les commentaires des majeurs n'aident jamais les mineurs pour changer une fois qu'ils sont dehors. Ça leur donne plutôt de mauvaises intentions lorsqu'ils sentent que la vie est si facile. Lorsqu'ils entendent que j'avais braqué quelqu'un pour 5'000'000 et que je n'ai pas eu à travailler longtemps avant d'avoir cet argent… Lorsque tu expliques cela aux jeunes, ils enregistrent cela comme vous êtes en train de m'enregistrer. Une fois dehors, c'est difficile pour eux de changer.

Il faut dire qu'il y a aussi des innocents qui sont en prison. Il arrive par exemple que quelqu'un se retrouve ici parce qu'il a pris dans la caisse de son patron 20'000 FCFA pour acheter les médicaments des enfants, alors que le patron devait 100'000 FCFA à cet homme. Cet homme vient alors me voir en prison et m'explique où il habite. Il me demande de venir le voir dès ma sortie de prison, pour qu'ensemble nous allions braquer son patron. Lorsqu'il a goûté cet argent, il trouve cela si sucré qu'il ne peut plus abandonner le brigandage.

Pensez-vous qu'un pays sans bandits est possible ?

Vous savez, c'est toujours le banditisme qui fait qu'il y a la paix au Cameroun. A la télévision, on nous a montré un monsieur, je ne sais plus son nom. Il a fait les faux passeports et s'est retrouvé à la prison de Kodengui. Il en est ressorti et on l'a nommé ministre ou quelque chose comme cela… S'il y a la guerre au Cameroun, je sais que je serai un des premiers détenus que l'on retirera pour aller combattre. Même lorsqu'on dit qu'il y a grève, on garde toujours la prison. On sait que les gens qui y sont, s'ils parviennent à sortir tous, il n'y aura pas d'accord à l'amiable. Ils ne s'arrêteront pas avant Etoudi [palais présidentiel]. Partout il y a des bandits et c'est ce qui fait circuler les choses.

Vous avez deux enfants et avez été délinquant depuis votre jeune âge. Quel conseil pouvez-vous donner à la mère de vos enfants pour qu'ils ne se retrouvent pas ici un jour ?

Un jour, dans mon village, il y avait des enfants qui étaient en train de voler. Je regardais seulement et je riais. Mais un jour j'ai pris l'un d'eux et je lui ai demandé « veux-tu que l'on t'envoie en prison ? Tu iras là pour mourir. As-tu déjà vu les prisonniers que l'on montre à la télé. Tu iras là-bas, tu manqueras même de quoi manger. Le vol n'est pas bien. Tu voles déjà ici, tu iras voler au marché et on te prendra. On te tuera ou tu iras en prison ». Celui à qui je parlais ainsi ne savait pas que j'étais un bandit. C'est déjà un conseil.

Entretien réalisé par Férancide Massa et Reto Gmünder

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