Accueil  -  Présentation  -  Forum  -  Documents  -  Contact  -  Liens  -  English

Campagne Semaines Pascales 2000

Vaincre le tribalisme pour créer une Église Famille et un Cameroun réconcilié et uni

Contributions

Les contributions

Le Cahier d'animation

Le rapport d'activité

LE TRIBALISME DANS LE PEUPLE D'ISRAËL

Par le Pasteur Reto GMÜNDER

Tout en rendant témoignage à la révélation divine, la Bible, en tant qu'écrit historiquement situé, offre également un reflet des réalités d'un monde imparfait. Elle porte ainsi les empreintes des peines, des tribulations, des réussites et des échecs du peuple au sein duquel elle est née. Il n'est donc pas étonnant si la Bible contient aussi les traces des tensions et déchirements tribaux qui ont traversé l'histoire du peuple d'Israël.
Israël, nous le savons, était composé de douze tribus. La Bible fait remonter leur existence aux douze fils de Jacob : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Zabulon, Issakar, Dan, Gad, Asher, Nephtali, Joseph et Benjamin (Genèse 49, 1-28 en particulier). Il est évidemment difficile aujourd'hui d'affirmer avec certitude la réalité historique de ces liens généalogiques. On peut pourtant sans doute lire dans l'histoire de ces douze fils, comme rapporté dans la Bible, les reflets de relations conflictuelles entre familles et tribus; le patriarche, chef politique et religieux d'un clan, étant toujours représentant de plus que sa propre personne. On découvrira ainsi avec intérêt, dans le récit de la Genèse, les jalousies, la tromperie, la traîtrise et les complots caractéristiques du phénomène de tribalisme.

Si la Genèse est ainsi marquée par la formation et la cohabitation conflictuelle de tribus, il est remarquable (et caractéristique) que pendant la période de l'esclavage en Egypte et durant le long processus de libération dans l'Exode, les affirmations tribales restent en retrait. On retrouve là sans doute les effets unificateurs que peuvent avoir les conflits et l'oppression extérieure.

Mais voici que dans le désert du Sinaï, s'affirment à nouveau les identités tribales. En début du livre des Nombres intervient le premier recensement selon les tribus (Nb 1, 18). On organisera alors la répartition du camp (Nb 1, 48 ss), puis la sortie du désert (Nb 10), en fonction de ses identités tribales. Une fois de plus le dispositif administratif s'avère déterminant dans l'établissement de contours et de limites aux identités tribales.
L'entrée en terre promise se fera aussi selon une logique de répartition tribale. Juda, Dan et Siméon formèrent un groupe à part, séparé des tribus septentrionales par une large bande de terre. Alors qu'à l'est, le Jourdain et la mer Morte séparaient Gad et Ruben du groupe de Juda, Dan et Siméon . Pourtant cette répartition tribale ne mit pas (encore) en péril l'unité fondamentale du peuple d'Israël, fondée sur la foi commune en un Dieu unique.
Mais dès que la fidélité à l'alliance de Dieu commencera à faiblir, se creuseront petit à petit les divisions entre les tribus, comme nous le rapporte le livre des Juges. Les Israélites, se tournant vers les dieux cananéens (dieux du profit et de richesse), ont oublié l'événement libérateur unificateur de l'Exode, pour assurer chacun la prospérité à sa propre famille, ses propres troupeaux et ses propres champs. Le Cantique de Débora dénonce ainsi le manque de solidarité qui s'est installé entre les tribus d'Israël (Juges 5, 15-17).

Ce furent alors les ennemis communs qui permirent aux tribus d'Israël de retrouver de temps à autres un semblant d'unité. Ainsi quand les Philistins opprimèrent à la fois Juda et Benjamin, les rapports entre tribus du sud et tribus du nord devinrent plus étroits pour aboutir finalement à une nouvelle structure politique : le Royaume.

Il est probable que le choix de Saül, un benjamite, comme premier souverain, fasse partie d'une stratégie pour contenter à la fois les tribus du nord et celles du sud. Mais avec l'apparition de David sur la scène politique, l'unité fut à nouveau compromise : à la mort de Saül, David devint roi de Juda alors que Ichebaal, fils de Saül régna sur les tribus du nord. Cette division durera sept ans. Et même lorsque David sera couronné roi sur les tribus du nord, la double royauté perdurera : " il régna trente-trois ans sur tout Israël et Juda " (2 Samuel 5, 5). La plus grande réussite stratégique du règne de David fut sans doute le choix de Jérusalem, ville jébusite, située entre Juda et Benjamin (n'appartenant ni au nord ni au sud), comme capitale de tout Israël et comme centre religieux.

Pourtant, après une période économiquement faste sous Salomon, les tensions inter-tribales finirent par mettre à mal l'unité du pays. Le schisme, intervenu sous le règne de Roboam, fut sans doute une affaire de tribalisme, dirigée, semble-t-il, contre Juda en même temps que contre le roi impopulaire (1Rois 12, 20-21). Juda et une partie de Benjamin demeurèrent fidèles à la dynastie davidique et constituèrent les principaux éléments du royaume de Juda, qui dura jusqu'à la chute de Jérusalem en 586 av. J.-C. Les tribus du nord constituèrent le royaume d'Israël jusqu'à la chute de Samarie en 721 av. J.-C. Il y eut des guerres par intermittence entre Juda et Israël, pendant les 60 premières années de leur schisme. Après quoi, sous Achab et Josaphat, les deux maisons régnantes ne se bornèrent pas à conclure la paix, mais firent une alliance politique et familiale. A partir de ce moment-là la division du peuple ne fut plus essentiellement tribale, mais religieuse. Deux grands partis se formèrent: l'un, fidèle au culte de l'Eternel, l'autre adorant Baal et des divinités étrangères.

Après leurs chutes successives, les deux royaumes endurèrent des sorts différents. Le nord subit une manipulation ethnique avec déportations et implantations d'étrangers, alors que Juda, 140 ans plus tard, fut simplement décapitée de son élite déportée à Babylone.
Durant l'exil, les institutions et les identités tribales subirent d'importantes modifications. Ainsi, la question du tribalisme se posera de manière toute différente au moment du retour des exilés et de la restauration. Il y eut d'une part la résurgence de la vieille querelle entre Juda et Samarie (Esdras 4, 1-5), qui durera jusqu'à l'époque de Jésus, et d'autre part le conflit entre ceux qui étaient restés au pays et ceux qui arrivèrent de Babylone. Une réaction à cette situation fut par exemple la recherche de pureté ethnique telle que prônée par Esdras (9-10).

Mais en opposition à cette tendance ethnocentrique de repli tribaliste, il faut bien sûr mentionner aussi la grande tradition apocalyptique qui trouve ses racines dans cette période de l'exil et de l'après-exil. Pour le prophète Ezéchiel, l'espérance d'un rétablissement du peuple d'Israël inclut la répartition harmonieuse et idéale du territoire entre les douze tribus d'Israël et la construction de douze portes à Jérusalem (Ezéchiel 48). Cette espérance d'une harmonie inter-tribale pour la fin des temps se retrouve également dans le Nouveau Testament où le chiffre 12 prend une place importante dans sa signification symbolique : 12 disciples ; 12 paniers restant après le partage des cinq pains et deux poissons ; 12 trônes sur lesquels seront assis les disciples pour juger les 12 tribus d'Israël, 12 portes de la ville en Apocalypse 21,12.

Ainsi la réconciliation tribale du peuple d'Israël devient dans le Nouveau Testament comme le symbole de la réconciliation globale intervenue en Jésus-Christ. Cette réconciliation s'avère pourtant difficile, se heurtant à des croyances et des intolérances profondément ancrées, comme le démontrent les préjugés contre Nazareth, ville du nord (Jean 1,46) ou la rencontre avec la Samaritaine (Jn. 4). Mais Jésus lutte contre ces partis pris à travers ses actes et ses paroles (le bon Samaritain Luc 10, 29-37). N'oublions pas pourtant que la réconciliation en Jésus-Christ est beaucoup plus vaste. Le livre de l'Apocalypse, dans sa grande fresque de réconciliation finale en Ap. 7, 1-17, mentionne non seulement les douze tribus d'Israël mais également " toutes nations, tribus, peuples et langues ". Alors que Paul annonçait déjà qu'en Christ, " il n'y a ni juif, ni grec " (Gal 3, 28).

Des premières aux dernières lignes de la Bible, on est donc étonné de retrouver la question tribale. L'histoire d'Israël est traversée et travaillée par des forces tantôt centrifuges tantôt centripètes, divisant, réconciliant, déchirant ou unifiant les différentes tribus de ce peuple. Au-delà des compromis boiteux et des repliements sur soi, Israël en a conçu l'espérance d'une réconciliation générale respectueuse des différences. En Jésus-Christ cette espérance est aussi devenue la nôtre. Saurons-nous en relever le défi ?