Accueil  -  Présentation  -  Forum  -  Documents  -  Contact  -  Liens  -  English

Campagne Semaines Pascales 2000

Vaincre le tribalisme pour créer une Église Famille et un Cameroun réconcilié et uni

Contributions

Les contributions

Le Cahier d'animation

Le rapport d'activité

LE TRIBALISME : REGARD D'ÉTHIQUE CHRÉTIENNE.

Par le Pasteur Reto GMÜNDER

Enchevêtrement de conscience d'identité, de sentiments d'appartenance, de comportements sociaux visant à favoriser les intérêts d'un groupe ethnique, teinté parfois de xénophobie ou de volonté d'isolement, le tribalisme fait partie de ces réalités diffuses qui font intervenir toutes les dimensions de la personne humaine. Pour comprendre ce fait social, il faut donc impérativement tenir compte de la complexité inhérente à l'humain dans ses dimensions individuelles, interpersonnelles et sociales.

Ainsi le récit biblique de la création nous rappelle déjà que l'humain est un être essentiellement en relation . Il est d'ailleurs remarquable que les liens constitutifs de notre existence, la famille, le clan, la tribu, la nation, ne résultent en fait que rarement d'un choix conscient de notre part. Le plus souvent ils nous sont imposés : nous en prenons possession à notre naissance, nous essayons de les habiter, tant bien que mal, et nous les léguons à notre descendance le moment venu. Ainsi l'appartenance tribale nous apparaît-elle d'emblée comme un donné. Elle n'est pas pour autant une fatalité, mais plutôt un défi à relever : existentiel et éthique.

Car l'être humain ne se réduit pas à ses liens et à ses relations seulement. La personne ne se définit pas uniquement par son appartenance à un groupe, à une famille, à un clan ou à une tribu. Certes ce sont là, malgré leurs contours extrêmement flous, des lieux de structuration d'identité incontournables. Mais la personne existe bel et bien en dehors de ceux-ci, en tant que telle. Ne serait-ce qu'aux yeux de Dieu, chaque personne a sa valeur intrinsèque, en tant qu'individu, différent. " Je t'appelle par ton nom: tu es à moi! (Esaïe 43,1)". Ne disons-nous pas qu'en Jésus-Christ s'exprime de manière particulière l'intérêt divin pour chacune et chacun, dans sa totalité et sa particularité ?

Mais nous le savons aussi, cette individualité n'est pas donnée, une fois pour toutes. Elle est toujours à construire, douloureusement. Chaque décision propre est un nouvel effort, chaque étape du développement personnel est un moment de crise (enfance, adolescence, etc.). La réalisation de la vocation fondamentale " Deviens qui tu es !" est un cheminement long et parfois périlleux. Pourtant, malgré les difficultés, nous sommes bel et bien appelés " à quitter père et mère " (Matthieu 19,5), - " sors de ton pays, de ta famille, de la maison de ton père " (Genèse 11,1) - pour construire une identité propre, et tisser de nouveaux rapports, de personne à personne, au-delà des liens de sang .

Aujourd'hui, cet accès à soi est peut-être rendu plus difficile que jamais. Dans un contexte de dissolution des repères, de " fin des idéologies " et de mélange des cultures, il devient pénible, voire impossible, de se situer, de savoir qui l'on est. La fuite dans une identité collective, rassurante, est alors sans doute un réflexe compréhensible, bien que dangereux.

Ainsi se vérifie une fois de plus le mythe biblique de la tour de Babel (Genèse 11) : alors que l'humain cherche à démentir et à effacer les différences et les identités particulières, en se construisant un monument (idéologique, économique et politique) monolithique, le résultat est paradoxalement la dispersion accentuée en petits groupuscules fermés, qui seuls permettent encore aux individus de se reconnaître, d'avoir l'impression de parler la même langue, de se comprendre et de comprendre le monde. Avec pour conséquence que les humains " ne s'entendent plus les uns les autres " (Genèse 11,7) .

Mais il y a plus que cela. L'appartenance à une collectivité refuge face aux complexités de la vie, ne suffit pas, à elle seule, à expliquer les phénomènes grandissants de tribalisme. Il faudra sans doute aussi aller chercher dans les sombres profondeurs de la psyché humaine, où se manifestent les effets grisants, enivrants même (à la manière d'une drogue), des antagonismes et rivalités partisanes . Le conflit, surtout s'il est sans fondement rationnel, a cette étrange capacité de conférer aux protagonistes une illusion d'importance . Menant parfois jusqu'à des délires (violents) de toute-puissance. C'est le phénomène des gangs en Amérique du nord, ce sont les hooligans (groupes de jeunes prenant le sport comme prétexte pour des affrontements violents) en Europe, c'est le fanatisme intégriste au Proche-Orient, c'est le " communalism " (conflit entre communautés religieuses) en Inde, c'est le tribalisme en Afrique. Au fond les critères d'appartenance importent peu, pourvu que l'on se définisse... contre les autres.
On remarquera que le processus est valable que l'on soit parmi les agresseurs ou que l'on se voie, à tort ou à raison, parmi les victimes. Il n'y a rien de plus unificateur, et valorisant de surcroît, que de se dire et se croire martyre. Le complexe de persécution est aussi une forme d'orgueil.

Le besoin de se regrouper en communautés bien définies est même encore accentué, à certains endroits, du fait de l'émergence de nouvelles concurrences économiques et politiques. Le marché globalisant et fragilisant ainsi que l'apparition inopinée du multipartisme ont plongé certaines sociétés dans une compétitivité désordonnée et scabreuse. En fait, l'affrontement politique et économique, s'il voulait être bien géré, exigerait un recours à des réseaux de solidarités et à des alliances qui souvent font défaut et ne s'inventent bien sûr pas du jour au lendemain. Le risque est alors grand d'un appel à des réseaux et à des alliances archaïques : la famille, le clan, la tribu, la religion.
Combien de personnes dans les campagnes africaines ne profitent-elles pas des largesses d'un " frère " de la ville, partageant un peu de ses richesses avec ceux de son village ? Ce réseau de " solidarité " permet aux uns de survivre et aux autres d'imposer (avec bonne conscience) leur autorité paternaliste. Le résultat en est souvent un soutien populaire, intéressé bien sûr, pour les magnats et potentats locaux ou régionaux, interdisant toute dénonciation du caractère indécent de leurs fortunes ou de leurs pouvoirs. L'opposition des classes est remplacée par une solidarité tribale qui peut aisément dégénérer en opposition ethnique .

Aussi l'économie de marché et la démocratie contribueraient-elles paradoxalement à produire le poison de leur propre perdition. Car l'état de droit moderne est construit sur ce principe intouchable : l'égalité de chaque citoyen. Dès lors, lorsqu'un magistrat ou un fonctionnaire (voire même un journaliste) fait passer les loyautés de sang avant la neutralité de sa fonction, c'est l'équilibre de la société tout entière qui est mis en péril. Ou encore, lorsque l'opposition partisane en politique se fait le long de lignes ethniques prédéfinies, lorsque des postes de la fonction publique ou des institutions ecclésiastiques sont répartis selon des critères tribaux, lorsque tout le débat publique est teinté de stratégies " communautaristes ", alors le danger est grand de voir le tissu social tomber en lambeaux.

Devant tout cela, l'éthique chrétienne ne peut pas rester silencieuse. Et cela d'autant plus que les institutions et structures d'église sont elles-mêmes le lieu de tels abus. Il faudra donc rappeler avec insistance qu'en Christ " il n'y a plus ni Juif ni Grec " (Galates 3, 28) ; que l'Eglise se veut être par essence l'antithèse de la Tour de Babel : une Eglise famille, un lieu de rencontre et de communion entre différentes " langues ", une communauté qui ne se définit pas par opposition, ni même par ses frontières, mais par son centre, le Christ Jésus.

Face au tribalisme, l'éthique chrétienne rappellera également la conviction fondamentale que nous sommes tous créés à l'image de Dieu. Il s'agira donc de mettre en avant de manière accrue (dans l'éducation notamment) la valeur intrinsèque de chaque personne, dans sa globalité et sa particularité, irréductible à une race, caste, famille ou tribu...
Parce que le Royaume de Dieu est au-delà des liens de famille, de clan et de tribu, il s'agira aussi de favoriser " le bien du plus grand nombre " comme norme éthique à promouvoir et à défendre. Pour cela il s'agira notamment de développer des groupes d'appartenance et de recherche d'identité (p.ex. communautés spirituelles) qui ne se définissent ni par la famille, le clan ou la tribu ; ni contre un quelconque autre groupe. Développer aussi des réseaux de solidarités nouveaux qui ne se définissent ni par la famille, le clan ou la tribu ; ni contre un quelconque autre groupe. Fortifier aussi les systèmes étatiques de solidarités (impôts, assurances sociales, aide publique). Engager finalement de vrais débats d'idées, permettant des alliances (et des oppositions) politiques au-delà de divisions ethniques, tribales ou religieuses,...

Surtout il faudra, partout où ils surgissent, déconstruire les discours réducteurs et simplistes qui mettent en danger une saine analyse des problèmes. Les sociétés sont bien trop compliquées et les réalités trop enchevêtrées, pour qu'on puisse tout décliner en fonction d'ethnies et de tribus. 

gmunder@wagne.net