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Campagne Semaines Pascales 2001

Combattons le tribalisme et la corruption pour une gestion transparente

Cahier d'Animation 2001

Le déroulement

Les contributions

Le Cahier d'animation

Les photos

 

Le tribalisme dans tous ses états                                

                                                                                                                                 

La Campagne Semaines Pascales 2000 portait le titre « Vaincre le tribalisme pour créer une Eglise famille et un Cameroun réconcilié et uni ». A travers des conférences, des débats et des célébrations œcuméniques, de nombreuses réflexions ont pu être engagées. Le présent article, extrait d'un ouvrage à paraître, condense certaines réflexions en une sorte de tableau général, servant avant tout à décrire l'ampleur du problème.                                

Sans pouvoir aller ici dans toute les profondeurs de l'analyse des causes du tribalisme, nous donnerons simplement un petit aperçu des différentes manifestations du tribalisme autour de nous, dans la société. Il ne s'agit pas de faire une liste détaillée et complète, mais de nous rendre attentifs et sensibles à l'étendue du problème. Les lieux où nous rencontrons le tribalisme sont tellement nombreux que nous ne pouvons pas dire que tout ceci ne nous regarde pas. La lutte contre le tribalisme est importante, urgente, même si elle est difficile.

Dans la famille

Même si l'on pense parfois que le tribalisme est un problème social qui ne touche pas la famille, il faut bien admettre que c'est là, dans la cellule de base de la société, que sont retransmis, et parfois amplifiés, les préjugés, les stéréotypes et les phénomènes de boucs émissaires. C'est là que l'enfant construit son identité, c'est là qu'il découvre la différence et qu'il apprend à vivre avec.

La famille est aussi le lieu où se jouent certains drames liés à la question du mariage. Les jeunes qui vivent en ville, ou qui s'y rendent pour le travail ou les études, entrent immanquablement en contact avec d'autres jeunes appartenant à d'autres tribus. Des liens se créent parfois, et l'amour s'en mêle. Et voici tout naturellement deux jeunes gens, de tribus différentes, envisageant le mariage et la vie commune. A l'autre bout, chez les parents et dans l'entourage, il y a certes des peurs irrationnelles et des préjugés. Mais il y a aussi souvent des interrogations tout à fait sensées quant au devenir des petits-enfants dans une société où l'identité continue à être déterminée par la tribu, quant au maintien du lien entre générations et des traditions familiales, etc.

Tous ces problèmes sont là, mais des solutions peuvent certainement être trouvées, au cas par cas. Camper sur des positions trop tranchées, tels que « Mon enfant n'épousera que quelqu'un de la même tribu, ou du même village » ou « Les parents n'ont rien à dire du choix de leurs enfants », ne prend pas en compte la complexité de la réalité. Le mariage inter-tribal est un défi à relever intelligemment dans une société multi-ethnique.

A l'école

Deuxième lieu important de construction de la personne, à côté de la famille, l'école devrait jouer un rôle important dans l'ouverture des enfants aux autres et dans l'éducation à la tolérance. Malheureusement ce rôle n'est pas toujours pris au sérieux.

On regrette en particulier la disparition des internats qui, il y a 40 ou 30 ans, étaient des lieux importants d'intégration ethnique, où l'on appre nait à vivre ensemble, à s'apprécier par-delà les origines ethniques. On regrette aussi que dans les programmes scolaires aucune occasion ne soit donnée de réfléchir sur l'important problème du « vivre-ensemble ».

Il est aussi inquiétant de voir qu'au niveau universitaire aucune association nationale des étudiants n'est tolérée, ceux qui cherchent à en créer une étant systématiquement radiés des établissements, tandis que les associations d'étudiants originaires d'un même département ou d'une même province, parfois même de tel ou tel arrondissement ou village, se multiplient, avec parfois les encouragements de l'administration

Dans l'administration

Les scènes sont nombreuses, et au fond nous les connaissons tous. Cela se passe en principe autour d'un bureau, parfois devant un guichet. Une personne demande de l'aide parce que son dossier a des problèmes. L'autre qui se trouve en face, fonctionnaire, administrateur ou employé, représente son dernier espoir. Lui seul peut débloquer la situation. Dans ces cas-là l'origine devient souvent déterminante. Tu es de mon village, nous parlons la même langue, alors les choses avancent. Nous sommes des étrangers, tu viens d'une autre tribu : désolé, rien à, faire ! Sauf si finalement le recours à la « motivation » sous-table permet de trancher l'affaire.     

Il est clair que le tribalisme et la corruption dans l'administration font partie d'un dysfonctionnement plus large, où des dossiers traînent, se perdent ou sont intervertis, alors que les employés semblent amplement dépassés.

Nous ne citerons ici qu'un seul exemple, symptomatique pour beaucoup d'autres : la justice. En fin d'année 1999, plus de 140'000 procédures étaient pendantes à la seule cour d'appel du Centre, 26'000 à la cour d'appel de l'Est, près de 400 affaires se faisaient enregistrer par jour à Yaoundé, tandis que seules 50 décisions étaient rendues par semaine (Le Messager, No 1010, mercredi 29 décembre 1999). Sous de telles conditions, seul un traitement de faveur permettra qu'un dossier sorte de la pile; un traitement de faveur qui se fera au nom de la solidarité ethnique ou d'une poignée de main alourdie de quelques billets de banque…

Dans la recherche d'emploi

Malheureusement la recherche d'emploi, en particulier dans l'administration ou la fonction publique, ne se fait pas bien différemment du traitement de dossier que nous venons de décrire. Les emplois sont une denrée rare. De ce fait le recrutement ne se fait pas toujours sur des bases de simples compétences. Là aussi les traitements de faveur sont courants : tribalisme, corruption, etc.

Une question liée aux emplois demande pourtant à être promptement débattue. C'est la question des quotas. Faut-il ou non maintenir (voir même introduire en certains cas) des quotas régionaux dans l'accès à certaines charges ou aux grandes écoles ? Les avis sont partagés, même parmi ceux qui désirent combattre le tribalisme. Pour les uns, les quotas encouragent un regard tribaliste de l'accès aux emplois. Il faudrait donc abolir ce système et ne garder qu'un seul critère : celui des compétences. Pour les autres, l'inégalité et l'injustice dans le traitement des différentes régions sont une réalité au Cameroun. On ne peut rectifier cette différence qu'à l'aide d'un correctif : en assurant à chaque région un certain quota.

Ce débat est important. Nous ne pouvons pas le trancher ici, mais il est clair que les positions extrêmes ne sont pas tenables, telles que celle qui prétend que « l'on peut même choisir tous les membres du gouvernement dans la même tribu, pourvu que la compétence prime ». D'un autre côté il faut aussi être très attentif à l'utilisation qui est faite des quotas pour savoir qui en profite vraiment, car ils peuvent aussi être manipulés à des fins électoralistes et clientélistes…                

Dans la culture

Le domaine culturel et sportif peut paraître au premier abord anodin ou sans grands danger, parce que relativement marginal. Pourtant il ne faut pas s'y méprendre. On dit souvent qu'il faut faire la différence entre « tribalité » et « tribalisme ». On dit aussi souvent qu'il ne faudrait pas, au nom de la lutte contre le tribalisme, dénigrer l'importance de l'identité et de l'appartenance ethniques. Dans ce sens, il n'y aurait rien à redire sur l'existence de ces associations culturelles tribales dont le pays est rempli. On pourrait en effet penser que celles-ci participent simplement au maintien d'un certain héritage et à la promotion d'une certaine identité. Malheureusement les choses ne sont jamais simples et le domaine de la culture n'existe pas de manière détachée de toute autre réalité.

Il faut bien sûr éviter les jugements généralisés et hâtifs. Mais il convient tout de même de relever ici deux dangers principaux qu'encourent en général les associations culturelles et de promotion villageoise.

D'abord il y a le danger de promouvoir et de célébrer une identité contre une autre, en favorisant, au nom de la fierté villageoise ou tribale, le renfermement et la haine. C'est que souvent ces regroupements culturels se font sans véritable contenu. On ne sait pas très bien quelle est cette culture, quels sont ces valeurs et cet héritage qui nous unissent et qu'il s'agit de sauvegarder et de promouvoir. Du coup on ne se définit que par opposition aux autres.

Le deuxième danger, découlant du premier, est que ces associations ne deviennent autre chose que ce qu'elles devraient être, se transformant en des regroupements de défense d'intérêts dans une situation économique de plus en plus chaotique, un réseau de solidarité permettant à faire face à une concurrence et un besoin de compétitivité de plus en plus fort. Le risque de dérive est alors clair : l'esprit de concurrence s'empare de l'identité et du sentiment d'appartenance tribale. Il faut faire mieux que les autres, il faut se méfier des autres, il faut se défendre, etc. Les associations en viennent à promouvoir la rivalité, la haine et finissent par être utilisées à des fins de clientélisme politique, jusqu'à devenir le lieu de définition de mots d'ordre lors des élections.

Dans le sport

Rares sont les lieux de la vie publique qui génèrent autant d'émotions que les rencontres sportives, en particulier les matchs de football. Le fait que les clubs ont une identité locale, appartiennent à une ville ou à un village, encourage évidemment les identifications du public avec « son » équipe. Un match de foot n'est donc pas simplement la rencontre entre deux clubs, c'est l'affrontement entre deux villages.

Le sport attire ainsi immanquablement tout un tas de rancœurs et d'antipathies tribalistes autour de ces événements. Or, si le sport permettait ainsi à la population de se défouler une fois pour toutes, pour que le reste de la vie publique reste libre de fanatisme et d'affrontements tribaux, alors on devrait se réjouir de cet état de fait.

Malheureusement il n'en est rien. Ce à quoi nous assistons au contraire est un mélange de plus en plus diffus des divers domaines que sont le sport, le politique et le tribal. Les rivalités sportives augmentent en fait les oppositions tribales plutôt que de les canaliser et les diminuer ; les considérations politiques s'en mêlent et les jeux ont tendance à ne plus se décider sur le terrain mais dans les bureaux ; le principe régulateur n'est plus « que le meilleur gagne » et les suspicions et les colères augmentent. En fin de compte c'est le sport en tant que tel qui est perdant, ainsi que l'unité nationale, malmenée par ces tensions et ces accusations formulées souvent en termes tribalistes.

Migration et accès à la terre

Le développement de la société moderne (expansion des villes, industrialisation, création de grandes écoles et d'universités, installation de centres administratifs, essor du commerce, etc.) a encouragé les migrations de toutes sortes. Mais, alors que les premiers brassages de populations suite à la conquête coloniale semblent s'être faits sans grands problèmes, la perception de l'autre s'est petit à petit transformée, à mesure que l'on prenait conscience des mécanismes de l'économie de marché.

Ainsi, à Yaoundé par exemple, la présence côte à côte de différentes tribus n'est devenue un problème que lorsque les uns et les autres se sont rendus compte de la valeur de la terre, des maisons qui se sont construites et des affaires qui s'y déroulent. Alors se sont installés la jalousie, la convoitise et le sentiment d'être désavantagés. Ceux qui hier encore accueillaient leurs voisins bras ouverts, voient tout à coup en eux des envahisseurs, avant tout parce que ceux-ci réussissent dans leurs affaires, qu'ils ont valorisé la terre qu'ils occupent ou simplement parce que la terre a tout à coup pris beaucoup de valeur.

Ailleurs ce sont des plantations étatiques, basées sur des terres confisquées ou louées, qui sont libéralisées. Tout ceci aggrave les litiges au sujet de la terre, qui souvent prennent des allures tribales ou villageoises. Le flou administratif et légal autour du droit foncier n'est d'ailleurs venu qu'augmenter un potentiel de conflit déjà existant.

Dans la constitution

Ces différents problèmes, mentionnés plus haut, ont pris une allure plus dramatique encore depuis qu'en janvier 1996, la constitution a consacré les notions d'« autochtone » - signifiant littéralement du pays (chtôn) même (auto) - et d'«allogène » - signifiant littéralement celui qui est né (gène) ailleurs (allo), introduisant du coup un traitement différencié des citoyens dans leur propre pays.

Aujourd'hui, les termes d'allogènes et d'autochtones sont de plus en plus critiqués, et ce pour différentes raisons. Pour les uns, ces concepts n'ont pas de base historique dans la mesure où il est impossible de reconstruire exactement les mouvements de migration et l'ordre d'arrivée des différents habitants du Cameroun. Pour d'autres, il est très difficile de déterminer les contours exacts des entités ethniques, qui sont beaucoup plus mobiles qu'on pourrait le croire, le contact entre peuples et civilisations ayant favorisé l' «hybridisme », un mélange de sang qui rend impossible de parler d'identités monoethniques. Finalement, d'autres encore, tout en admettant qu'il existe bel et bien des « terroirs » d'où sont originaires certaines ethnies, arguent que la vision des choses induite par ces concepts n'est pas adaptée au contexte d'un pays moderne et centralisé, avec une importante mobilité des populations et un principe d'égalité de tous les citoyens.

Les partis politiques

Les différents partis politiques aiment beaucoup s'accuser mutuellement d'être tribaux (c'est-à-dire de tirer son électorat d'une seule ethnie) et tribalistes (de pratiquer une politique qui favorise celle-ci).

Sans fermer les yeux sur une réalité parfois scandaleuse, il faut toutefois être attentif aussi aux intentions qu'il y a derrière ces accusations. Un parti peut avoir tout intérêt à faire croire à la population que tel ou tel autre parti est tribal et tribaliste. Il pourra ainsi décourager des gens d'autres tribus de voter pour ce parti. Il pourra surtout contester à l'autre sa légitimité nationale inter-ethnique pour mieux se profiler comme seule option à dimension globale.

Pourtant il faut aussi noter que toutes ces accusations ne sont pas totalement dépourvues de fondement. Il y a sans doute un fonds de vérité à cette caricature qui met en lien l'UNDP et le Grand Nord, l'UDC et le Noun, le MDR et l'Extrême-Nord, le SDF et les « Anglo-bamis », ainsi que le RDPC et le Peuple Béti.                

La vrai question n'est pourtant pas de savoir à quel point ces liens sont marqués et figés. Le vrai problème n'est pas que des régions entières aient ou non des préférences pour tel ou tel parti. Mais la vraie question en fait serait plutôt de savoir comment le débat politique se déroule dans le pays. Les oppositions partisanes se font-elles sur la base d'opinions idéologiques, c'est-à-dire de projets de société différents, d'options fondamentales quant à la manière d'organiser l'espace publique et de structurer la vie en commun ? Ou bien les choix politiques se font-ils uniquement sur des bases tribales ? Que sont finalement les partis politiques ?

L'Eglise

L'Eglise en tant qu'entreprise humaine participe au phénomène de tribalisation de la vie sociale. Elle ne se trouve malheureusement pas épargnée par les multiples facettes du problème mentionnées plus haut. Pire, on peut même dire que l'Eglise encourage d'une certaine façon le développement du tribalisme.

Ainsi arrive-t-il par exemple que des hauts responsables de l'Eglise profitent de leur position pour favoriser des ressortissants de leur propre tribu. Un autre phénomène, particulier aux grandes villes, est la création de paroisses à caractères ethniques. Il s'agit en quelque sorte d'une forme religieuse des associations tribales, qui regroupent des ressortissants d'une même région, voire d'un même village. La justification en est donnée principalement par le problème de la langue. Le désir de vivre le culte ou la messe dans sa propre langue motive les uns et les autres à faire des kilomètres chaque dimanche (en passant à côté de bon nombre d'autres paroisses) pour retrouver ceux de la même origine, conduits par un pasteur forcément de la même origine aussi. Le résultat en est la création de communautés ethniquement pures et socialement refermées sur elles-mêmes.

Un autre phénomène problématique est l'existence, dans bon nombre de paroisses, de chorales ou de groupes à connotation tribale. Là aussi la justification est souvent donnée par la langue. Malheureusement le résultat est souvent une rivalité exagérée, dégénérant en des disputes et des conflits d'intérêts, déstabilisant parfois la communauté des fidèles.

De plus en plus également, on remarque que les communautés refusent d'accueillir des pasteurs venant d'autres tribus. On pensera bien sûr à la réaction des Prêtres de l'Archidiocèse de Douala à l'installation de Mgr Gabriel Simo comme évêque auxiliaire, adressant en mars 1987 un document intitulé « Un éclairage nouveau » à Rome, pour dénoncer ce qu'ils ont appelé « une savante Bamilékisation » de la hiérarchie de l'Eglise au Cameroun. On pensera aussi au rejet de Monseigneur André Wouking, Bamiléké, nommé en juillet 1999 à l'Archidiocèse de Yaoundé. Le jour de son intronisation, des Bétis ont érigé des barricades sur la route nationale Bafoussam-Yaoundé, avec pour intention d'empêcher les Bamilékés d'entrer dans la capitale. On a pu lire, écrit sur la route à l'endroit des manifestations : « pas d'Archevêque Bamiléké à Yaoundé ».

Mais ces cas, fortement médiatisés parce que touchant à la hiérarchie de l'Eglise catholique, ne sont que la pointe de l'iceberg. Le problème de gestion régionaliste et d'affrontements tribalistes dans les Eglise est bien plus vaste et touche également les différentes confessions protestantes, ainsi que les congrégations religieuses.

La réalité est donc bien loin de l'idéal évangélique d'une Eglise signe et instrument de rassemblement, l'opposé de la Tour de Babel, une Eglise famille, lieu de rencontre et de communion entre différentes « langues », une communauté qui ne se définit pas par opposition, ni même par ses frontières, mais par son centre, le Christ Jésus.

L'Eglise devrait être Famille de Dieu. C'est ainsi en tout cas que l'ont comprise les pères du Synode Africain en 1994. Et c'est ainsi aussi que la décrit la Bible en I Timothée 3,14-15. A l'image du Christ (Marc 3,31-35), les chrétiens sont invités à se libérer des cloisons ethniques, claniques ou familiales pour créer une nouvelle famille : une communauté où il n'y a plus ni juifs, ni grecs (Galates 3,23-29).

 

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